‹ L'AlgérieChapitre 9 sur 52 · PRISE DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

PRISE DE CONSTANTINE

Ia pffOTÎnce «le Colletant iiM; et ConUautiiic. — Le \tcy Aliinod. — Pn.'init.rc vxiiéUitîon c<jiitni (on^tuii- Une. — Marche hur Conrtatitine. — Bièf^e maii«|ii( de Coiiritintinc. — Li rutntite. — rrùpamtifH do la lecoode cx|MJditioo contre Couht;iotiiic. ~ Le sicge. — L'ashaut. — Prise de CoHhtantinc,

Des quatre provinces sur lesquelles, en 1830, avant notre arriv^^e, le dey Hussein étendait sou autorité, la plus riche et la plus importante était celle de Constantine. liornée au nord par la Méditerranée, à Touest par le Jurjura et la région des Chotts, à Test par la régence de Tunis, au sud par le grand désert, elle est traversée par de hautes montagnes, qui en font comme une Suisse africaine : d'abord le Jurjura, qui longe le littoral, et dont les contreforts abrupts et couverts de bois constituent la meilleure des défenses; en seconde ligne le petit Atlas; en troisième ligne, mais déjà beaucoup plus au sud, le mont Aurès, enfin les versants de TOucKl-Djedi et les plaines de Biskra. Ces quatre chaînes sont à peu près parallèles entre elles; ce sont des remparts naturels, derrière lesquels des hommes déterminés pourraient prolonger la résistance. Plus loin commence le désert. La majeure partie des rivières qui sillonnent cette riche province ont leur embouchure dans la li[é*diterranée : ce sont le cours supérieur de la Medjerda, rOued-el-Kebir, la Seybouse, le Safsaf, et le Ilummel. Les autres se perdent dans le sîible des déserts, comme TOued-Djodi.

Le beylîck de Constantîne <^*tait divisé en une infinité de circonscriptions qui n'avaient pas conservé, comme dans les deux autres, le nom de arch ou tribu, mais qui prenaient celui de enjone ou grande tribu. On y trouvait en outre plusieurs villes, centres de population et de relations commerciales fort importantes : sur le littoral Bougie, Djigellii Gollo, Stora, Bone, La Galle; i\ l'intérieur Constantine, Sétîf, Zamora, Biskra ; dans le désert Tuggurt et Ouargla. La plus curieuse et la plus importante de ces villes était Constantine. Ainsi que récrivait le duc d'Orléans, a c'est un de ces lieux privilégiés de la nature, voués comme certains hommes ou certaines nations à une destinée qui s'accomplit d'une manière constante et immuable à travers les siècles, malgré les transformations du sol et les révolutions des peuples. >

Ce rocher inaccessible fut toujours l'asile des tyrans et des défenseurs de l'Afrique. La Cirta des Numides et des Romains, la Constantine des Grecs, des Vandales et des Arabes a bravé des armées, vaincues à l'avance en été par le manque d'eau, en hiver par le manque de bob. C'est la digne capitale du pays environnant. Elle en a la rudesse sauvage, mais aussi la beauté pittoresque. Qu'on se figure un plafean en forme de quadrilatère, exactement orienté sur les quatre points cardinaux y dont la plus grande hauteur à l'angle nord-est est de 640 mètres, et la moindre à l'angle sud-ouest de 530 mètres. Il est isolé de toutes parts, sauf à l'ouest, par des rochers à pic, au pied desquels coule le Rummel, fleuve capricieux, qui tantôt bondit en cascades par-dessus les rochers, tantôt s'enfonce dans de vastes cavernes pour reparaître quelques pas plus loin. L'air est vif mais pur sur ces hauteurs. Des inscriptions tumulaires mentionnent des vieillards de cent quinze et même cent vingt ans. Constantine n'est pas seulement, comme l'appellent les Arabes, une cité aérienne, € mais aussi une cité souterraine. Ses défenses naturelles ont fait d'elle un refuge, un centre militaire, une capitale politique. Sa position au milieu d'une campagne fertile la désignait pour être une place commerciale de premier ordre. Ses caves nombreusesy commodes et fraîches, propres \ conserver toute espèce de denrée, lui ont permis de jouer ce second rôle avec avan-

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tage. C'est à la fois une forteresse et un réservoir. > (Clamageran.) . Constantine 6taît en outre une capitale religieuse et littéraire. Les décisions de ses ulémas faisaient autorité, et de nombreux étudiants puisaient à ses vingt-cinq écoles la science et le fanatisme, qu'ils répandaient ensuite dans tout le pays. C'était le foyer lumineux de l'Algérie. On y honorait les savants ; on y recherchait les livres ; ses habitants assurent qu'il y avait dans la ville, à notre arrivée, dix-sept bibliothèques particulières renfermant environ quatorze mille volumes. Aussi, d'après un dicton arabe, Constantine inventait, Alger perfectionnait, Oran gâtait.

Depuis sept années bravait notre pouvoir et compromettait notre avenir politique le chef de cette ville, un adversaire redoutable, auquel on avait eu le tort de ne pas faire assez attention. Il se nommait Ahmed. Il était fils d'un janissaire turc nommé Mohammed et d'une femme arabe du désert. Il appartenait donc à la race des Koulouglis, c'est-àdire des Algériens issus du croisement des Turcs et des Arabes. Encore enfant il avait connu l'adversité. Son père avait été étranglé par ordre du bey de Constantine, et sa mère avait fui avec lui dans le désert. Dans sa jeunesse il voyagea, se rendit à Constantinople, puis à la Mecque, d'oïl il rapporta le titre sacré de hadji, et, quand il revint en Algérie, ne tarda pas à y jouer un rôle prépondérant. Il excita même la jalousie du nouveau bey de Constantine, qui le fit venir auprès de lui, et allait ordonner sa mort, lorsque, prévenu k temps, il se laissa glisser le long des pentes escarpées qui conduisent au Rummel et s'enfuit à Alger. Le dey Hussein l'accueillit avec plaisir et le nomma en 1826 bey de Constantine.

Ahmed bey fut un affireux tyran, ne reculant devant la satisfaction d'aucun de ses caprices, se croyant tout permis et se f>ennettant

tout.

Ses sujets ét«iient les jouets de sa férocité. Sous prétexte de bien gouverner, il les massacrait systématiquement. Quand une condamnation à mort était prononcée , les victimes étaient conduites à la driba ou maison du supplice, oh, suivant leur rang, elles étaient ou étranglées ou décapitées. On jetait ensuite leurs cadavres dans un puits profond

qui se trouvait au milieu. Rien n'était plus fréquent que ces tueries, ordonnées souvent par caprice! Le plus singulier, c'est qu'il se soit trouvé des Français, sinon pour louer, du moins pour excuser les caprices sanguinaires de ce tyran, qu'on eût dit le contemporain d'un Denys de Sicile ou d'un Caligula.

Tel était l'adversaire contre lequel le maréchal Clauzel venait enfin de se décider à conduire une armée. Il n'était que temps. Nous n'avions pas alors, dans toute l'ancienne régence, d'ennemi plus déterminé et plus dangereux. Dès les premiers jours de notre occupation, il s'était prononcé avec énergie contre la France. Avant la signature de la capitulation d'Alger, il essaya de persuader au dey Hussein de le suivre h Constantine avec ses trésors. Hussein refusa et fît bien. Son gendre Ibrahim, qui se montra plus confiant, eut lieu de s'en repentir, car le perfide bey le renvoya, dès qu'il Teut mis en possession d'une somme d'argent considérable cachée dans la maison de campagne du dey, et reprit avec les débris de ses troupes la route de Constantine. Il en trouva les portes fermées. La garnison avait proclamé sa déchéance , et installé à sa place un turc nommé Kuchuck-Ali. Ahmed ne se déconcerta pas. Il sut se créer un parti parmi les Kabyles et se ménager des intelligences dans la place. Aussi parvint*il, sans trop de peine, à se défaire de son rival momentané.

Une fois réintégré dans le pouvoir, son premier soin fut de se défaire de la milice turque, dont il redoutait les prétentions et l'inconstance. Il l'envoya parmi les tribus du désert par petits détachements, qui furent successivement massacrés. Il fit ensuite périr, les uns après les autres, les Turcs fixés à Constantine, qui lui portaient ombrage par leur^ richesses ou leur influence, et, désormais rassuré contre toute velléité d'opposition, exerça la plus intolérable des tyrannies. Afin de mieux assurer sa puissance, il s'entoura de nègres et d'Arabes du désert que l'éloignement de leur pays, la difl'érence de leurs mœurs et de leur origine, rendaient pour ainsi dire étrangers au milieu de la population. Aussi agissaient-ils comme en pays conquis, et, quand le maître avait ordonné d'exterminer, ils exterminaient.

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LA RKSISTANCK TUKQUK. 126

Grâce i\eux et à la terreur qu'il inspirait, Aliined put braver la France pendant sept années, et se croire i\ peu pr<*s inattaquable dans ses montagnes. Ne régnait-il pas sur près de deux millions <le sujets faciles à gouverner? N'était-il pas soutenu par la Turquie, qui venait de lui conférer le titre de pacba? La Tunisie n'assurait-elle pas ses approvisionnements? Son pouvoir déjî\ ancien n'était-îl pas appuyé par des mercenaires braves et dévoués? Ahmed était donc un adversaire sérieux, et la France, en lui déclarant la guerre, engageait une partie décisive, de l'issue de laquelle allait dépendre notre domination future ou notre échec définitif en Algérie.

• Le maréch«il Clauzcl était un homme d'exécution et de jugement. II ne se dissimulait aucune des dilTicultés de la tache entreprise, mais se sentait de taille s\ les surmonter. Il aurait seulement désiré être soutenu par la France, et ne le fut pas. Ce fut une faute et un malheur. L'expédition de Constantine s'imposait eu effet comme une nécessité. Tant qu'un lieutenant d'Hussein nous disputerait la possession de La partie la plus importante de l'ancienne régence, nous n^avions pas le droit même de nous considérer comme installés sur le territoire africain. La nombreuse population du beylick, l'étendue et la richesse de son territoire, ses faciles relations avec la régence de Tunis, enfin et surtout la docilité traditionnelle de ses habitants le rendaient bien supérieur à ceux de Tittery et d'Oran. Aussi bien les Algériens commençaient à s'étonner que la France laissât Ahmed exercer en paix un pouvoir qui aurait dft tomber avec celui d'Hussein. Plusieurs tribus exaspérées par les cruautés et les exactions du bey demandaient vengeance. On pouvait, compter sur leur concours et aussi sur la neutralité de la plupart des autres. En un mot la soumission de la province semblait assurée si nous ne restions pas toujours comme attachés au rivage, et trop éloignés de nos alliés de l'intérieur [>our les secourir efficacement.

Le maréchal Clauzel eut l'art de présenter ces considérations avec sa vivacité et son entrain habituels, et obtint l'assentiment général. L'expédition de Constantine fut donc résolue en principe, et le maréK:hal s'occupa tout de suite de la préparer. Il commit au <lébut une

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grave faute, celle de nommer bey de Constantîne un aventurier, que nos premiers succrs avaient rallié à notre cause.

Yousouf , soldat de fortune , qui ne connaissait môme pas son origine, et qu'une intrigue de sérail avait jeté en Algérie, était un liomme de résolution et d'ambition. II avait persuadé à Clauzel, et s'était persuadé à lui-mrme qu'il avait de nombreuses intelligences à Constantine, et qu'une démonstration militaire suffirait pour déterminer un mouvement en sa faveur. Ses pouvoirs n'avaient pas été assez nettement définis. Sans doute, en lui laissant le soin de se faire reconnaître par ses partisans, on s'épargnait les soucis de la conquête et les embarras de la protection, mais on tolérait des actes que n'admettait plus notre droit public, et on perpétuait un état de choses que tôt ou tard il faudrait renverser. D'ailleurs Yousouf ne justifia en rien la faveur et le choix dont il avait été l'objet. Il adopta les mesures violentes .et arbitraires des beys turcs, et ne réussit qu'à nous aliéner les tribus voisines. Aucune des espérances qu'on fondait sur son concours ne se réalisa. Pourtant, jusqu'à la dernière heure, Glauzel et Yousouf persistèrent dans leurs illusions : Clauzel croyait sérieusement qu'il sufHsait presque de marcher sur Constantine pour nous en assurer la possession; Yousouf, soit ignorance, soit présomption, ne cessa de répéter qu'au premier signal Ahmed serait renversé. C'était une grave erreur, et ce ne fut pas la seule.

Le maréchal en effet ne sut pas ou ne voulut pas réunir des troupes en nombre suffisant pour une expédition aussi importante. En 183C, il avait présenté à Paris un plan d'occupation générale de l'Algérie, mais ce plan n'avait pas été adopté. Le ministère Thiers, avec lequel il s'était concerté, et sur lequel il comptait, venait d'être renversé, et le nouveau ministre de la guerre, le général Bertrand, esprit froid, calculateur, réservé dans ses actes, crut devoir différer l'envoi des renforts promis, et même discuta avec Clauzel le plus ou moins d'efficacité de ses plans de campagne. De part et d'autre il y eut manque de décision. Le ministère aurait dû contremander une expédition qu'il désapprouvait, mais il n'osa pas le faire. Le maréchal de son côté, qui n'avait pas reçu les renforts promis, aurait dft reconnaître que l'ef-

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fectif uéccssaire.Iui manquait, et ajourner une campagne mal préparée. Mieux aurait valu pour lui, puisqu'il n'était plus en cominunion d'idées avec le ministère, donner sa démission. Il ne le fit pas, parce qu'il se crut obligé de continuer ce qu'il avait annoncé 5\ grand fracas. C*était courir au-devant d'un écliec certain. Par malheur, à mesure que ce projet l'absorba davantage, l'ardeur de son imagination et le besoin qu'il avait du succès lui firent prendre pour des réalités les difficultés, ou, pour mieux dire, les impossibilités sur lesquelles reposait son plan.

Les sages conseils ne lui manquèrent pas. Ses meilleurs amis l'engageaient à ne pas se lancer dans cette folle aventure : le maréchal répondit qu'il ferait pour le mieux et comptait sur sa bonne étoile. C'était la seule garantie de succès qu'il pût donner, car l'état insuffisant de ses ressources et la situation du pays condamnaient également cette résolution extrême.

Bone fut assigné comme rendez- vous général à l'armée en formation. C'est dans cette ville étroite et infecte que s'entassèrent sept à huit mille soldats, fatigués par une longue traversée, et éprouvés, avant d'entrer en campagne, par les fatigues et les privations. Les éléments, ces dangereux ennemis, auxquels l'illustre Doria ne reconnaissait que trois vainqueurs, mai, juin et juillet, furent contraires. A des pluies torrentielles, qui tombèrent jusqu'au 10 octobre, succédèrent pendant plusieurs jours les ardeurs d'un soleil torride. Cette chaleur inopportune développa les germes de maladie déjii inoculés à nos malheureux soldats; deux mille d'entre eux, le quart de l'effectif, furent atteints par les fièvres. Ils les combattirent en prenant avec excès du sulfate de quinine, dont on leur faisait des distributions pour ainsi dire quotidiennes, et plusieurs centaines d'entre eux payèrent de la vie la fatale imprévoyance de leurs chefs. Lorsque Clauzel arriva en personne à Bone, le 31 octobre, rien n'était prêt, ou plutôt tout était désorganisé : les vivres manquaient ; les moyens de transport se réduisaient à quatre cent soixante-quinze mulets de bats, les munitions n'étaient pas arrivées, ou avariées par l'humidité persistante. Les alliés promis n'avaient pas paru, et déjà de nombreuses tribus occu-

VJS L'ALOKltlK.

paient la plaine, surveillant nos avant-postes, égorj^eant nos traînards, et respirant un farouclie enthousiasme pour le tyran, qui avait arlioré le drapeau de l'ind<^*pen<lance nationale.

Tout donc manquait s\ la fois. Certes, de plus audacieux auraient reculé, et auraient liien fait de reculer. Le maréchal n'y songea même pas. Hien que malade lui-même, il crut qu'un mouvement en avant lui rendrait la saîité et l'espérance. Il comi)ta comme une certitude la re^ldition volontaire de Constantine, et, bien que dépourvu de rcBHOurces pour assiéger la place, agît comme s'il en eût déjs\ tenu les clefs. Il fie réfugiait sur le champ de liataille comme sur son terrain naturel, espérant couvrir par des succès militaires les fautes commises Bur le terrain politique.

Le 9 novembre le corps expéditionnaire se mettait en marche. Il ne comptait que sept mille deux cent soixante-dix hommes de toutes armes et treize cent cinquante-six indigènes, en tout huit mille six cent vingt-six rationnaires. Il fallait ou aller vite ou frapper fort. On devait par conséquent choisir entre la légèreté de la colonne et la puissance de l'artillerie. On ne fit ni l'un ni l'autre. La colonne était trop lourde et l'artillerie pas assez jiuissante, c'est-à-dire qu'on courait à sa fierté. Les soldats en effet avaient 2\ franchir une quarantaine de lieues à travers des montagnes sans chemin, des torrents Bans pont et des terres détrempées : or ils se courbaient bous le poids de soixante cartouches et de sept jours de vivres. Comme ils se J>erçaient, ainsi que leurs chefs, <Ie l'espoir d'une course pacifique, il était bien probable qu'ils allégeraient leur fatigue en diminuant au plus vite leurs provisions. On n'avait donc réussi qu'à alourdir leur marche, sans assurer leur alimentation.

Quant à l'artilleriei on n'emmenait qu'une batterie de huit, impuissante i\ ouvrir une brèche et gênante dans la marche, de plus quatre ubusiers et six pièces de montagne, en tout <lix-huit pièces, n'ayant en tout que treize cent quatre-vingt-deux coups \ tirer; en outre trente-six fusihs de rempart n'ayant chacun que six coups à tirer, et deux cents fusées de guerre déjà trop vieilles, car, la routine bureaucratique ne permettant de tirer ces artifices que par ordre d'ancien-

LA RKRISTANCE Tl'IHiUK.

netÉ, leur tour n'arrivait que lorsqu'ils ^'taiciit ^■vent^'-s ou comprouiis. Pour le service du train trois cent vîngt-luiit animaux fatigu/-8, en Alg-îrie «leimis la conquête. Aucun équipage «le ponts. A peine de»

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aniliulancbs, et c'était une armée de fiévreux qui allait attaquer la fortereKHc algérienne, ayant contre elle la «liKtaiice, la fatigue, la famine, la maladie, la poliliijue, en un mot toiiten les cIianccH militaires. C'était peut-être :i<m-7. pour un coup de main lieureux; c'était trop |>eu pour une exjié->litioti i^ériiut^e contre uti i-nnemi rér»jlu.

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L*ALGEIUE.

Le 10 novembre rarmée arriva à Guelma. Elle y fut surprise par un orage terrible, accompagné d'une pluie torrentielle. Jusqu'au 21 (la même mois le mauvais temps continua. Ce fut une rude épreuve pour nos soldats. Ils eurent à souffrir de l'absence des routes, des torrents débordés, des cours d'eau qu'il fallut traverser à gué, et aussi d'un froid glacial qui augmentait à mesure qu'ils gravissaient ces plateaux élevés, oîi ils ne pouvaient faire cuire leurs aliments, i\ cause du manque absolu de bois» Sans doute on avança, mais au prix de bien des difficultés, et en marquant chaque étape par des cadavres. Le 21 novembre, après treize heures d'obscurité, l'armée aperçut enfin, à travers une éclaircie, un amas de maisons blanches, qui semblaient suspendues dans les airs, comme une aire de vautours. C'était Constantine, c'était la terre promise, mais combien peu devaient y entrer!

Trompés par cette apparition* fantastique, nos soldats coururent dans la direction indiquée. Ils parvinrent jusqu'à un torrent de neige fondue , qui charriait des quartiers de roc. Les premiers qui s'aventurèrent dans cette avalanche liquide furent blessés ou noyés. Quelques cavaliers se dévouèrent. Ils entrèrent dans l'eau avec leurs montures afin de rompre l'impétuosité des vagues, et c'est ainsi qne l'armée, homme par homme, voiture par voiture, réussit à franchir ce dernier obstacle.

Que! accueil allait-on recevoir? Ce n'était pas seulement la gloire du maréchal qui était en question, mais aussi le salut de ces soldats grelottant de froid, mourant de faim, qui allaient trouver la fin de tant de maux ou se heurter à la nécessité d'un siège impossible. Impatient de savoir à.quoi s'en tenir, Clauzel pressa son cheval, et, avec une faible escorte, arriva sur le plateau de Mansourah , espérant qu'on allait lui apporter les clefs de la ville. Aucun être vivant n'y apparaissait. Un silence solennel régnait. On eût dit une cité endormie. Soudain un coup de canon a retenti. Aussitôt le drapeau rouge est arboré sur les remparts, les muezzins, du haut des minarets, appellent h la prière les femmes et les enfants , aux armes les hommes valides , et bientôt un fourmillement confus annonce la résistance de toute la population. Au môme moment la crête des montagnes voisines est

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couronnée par des milliers d'Arabes. C'est Ahmed bey qui aecourt pour aider les assiégés par une puissante diversion.

Ainsi se trouvait brisée la dernière illusion. Yousouf s'était trompé. Nul à Constantine ne songeait h se rendre. C'était un siège à essayer sans la moindre chance de succès. Sans se laisser abattre par cette effroyable déception, Clauzel envisagea froidement la situation, et se décida sur-le-champ à tenter contre Constantine un coup de main, qui seul pouvait le sauver lui et son armée.

Au sud, au nord et à l'est Constantine est entourc^e par un ravin profond, à berges escarpées, au fond duquel coule le Rummel. Un pont en pierre, de construction romaine, jeté sur le Kummel, fait communiquer la ville avec le plateau de Maiisourah. C'est par ce plateau qu'arrivait l'armée française, mais il ne fallait pas songer à attaquer la ville par aucun de ces trois côtés. Il eût été par trop facile aux défenseurs de la place de faire sauter le pont romain, et, dès lors, quels soldats auraient pu gravir les escarpements du Rummel, c'està-dire des rochers plus hauts que les plus hautes falaises de Normandie? Restait le quatrième côté, celui de l'ouest : c'est par h\, par un isthme étroit nommé par les indigènes Coudiat-Aty, que Constantine se rattache à la terre; mais cette face de la ville, large tout au plus de 600 mètres, était hérissée d'obstacles artificiels, défendue par de nombreuses batteries , aussi imprenable en un mot que pouvait l'être une fortification élevée par les hommes.

Pourtant il n'y avait pas i\ hésiter. Il fallait emporter Coudiat-Aty ou périr. Le maréchal Clau/el le comprit tout de suite ; mais il n'avait plus sous la main que trois mille combattants environ, pas de grosse artillerie, pas de vivres, presque pas de munitions. II ne pouvait même pas investir la place, c'est-à-dire qu'il était privé de la première ressource des assiégants, surtout avec des Arabes qui ne se battent qu'avec une retraite assurée, et qu'il ne pouvait compter sur la seconde, c'est-à-dire sur une artillerie suflisante pour ouvrir une brèche dans les murailles. Qu'importe! Il faut lutter : ou luttera.

Le maréchal, sans même attendre que tous ses soldats l'eussent rejoint, envoya un de ses lieutenants, de Rigny, l'autre était Trézel,

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s'emparer de Coudîat-Aty, pendant que luî-nieme resterait sur la Mansourah. Le mouvement était bien combiné, et fut exécuté avec entrain, mais le terrain était si mauvais et le passage du Rummel si difficile qu'il fut impossible de transporter les pièces de 8. Le général de Rigny fut réduit à des obusiers de montagne, arme trop faible pour battre les remparts. Il réussit néanmoins à faire tomber les ouvrages extérieurs, et à s'établir fortement en face des murailles de Coudiat-Aty. Dans la journée du 22, le maréchal Clauzel fît canonuer la porte d'£l-Kantara, celle qui de la Mansourah conduit à Constantine en passant par le pont romain. Vers le soir quelques soldats du génie, en s'approchant des remparts, réussirent à faire sauter cette porte, mais, plus en arrière, ils en trouvèrent une seconde, complètement intacte, qu'il s'agissait d'enfoncer au moyen d'un pétard. Cette opération fut remise au lendemain. L'armée avait tellement souffert qu'elle commençait à se démoraliser. Des toimeaux d'eau-de-vie avaient été pillés et défoncés.

Le 23 devait être la journée décisive. Dès le matin les canons de la Mansourah recommencèrent le feu contre la porte d'El-Kantara; mais, vers le milieu de la journée, on dut le suspendre poJr repousser une attaque, que les Arabes campés hors la ville dirigèrent simultanément contre Coudiat-Aty et la Mansourah. Cette double attaque fut repoùssée ; mais nos munitions s'épuisaient , nous n'avions plus de vivres. Un siège régulier était impossible. Il fallait brusquer un assaut ou battre en retraite. Clauzel ordonna de tenter un dernier effort , et d'attaquer à la fois Coudiat-Aty et El-Kantara. A minuit les deux colonnes s'ébranlent. La première, commandée par le général Trézel, s'engage sur le pont. Signalée aux ennemis par un rayon de lune, elle est accueillie par une décharge meurtrière. Trézel tombe blessé, les sapeurs du génie sont décimés, bientôt le désordre est général, et il n'y a plus qu'à battre en retraite. Même insuccès à Coudiat-Aty. II s'agissait, là encore, d'enfoncer une des portes qui conduisent au plateau. De même qu'à Mansourah, les mineurs qui portent les fougasses tombent sous les balles de l'ennemi, et couvrent les sacs à pondre de leurs cadavres. Un bataillon accourt pour les protéger, mais

LA BESISTANCË TUKgUË. 133

il s'avaucu avec tant de liiîte qu'il aiigmeute rcncouil>remerit. Ou clierctie à enfoncer la porte îL coups d'obusicrs, puis avec la tiaclie, jusqu'à ce que, voyant qu'il perd imitilonicnl du monde, Duvivîer, qui commandait l'attaque, ordonne la retraite ; trente-trois tués et soixaiitedix-neuf blessés marquaient au pted du rempart intact la vaillance de DOS hommes.

Les deux attaques avaient «.'clioué. Il était trois heures du matin.

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Fli. M,— PnoiKtii ilUiiiR do ConMiiuiln. Li faat iMulB.TaUi!u>li: SIiikiin Furt. b'nfirfc Afiivri'iix •)< l'irMtflii.

< Tout à coup, au milieu du silence profond qui avait succédé au bruit du canon, les nôtres entendirent des voix iimlcs et vibrantes qui, sur tous les points des remparts, entonnaient des chants d'un caractère grave et religieus. C'étaient les défenseurs de la ville qui, après avoir victorieusement repoussé nos colonnes, fais;iieiit la prière. Dans l'accent de ces voix oîi frémissaient encore l'émotion du combat et la joie de la victoire, il y avait quelque chose d'inexprimable, que n'oublieront jamais ceux qui les ont entendues. (NKrrKMKXT.)

Il ne restait plus que quinze livres de poudre, et plus de vivres.

Après ce dernier effort, tenté plus encore pour l'honneur du drapeau que pour un succès impossible, le marc'chal n'avait plus qu'un devoir à remplir, celui de sauver les débris du corps expéditionnaire. A quatre heures du matin, dans cette même nuit du 23 novembre, commença la retraite. Les premiers ordres furent donnés avec une regrettable précipitation. Sans doute il était difficile de conduire à travers un pays difficile, en présence d'un ennemi nombreux et féroce, une armée humiliée, démoralisée, et dénuée de ressources : mais n'allaiton pas .trop loin en détruisant tout le matériel, en précipitant dans les ravins tentes, bagages et caissons d'artillerie, en abandonnant même des prolonges chargées de blessés ! Il est vrai que le maréchal répara tout par son énergie. Il prit les dispositions nécessaires pour rallier tous ses hommes et ne s'éloigner de Constantine qu'avec sa petite armée serrée autour de lui.

Il fallait d'abord que le détachement de Coudiat-Aty regagnât, sous le feu de la place, le gros de l'armée campé à la IMansouralu Cette difficile opération s'exécuta non sans d'héroïques efforts. Officiers et soldats s'attelèrent à leurs pièces pour leur faire franchir le Rummel. Le mouvement de retraite était à peine commencé que 4es assiégés sortirent en masse de la ville. Ils furent repoussés mais tinrent la campagne, et commencèrent contre nos troupes une série d'engagements qui devait nous être bien funeste.

Au moment oii le jour se levait, toute l'armée se trouvait enfin réunie sur le plateau de Mansourab. A huit heures du matin fut donné le signal du départ. Au 2* régiment d'infanterie légère avait été confié le poste d'honneur, Tarrière-garde. Lentement, péniblement, à travers ces chemins effondrés s'avançaient nos soldats. A droite et à gauche, en tête et en queue, tourbillonnaient les cavaliers d'Ahmed ou les fantassins du principal de ses lieutenants, Ben-Aïssa, à peine contenus par nos tirailleurs, et guettant le moment propice pour rompre la colonne. Ce fut à une de ces heures critiques que le commandant Changarnier sauva l'armée par sa bravoure et son sang-froid. Il n'avait avec lui que trois cents hommes. La ligne des tirailleurs venait d'être enfoncée et en partie sabrée. Changarnier

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arrête sa petite troupe, la forme en carré, et d'une voix vibrante : < Allons, mes amîs, dit-il, voyons ces gens-lî\ en face. Ils sont six mille et vous Ctos trois cents. Vous voyez bien que la partie est égale ! »

Les soldats auxquels il s'adressait étaient dignes d'un tel ebef. Ils laissèrent s'approcber l'ennemi jusqu'à portée de pistolet, et un feu bien nourri joncba de morts trois des faces du carré. Aussitôt j ils s'élancent en avant, tuent t\ la baïonnette les cavaliers démontés.

Fig. 36. — Le-comiiuui'Unt Cliangarnier.

et repoussent les assaillants jusqu'à Constantine. Ils venaient de sauver l'année, car le massacre de l'arrière-garde au début de la retraite aurait entraîné celui de tous leurs camarades.

Pendant que le 2*^ léger arrêtait ainsi l'ennemi, Clauzel, qui retrouvait ses grandes qualités militaires dans les circonstances périlleuses, remettait de Tordre dans la colonne et prenait toutes les précautions nécessaires avec autîint de présence d'esprit que d'énergie. La retraite fut néanmoins terrible. Sans la présence du soleil sur l'horizon , dont les rayons bienfaisants empêchèrent que l'armée entière ne pérît dans la boue, la retraite devenait un désastre. Aussi les

soldats furent-îls lieureux de le voir i'epîiraître. <t Enfonce Mahomet! disaient-ils dans leur pittoresque langage, c*est J6sus-Clirist qui prend la semaine. ï>

En quatre marches on arriva k Guehna. Ces quatre ^»tapcs furent faites presque sans halte ; les hommes furent parfois dix-huit heures en route, et constamment privés de feu. S'ils découvraient du grain égaré dans quelque silo, ils étaient réduits à le dévorer tout cru. Les ennemis suivaient toujours la colonne. N'avaient-ils pas deux pièces d'artillerie qu'ils tiraient de dessus le dos d'un cheval? a Cette impuissante artillerie eût été ridicule, s'il y avait eu place pour le ridicule dans une aussi terrible tragédie. Le bruit sauvage de Tinfcrnale musique du bey, qui répondait d<ins le lointain au tambour des tirailleurs battant lentenient la retraite, semblait sonner le glas des morts \ la colonne, qui avait moins l'aspect d'une armée que d'un convoi funèbre. » (Ducd'OuLKAxs.)

En effet, les blessés et les malades étaient nombreux. Malgré les efforts que l'humanité inspirait i\ chacun, çà et là de pauvres soldats s'affaissaient sur leurs membres gelés, et attendaient le y<itagan, qui allait mettre un terme à leurs souffrances. Tous nos cavaliers valides avaient mis pied à terre, et marchaient à coté de leurs chevaux pliant sous le poids des écloppés. Le vénérable duc de Canunan, un volontaire de soixante-quinze ans, donnait l'exemple. Il ramassait les traînards, les chargeait lui-mcme sur son cheval, et les encourageait par ses saillies gauloises. IMalgré ces efforts généreux , bon nombre de nos soldats restèrent en arrière. Ils furent impitoyablement sacrifiés. Le bey n'avait-il pas promis dix piastres par tOte de Français? Les femmes, par un raffinement de cruauté, furent chargées de cette hideuse besogne. Ce sont elles qui, d'une main mal exercée, et parfois tivec de cyniques mutilations, égorgèrent ceux de nos malheureux troupiers que leur mauvaise fortune retint en arrière.

Dans une de ces longues heures de marche, Clauzel se laissant aller au pas de son cheval, se trouvait presque A l'avant-garde. Le général de Rîgny, qui coinm<ind«iit l'arrière-garde , voyant des masses d'A-

LA RF^SISTANCï: TL'ItgUK.

rabes caracoler sur ses flancs, crjuguit il ctrc attaqua, et envoya en toute

hâte prévenir le iiiariclial. Il se permit inCmc d'inconvenants propos, que les circonstances rcnilaient fort conpaliles. Clauzel accminil

138 L*ALGÉUIE.

en hâte, et, trouvant Talerte peu justifiée, reprit la tête de la colonne. Son mécontentement s'accrut par le rapport qui lui fut fait des paroles échappées au général de Ilîgny. Il voulait d'abord le destituer, il se borna à le réprimander sévèrement dans un ordre du jour : € Honneur à votre courage , soldats. Vous avez supporté avec une admirable constance les souffrances les plus cruelles de la guerre. Un seul a montré delà faiblesse, mais on a eu le bon esprit de faire justice des propos imprudents ou coupables qui n'auraient pas dii sortir de sa bouclie. Soldats, dans quelque position que nous nous trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec honneur : recevez-en l'assurance de votre général en chef. j>

' Jamais en effet retraite ne fut ordonnée avec plus de sollicitude. On n'abandonnait une position qu'après en avoir occupé quelque autre , qui la commandait de front ou d'écharpe. Les Arabes étaient contenus par des tirailleurs, qu'appuyaient des réserves toujours prêtes à les recueillir. Aussi la marche de l'armée ne fut-elle jamais interrompue. Au défilé de Bou-Berda, qu'Ahmed occupait en personne, on crut à un combat sérieux, mais une simple démonstration dégagea la route. Sans doute le bey craignait la furie de nos soldats désespérés.

A Guelma l'armée, retrouva du bois, des subsistances, des populations inoffensives et un autre climat, dont le contraste soudain fut encore une souffrance. Guelma n'avait été jusqu'alors qu'un embarras, Glauzel songea à en faire un établissement sérieux, qui servirait de point de départ pour la future expédition de Constantine. Le colonel Duvivier fut chargé d'organiser ce poste, et il y réussit. Au moins cette fâcheuse campagne se terminait-elle en facilitant une revanche nécessaire.

Diminués de moitié, épuisés par la misère et les privations, attaqués du matin au soir par un ennemi vainqueur, nos soldats avaient fait en bon ordre, et dans un pays sans chemin, une retraite de quarante lieues. Ils avaient ramené à Bone leurs drapeaux, leurs malades, leurs canons de campagne, et deux étendards pris h l'ennemi. Il est vrai qu'ils étaient au bout de leurs forces : sept cents hommes avaient déjà péri par le feu ou la misère, deux cent quatre-vingt-huit blessés

LA nBSISTANCK TUINn'>-

avaient été ramen«'-s : trois mille sur six mille cntrJrent anx hûpitanx, et douze cents d'entre eux pour ne plus en sortir. Les autres furent poursuivis par la fatalité-. Un magasin ;\ poudre, qui fit explosion k

Bone, mutila encore trois cents d'entre eux, et cent huit expirèrent sur place. Plus de deux mille hommes, plus du quart de l'efTectif, payèrent de leur vie la mauvaise prtiparation de la campagne. L'imprévoyance, cette fois encore, avait 6t6 la cau.'^e principale de notre insuccès. Au moins l'honneur était-il sauf.

Le 4 d^'-cembre le corps exp/'»dîtîonnaîrc fut dissous. Les r^'^gîmcnts furent dirigés sur leurs g.irnisons respectives ou regagnîïrent l.i France. Clauzel les y précéda, pour calmer par sa présence les anxiétés de Topinion publique et préparer sa revanche. On ne lui accorda pas cette satisfaction. Le 12 février 1837 Dauiréinont fut nommé à sa place gouverneur général de l'Algérie. Le coup fut nide pour le maréchal. Il exhala son mécontentement en termes amers, et crut devoir publier des mémoires justificatifs, qui, malheureusement pour lui, contiennent trop de récriminations et pas assez d'explications. Il aurait mieux fait d'appeler sur lui seul la responsabilité du revers : c'était l'unique moyen de revendiquer plus tard la gloire du succès.

L'échec de Constantine retentit douloureusement dans toute la France. Ainsi que l'écrivait avec éloquence le duc d'Orlé.ins : a Heureuses les nations qui ressentent leurs malheurs plus vivement encore qu'elles ne jouissent de leurs triomphes! Le souvenir amer des mauvais jours est souvent un excitant plus puissant pour le moral d'un peuple que l'exaltation produite par les gloires antérieures. Si la vengeance, comme dit un poète, est un plaisir pour les dieux, elle est un devoir pour les États, et c'est du sentiment de ce dernier que dépend leur grandeur, i^ L'injure avait été ressentie. Il s'agissait d'en effacer jusqu'au souvenir par une éclatante victoire.

Damrémont, le successeur de Clauzel, était un des hommes qui connaissaient le mieux l'Algérie, oh il combattait presque depuis 1830. Ferme, énergique, résolu, plein de prévoyance pour le bienêtre matériel de ses hommes, il possédait la conBancc de l'armée , et allait la justiBer par ses nouveaux services. Son premier soin fut de préparer et d'organiser l'expédition qui, de gré ou de force, devait planter le drapeau tricolore sur les murs de Constantine. Cette expédition s'imposait comme une nécessité : pourtant le ministère s'avisa de la retarder, sous prétexte de négociations. Etait-ce ignorance de la situation, aveuglement politique, ou plutôt désir de plaire à une chambre des députés trop amoureuse de l'économie? Toujours est-il que ces négociations n'aboutirent pas et ne pouvaient pas aboutir. Les ministres supposèrent gratuitement qu'Ahmed consentirait j\ garder

Constantirie an nom et sous TautorîtiS directe de la France. C'était lui demander de faire, victorieux, ce qu'on n'aurait pu lui imposer apr^s sa défaîte. On se berça pourtant de cette illusion. Cotte politique maladroite restreignait [n(»tre action en Afri(iue, et rendait impossible notre domination future. Aussi bien les négociations n'amenèrent aucun résultat. Ahmed était à l'avance déterminé à repousser toute concession, et Damrémont n'agissait qu'à contre c«rur. Le bey semblait n'avoir accepté ces ouvertures que pour gagner du temps. Peut-

Flg. S9. — Voc girncrale «le Gncliua, en 1810.

être espérait-il, dans l'intervalle, secouer l'apathie de son voisin de Tunis I et, au besoin, recevoir des secours de Constantinople. Il espérait encore que la saison des pluies interdirait aux Français les approches de sa capitale. Damrémont ne se laissa pas prendre au piège , et bientôt il ne fallut plus songer qu'il la guerre.

Ahmed en donna luî-mCme le signal en venant attaquer à Quel ma les troupes qui devaient former le noyau du corps expéditionnaire. Les huit cents hommes du colonel Duvivier, entourés par des forces supérieures, furent un instant compromis, mais, contre leur calme et leur héroïsme, se brisa la fougue de leur adversaire. Ce brillant combat eut lieu le 16 juillet. H nous permettait de nous installer paisible-

142 L'ALGERIR.

ment à Giielnm, d'en faire une place d'armes pour h personnel et le matériel, en même temps qu'un lieu de formation pour l'armoe.

Du 21 au 23 septembre, avant que cette arm<?e fut définitivement constituée, Ahmed essaya encore de nous débusquer de nos positions. Grâce i\ l'énergique défense de Lamorîcière, il fut une seconde fois repoussé, et, dès lors, réduit à la défensive. Ce n'étaient là que les préludes de l'action décisive. En effet, le corps expéditionnaire se formait pendant ce temps, mais avec lenteur, car les renforts attendus n'arrivaient pas, et la saison des pluies approchait.

Damrémont fit cesser toute hésitation, en se portant de sa personne à Guelma , pour y prendre le commandement de l'armée. Dès lors on 66 mit résolument à l'œuvre, et, grâce aux mille ressources d'une civilisation puissante et d'un pouvoir fortement centralisé, on put arriver à l'heure. Les chefs les plus habiles et les plus éminents avaient demandé à faire partie de l'expédition. Bien que plus ancien en gratle que Damrémont, Valée, l'inventeur d'un nouveau système dont la supériorité avait été maintes fois constatée, voulut prendre la direction de l'artillerie. Rohaut deFleury fut placé à la tête du génie. Trézel, Rulhières, Combes et le jeune duc de Nemours commandaient les quatre brigades : dix mille hommes étaient sous leurs ordres. Il en aurait fallu davantage, et on en espérait davantage, mais le choléra venait d'éclater. Un régiment, désigné pour prendre part au siège, fut arrêté à Bone parles règlements sanitaires. Si l'on attendait, le siège était remis à un an. Bien que ce fût un pénible sacrifice que de se priver du concours de deux mille hommes aguerris et pleins d'entrain, Damrémont donna l'ordre d'entrer en campagne sans le 12^ de ligne, caria saison s'avançait, et le climat, au lieu d'être l'auxiliaire de l'attaque, allait bientôt devenir l'appui de la défense.

Pressé par la nécessité, et sans se faire aucune illusion sur les difficultés de l'entreprise, car il s'agissait cette fois de la domination française en Afrique, Damrémont se mit en marche le l*^' octobre. La pluie commença aussitôt à tomber et les soldats en furent très inquiets. Ils se rappelaient combien Tintempéric de la saison avait porté de préjudices au maréchal Clauzcl, et, bien que braves, ils se dé-

.'il

LA RESISTANCE TUliyUE.

aient de ravenïr. Par bonliour le temps se remit au beau. La •parut sur les visages, et la confiance t-cliaufTa tous li-s oeurs.

Fil 10 — Lt Dun hn % ni

ut que la première journ^îc de pt-iiible, car le convoi s'allc-g ur et à mesure t[u'ï\ avançait. D'ailleurs les cavaliers d'Alim ieu de disputer A la colonne le cliemin de Constantiue, ne

144 L*ALGERIK.

paient qu'A rendre son retour impossible, en détruisant les ressources du pays. La prévoyance du l)ey s'applfquait uniquement s\ la retraite éventuelle de nos troupes. Il devait apprendre à ses dépens qu'sl la guerre il ne faut jamais escompter un succès futur aux dépens d'iine chance présente.

Le 5 octobre, au matin, l'.irmée aperçut Constantine, qui ressortait, éclairée cette fois par le soleil, sur un fonds de couleurs harmonieusement disposées; mais d'épais nuages vinrent bientôt s'amonceler sur cette ville fatale, et la pluie qui tombait à torrents conBrma le nom de camp de la houc^ que nos soldats, l'année précédente, avaient donné à ce même bivouac.

Constantine se montrait résolument hostile. A peine nos têtes de colonnes furent-elles signalées, que d'énormes drapeaux rouges furent arborés. Les femmes poussaient des cris aigus auxquels les défenseurs de la place répondaient par de mâles acclamations. Bientôt même une décharge habilement dirigée vint éclater au milieu de l'étatmajor, qui s'avançait sur le plateau de Mansourah. C'était le salut de la place. De part et d'autre on était résolu â ne pas céder. C'était comme un duel en champ clos qui s'engageait.

Ahmed avait utilisé le répit qu'on lui avait laissé pour augmenter ses moyens de résistance. Grâce à lui Constantine était devenu réellement formidable. Son fidèle lieutenant, ISen-Aïssa, avait mis à profit les leçons du premier siège, en fortifiant tous les points faibles. La porte d'El-Kantara avait été murée, et surmontée d'une batterie couverte et de deux étages de feux. L'escarpement du rocher sur lequel est bûtie la ville avait été couronné d'un mur crénelé. La kasbah avait été convertie en une imposante citadelle. A Coudiat-Aty, le point vulnérable de la place, les obstacles avaient été accumulés comme A plaisir. Parapets, murs intérieurs, maisons bâties en amphithéâtre , tout avait été crénelé de manière à permettre plusieurs étages de feux. Les abords avaient été soigneusement rasés. Si par malheur Ben-Aïssa avait écouté les conseils de quelques traîtres, renégats ou aventuriers europénîns, qui avaient associé leur fortune à la sienne, et coupé par un fossé l'isthme étroit par lequel Cens-

LA BÉSISTANTE TUIH^^K. 145

tantine communique avec le continent , certes la place était imprenable. Dominé par sa méfiance, il n*écouta que ses propres inspirations, car il ne comptait que sur lui et sur la garnison. Sans parler de quinze cents soldats réguliers, il avait organisé une milice urbaine d'environ deux mille hommes. L'élite de sa troupe, c'étaient les artilleurs, Turcs du Levant, qu'on avait recnités, un i\ un, pour leur adresse et leur bravoure. Ya\ prévision du siège, Ben-Aïssa les avait exercés à tirer sur tous les points où les assiégeants s'étaient montrés l'année précédente, et sur ceux où les batteries pouvaient être construites. Nous ne devions que trop nous apercevoir qu'ils savaient leur métier.

Appuyé sur une défense aussi complète, Ahmed répondit avec insolence aux sommations de Damrémont, et lui imposa la glorieuse nécessité de prendre Constantine.

Valée et Rohaut de Fleury, après avoir fait la reconnaissance de la place, décidèrent que l'attaque principale aurait lieu par Coudiat- Aty, mais que, sur le plateau de Mansourah , on établirait également des batteries destinées à éteindre les feux du front d'attaque et à foudroyer la ville. Nos soldats arrivèrent aussitôt sur les points indiqués, sans rencontrer de résistance. Trézel s'installa i\ la Mansourah, qui devint le quartier général, etRulhîères à Coudîat-Aty. Le duc de Nemours fut nommé commandant de siège, et le capitaine de Salles major de tranchée. Après ces dispositions préliminaires, les travaux du siè<re commencèrent. Nous avions trois obstacles à vaincre : en premier lieu les difficultés du terrain ; le génie et l'artillerie y pourvurent avec leur dévouement habituel. Kn second lieu les sorties de la place ; mais nos soldats improvisèrent des retranchements en pierre sèche, à l'abri desquels ils pouvaient repousser toute irruption dans leurs lignes. En troisième lieu les attaques des Arabes restés en dehors de la ville, et conduits au combat par le bey Ahmed ; les troupes de réserve se chargèrent de les contenir.

Dès le 7 octobre, de tous les côtés A la fois, nos hommes étaient au travail. Une pluie continuelle gêna leurs efforts. L'eau, qui tombait par torrents, enlevait les rampes construites pour le transport de l'arfîl-

lerîe. Canons et prolonges s'embourbaient à chaque pas. Il fallut les monter à force de bras sur remplacement projeté. Les sacs h terre , imprégnés d'eau, n'étaient plus qu'une masse fangeuse et sans consistance. Condamnés i\ l'inaction, couverts de boue, transis de froid, les travailleurs sentaient leurs membres s'engourdir, et ne trouvaient aucun abri, car les feux étaient éteints et aucune tente n'était dressée. Ils ne pouvaient même pas répondre aux drcliarges de l'ennemi, qui multipliait les siennes , et nous faisait éprouver des pertes cruelles. La tempête, qui avait duré toute la journée du 8, redoubla pendant la nuit suivante, et suspendit mCme le combat, a On rentrait dans ce temps de désolation et de misères, qui. Tannée précédente, avait produit tant de malheurs. Chrétiens et musulmans voient dans cette sinistre analogie une manifestation de la volonté divine. Les chefs observent le temps avec angoisse, et cherchent à lire dans le ciel l'avenir de leur cause; ils obéissent i\ ces tendances mystiques qui, an milieu des grandes souffrances, remplacent dans toutes les âmes l'incrédulité engendrée souvent par l'oisiveté et le bien-etrê. »

(Duc d'ORLÉANS.)

Enfin, le 9 au matin , le feu commença. Les batteries de la Mansourah eurent bientôt réduit au silence celles de la kasbah , mais nos bombes et nos fusées n'allumèrent nulle part d'incendie, et il fallut bien se convaincre que les habitants n'étaient pas encore disposés s\ ouvrir leurs portes. Avec une décision qui l'honore, et afin d'épargner nos munitions, Damrémont fait alors dégarnir les batteries de la Mansourah, et ordonne de les porter sur Coudiat-Aty. L'entreprise était difficile , car il fallait par des pentes impraticables , et sous le feu de la place, passer le Rummel et remonter la berge presque à pic de la rivière pour arriver jusqu'à la batterie de brèche. Nos soldats restèrent douze heures de suite dans l'eau jusqu'à la poitrine pour déblayer les blocs de rocher qui obstruaient le gué, et ce ne fut qu'au matin que nos pièces arrivèrent au-deh\ du torrent. Il fallait encore gravir la pente, et le tir de l'ennemi acquérait avec le jour une précision redoutable. Le danger rendit de la force aux hommes épuisés. Ils portèrent eux-mêmes les pièces sur leurs éptiules, en affrontant sous cet im-

LA IIKSISTANCE TfUm'K.

uieiisc rarilcau lus fvux rc-doublt-s do reniiciiii, et rtîussirciit eiifiii i\ mettre en sûrt;t<5 derrière Cuudiat-Atv les ciefs de Constautiiie.

Dès lorii le siège entrmt dans une nouvelle plinsc. Il fallait clTectuer ou empêcher l'ouverture de la hrèclie. Une reconnaissance en plein jour fut opcréc par les capitaines lîorel et Lelneuf. Ces deux

tf* i'^

braves officiers, miraculeusement t-pargii(53 par les balles arabes, détcrminfereiit le point d'attaque î\ 150 mctrcs environ de la muraille, c'est-à-dire que, pour construire une batterie si rapprocbée , il fallait marcher à d^îcouvert et sans approcbcs régulières ; mais il était nécessaire de gagner du temps. On ne comiitait plus les jours, mais les heures. L'ennemi essaya de reculer le dénouement. licn-Aïssa ordonna une sortie générale, qui eut lieu dans la nuit du 10 au U : les assiégés furent repoussés avec perte et ne renouvelèrent plus leur tentative.

14H I/ALGËRIR.

Les travaux d'installation de la batterie de brèche n'avançaient qu'avec lenteur, à cause de la dureté du roc, et du manque de sacs de terre. Il avait ét6 défendu de riposter, car on ne voulait tirer qu'à coup sur. Les Arabes du dehors ne s'expliquaient la cessation du feu que comme un préparatif de départ. Aussi croyaient-ils déjà tenir leur proie. Ils galopaient dans les ténèbres autour des avant-postes, et exhalaient leur joie féroce par d'impuissantes injures.

Le 11, à neuf heures du matin, nos batteries rouvrirent le feu. Nos obusiers élargissent promptement les embrasures des casemates, et démontent les canons ennemis. A midi la batterie de brèche entre en scène. Les premiers boulets rencontrent un mur de granit cimenté par les siècles et adossé k des constructions romaines. Ils y laissent à peine une empreinte. Or on n'avait que six cents coups à tirer. Il fallait faire brèche ou périr sans gloire. Enfin à trois heures, un obusier pointé par le général Valée en personne détermina le premier éboulement. Ce coup heureux fut salué par les cris de joie de l'armée entière. Par un heureux hasard, un faible rayon de soleil perce alors les nuages, et vient éclairer la brèche. Nos soldats ne doutent plus du succès, et, pour la première fois, un morne silence règue dans la ville.

Damrémont crut le moment venu pour faire une dernière sommation aux assiégés. Un jeune soldat se dévoua pour la porter. On ne le laissa ressortir que le lendemain, avec une réponse outrageante à force de fierté, c II y a à Constantine, disait Ben-Aïssa, beaucoup de munitions de guerre et de bouche. Si les Français en manquent, nous leur en enverrons. Nous ne savons ce que c'est qu'une brèche ni une capitulation, nous défendrons à outrance notre ville et nos maisons. Vous ne serez maîtres de Constantine qu'après avoir égorgé le dernier de ses défenseurs. :d A la lecture de cette lettre, Damrémont s'écria : a Ce sont des gens de cœur ; eh bien , l'affaire n'en sera que plus glorieuse pour nous; y> puis il monte à cheval vers Coudiat-Aty.

Il était environ huit heures du matin. La journée promettait d'être belle. Tout le monde était joyeux. Damrémont se rendit à la seconde

LA KK^ISTAXCE TUU<irE.

batterie de brî^clie, qu'on avait înstallce pcrulaiit la luiît, mais il s'exposa sur un terrain découvert. Un premier boulet passe au-dessus de sa tête. On l'engage h ne pas dédaigner cet avertissement. « Cela m'est égal , d répond-il avec calme. Au même moment arrive un nouveau boulet qui renverse le général en chef entre les généraux Nemours et Rulhières. En même temps une balle mortelle frappait au front le général Perregaux.

Fig. 42. — Si-o»nd« attaque ilc Con«taiitinc. Tublcna «le Sim tm Fort. 6'a/«Tî> kishn^ime dt Vrrmilkê,

Instruit du coup fatal qui privait Tarmée de son chef, Valc^e accourt, et fait éloigner les spectateurs; mais la fatale nouvelle se répand aussitôt , et elle enflamme nos soldats de fureur. L'artillerie venge Damrémont en faisant voler en éclats les pièces qui lui ont donné la mort, et en éteignant les feux des remparts. La brèche augmente, le talus se forme, on dispose en arrière des batteries une place d'armes, oîi se masseront les colonnes d*attaque : en un mot, tout se prépare pour l'assaut.

Le général Valée, étant le plus ancien de l'armée, prît le commandement. Il accepta cette lourde responsabilité avec une noble con-

IIÎO LALGÉKIE.

fiance, et les soldats qui appréciaient sa valeur, attendirent ses ordres définitifs.

La garnison, privée de ses canons,, essaya une nouvelle sortie. Elle fut repoussée. A la vue de la brèche qu'il aperçoit avec sa lorgnette, le cœur manque à Abmed. Il envoie un parlementaire, et propose de suspendre les hostilités et de reprendre les négociations. Valée, ne voyant dans cette démarche qu'un de ces moyens dilatoires affectioimés par la diplomatie orientale , répondit avec raison qu'il ne traiterait pas avant d'être entré dans la place , et les opérations continuèrent.

L'assaut fut ordonné pour le vendredi 13. Des esprits timides étaient frappés par cette iacheusc coïncidence du vendredi et du 13. a Soit! répondit avec esprit le général Rohaut de Fleury, ce sera tant pis pour les Arabes, i^ Le temps pressait, en effet. L'armée, au bout de ses forces, ne pouvait ni prolonger cette lutte acharnée ni songer à une retraite impossible. Depuis six nuits on ne dormait plus. Les chevaux mouraient de misère. Il n'y avait plus à tirer que cinq coups de canon. En un mot il fallait réussir ou perdre, avec le matériel de siège, et l'honneur de Tarmée, l'empire de l'Afrique.

Valée dicta ses ordres pour l'assaut. Trois colonnes sont formées. Les deux premières, commandées par Lamoricière et Combes, attendent le signal dans la place d'armes et le ravin y attenant ; la troi- BÎème, commandée par Corbin, sera postée en réserve. Les défenseurs de Constantine, de leur côté, ont pris leurs mesures pour résister. De fortes barricades, qui se flanquent mutuellement, sont crénelées de manière à commander toutes les ruelles étroites qui aboutissent à la brèche. Debout, l'arme au pied, les Arabes attendent l'assaut qu'ils prévoient sans le craindre. Entassés dans les mosquées, les femmes et les enfants répondent en chœur au chant des muezzins. De part et d'autre, on se prépare à l'action décisive.

Le 13, à sept heures du matin, le duc de Nemours donna le signal à la première colonne, qui partit au pas de charge, accompagnée par les hurlements des Arabes qui garnissaient la montagne. A travers une grêle de balles, et renversant tous les obstacles, nos braves arrivent au sommet de la brèche, et le capitaine de Gardarens y plante le drapeau

LA UKSISTANCE TUKQUE. 151

tricolore. Alors^de maison en maison, s'engage un combat terrible. Nos hommes se trouvaient ilans un chaos sans issue, où les décombres amoncelés par nos boulets formaient comme un terrain défiguré et factice. Après avoir sondé plusieurs couloirs, qui paraissaient des entrées de rues, et n'étaient que des impasses, ils finissent par en rencontrer un qui, en 8*élargÎ8sant, leur promettait un débouché. Ils s'y précipitent, renyersant et tuant tous ceux qu'ils rencontrent, a Tout à coup, écrit un témoin oculaire, le capitaine de la Tour du Pin, ils sont étreints et frappés si rudement dans tous leurs sens à la fois, qu'ils n'ont pas conscience de ce qu'ils éprouvent ; la vie, un instant, est comme anéantie en eux. Quand ils ressaisissent quelque connaissance, il leur semble qu'ils enfoncent dans un abîme ; la nuit s'est faite autour d'eux, l'air leur manque, leurs membres ne sont pas libres , et quelque chose d'épais, de solide et de brftlant les enveloppe et les serre. Beaucoup ne sortent de ce premier étourdissement qu'avec des douleurs aiguës ; le feu dévore leurs chairs, le feu attaché à leurs habits les suit et les ronge; s'ils veulent faire un effort avec leurs mains , ils trouvent leurs mains bnllées ; s'ils cherchent à distinguer où ils sont et qui les environne , ils s'aperçoivent que leurs yeux ne voient plus ou ne voient qu'à travers nn

nuage, d

Que s'était-îl donc passé? Une explosion avait eu lieu. Un magasin de poudre venait de sauter, et les cartouchières de nos soldats , prenant feu successivement, étaient devenues comme autant de foyers, dont les irradiations brûlantes s'étendaient au loin. Il y eut un moment de confusion. On ne savait plus où était le péril. Les assiégés profitèrent de ce désordre momentané pour revenir à la charge. Ils déchargc'rent leurs armes sur les groupes brûlés ou terrassés par l'explosion, et hachèrent A coups de yatag.in tout ce qui respirait encore.

Quand le voile de fumée qui dérobait le jour fut en partie dissipé, les débris de la première colonne occupèrent de nouveau les postes qu'il était important de défendre, mais ils avaient perdu leur chef. Lamoricière avait été atteint et défiguré par l'explosion. On craignît même un instant qu'il ne perdît la vue. Le duc de Nemours jugea le moment opportun pour lancer la seconde colonne, commandée p«ir le

colonel Combes, maïs îl ne l'engagea que compagnie par compagnie : mesure très sage qui évitait rencombrement, et diminuait le nombre des morts et des blessés. Combes reçut deux blessures mortelles. Il eut néanmoins la force de s'assurer du succès, et vint en rendre compte au duc de Nemours, en ajoutant avec un calme stoïque : a Heureux ceux qui ne sont pas blessés mortellement. Ils jouiront du triomphe! :d (*e fut alors seulement qu^on s'aperçut qu'une balle lui avait traversé la poitrine. Le surlendemain il était mort.

Lamoricière et Combes blessés , Vieux , Scrrigny, Hackett et Sausay, les quatre commandants de la première colonne tués à l'assaut. Potier, Leblanc et Guignard , trois des commandants de la seconde colonne, également tués, les soldats privés de leurs chefs montraient quelque hésitation. Le colonel Corbin arriva à temps avec la troisième colonne pour relever leur courage et diriger leurs efforts. Il les répandit à droite et à gauche, en ordonnant à chaque détachement un mouvement concentrique vers le corps de la place. Dès ce moment la défense devint timide et incertaine. Cinq rues principales traversaient alors Constantine. Elles étaient à peu près parallèles au cours du Rummel. Les autres voies de communication , pour la plupart perpendiculaires aux cinq principales, étaient en pente rapide, et se perdaient en un réseau inextricable de ruelles. La guerre de maisons et de rues est dans le génie de notre race. Livrés à eux-mêmes, nos soldats assiègent une à une les maisons, sautent par les toits dans celles qu'ils n'ont pu prendre par la porte, et, bientôt maîtres des cinq grandes rues, réduisent successivement les quartiers qui les séparent. Le dernier effort considérable se fit contre la caserne des janissaires , grand bâtiment crénelé à trois étages, qui fut défendu avec acharnement.

Il était nécessaire de relier ces diverses opérations, qui manquaient d*unité. Le général Rulhières fut envoyé avec une quatrième colonne pour combler les vides, et surtout pour pousser l'attaque de gauche de façon à tourner la défense de la ville en la prenant à revers. Ce mouvement réussit, mais il jeta la consternation dans la population qui se croyait déjà prisonnière et condamnée à subir les horreurs du pillage et du sac. Les plus résolus des défenseurs de la place, ne comptant pas

LA BÉSISTASCE TlItyiE. 153

sur une générosltc', dont ils eussent été incapables, essayèrent de descendre par des cordes du haut des cscarpt-inerits vertieaux, qui domineot les abîmes du Kunuiiel. Les derniers vciiiis poussent lus pruluicrs, les cordes se rompent, une sorte d'horrible cit<cade bitmaiuc se forme, et pluK de deux cents cadavres a'apbitissent sur le roc, laissant

TlgM U, -* L« ouload C\

des lambeaux de cliair et des membres épars i\ toutes les anlVactuositi^s. Bcn-Aïssa et son fils, qui avait reçu quatre llessurca i\ la brfcclie, réussirent pourtant i\ s'échapper, suivis par les débris des canonniers et de la milice.

Il était neuf heures du matin. La résistance était brisée. Uulhitrcs venait d'entrer dans la kasbah, où il avait arboré le drapeau tricolore. Nos soldats couronnaient tous les édifices, et annonçaient leur triomplio

154 L*ALGKIU£.

par des crîs répétés de Vive le roi! Vice la France ! Maïs ce triomphe nous coûtait cher. Vingt-trois officiers avaient payé de leur vie et cinquante-sept arrosé de leur sang cette revanche nationale. Quatre cents soldats étaient tués et près de mille blessés.

Les habitants de Constantine redoutaient la vengeance de nos troupes ; ils se rendirent t\ discrétion. C'était Tunique moyen de se recommandera la clémence du vainqueur. Nos soldats en effet renoncèrent tout de suite au pillage ; à la voix de leurs officiers, ils ne songèrent plus aux brillantes séductions du luxe oriental. On les vit s'arrêter, tendre les mains aux yaincuSi adopter les enfants qu'ils venaient de rendre orphelins. Ils furent bientôt récompensés de cette sage modération. A peine le général Yalée eut-il promis aux principaux habitants qui étaient venus l'implorer qu'il respecterait leurs biens et leur religion, que l'un d'entre eux prit la parole et annon^^a que le marché de Constantine serait tout aussi bien approvisionné qu'au temps d'Ahmed, et que l'ordre serait bientôt rétabli. En effet, le soir même de l'assaut, la prière publique recommençait dans les mosquées. Des chefs indigènes étaient habilement choisis pour substituer un pouvoir régulier au gouvernement déchu. Ces sages mesures désarmèrent la population, et empêchèrent toute révolte. Les fuyards revinrent en grand nombre, d'abord inquiets et timides', mais ils ne tardèrent pas à s'enhardir. Aussi, quand le général Valée eut fait enlever et brûler les cadavres, rebâtir les maisons écornées, et réparer la brèche pour assurer la. ville contre un retour offensif, désormais peu probable, Constantine reprit son aspect accoutumé. Les transactions se rétablirent, et même on vit nos soldats, depuis longtemps privés des douceurs de la civilisation, acheter avec ardeur les produits variés de l'industrie orientale.

• Les nombreuses femmes d'Ahmed, abandonnées dans le harem, semblaient une proie offerte au vainqueur. Tel est l'usage en Orient. Ces malheureuses I bien qu'elles éprouvassent pour leur seigneur et maître une sympathie très modérée, avaient entendu faire de tels récits de la cruauté française, qu'elles se croyaient réservées aux plus abominables tortures. On les rassura et môme on leur promit la liberté. Deux de nos compatriotes, qui visitèrent le harem quelques jours après l'assaut, en ont

LA UKSISTAXCE TUK<^UK. 155

laissé une description peu enthousiaste. D'après le colonel Carelte et le docteur Baudens, les appartements intérieurs étaient meubles très simplement, mais, comme on y avait entassé trois cent quatre-vingt-cinq femmes de tous les âges et de toutes les couleurs, cette bigarrure ne présentait rien de bien attrayant. A Texception d'une de ces femmes, Aïcha, qui rendit de grands services au corps expéditionnaire, et finit par épouser un Français, aucune figure riante, ni même gracieuse, n*apparaissait dans cette agglomération féminine. Quel<[ues-unes, entre autres les négresses, étaient même franchement laides.

Gomme plusieurs des chambres du palais étaient remplies de cotonnades et d'étoffes de laine, Valée résolut d'utih'scr ces étoffes en faisant confectionner des chemises ou des couvertures pour les malades par les femmes du harem. Ces ouvrières improvisées se prêtèrent d'abord de bonne grâce au travail qu'on leur demandait, mais la couture les ennuya bientôt. Habituées à une vie de paresse, elles se prétendirent malades. Il fallut en passer par leurs fantaisies. Beaucoup d'entre elles jugèrent à propos de s'échapper, et les autres commençaient à devenir embarrassantes* Le général décida qu'on rendrait la liberté t\ toutes celles que réclameraient leurs parents , et que les autres seraient confiées au grand prêtre. Ces dernières n'eurent pas à se féliciter de cette décision, car le mufti les dépouilla de leurs bijoux, et les vendit les unes après les autres aux chefs des tribus voisines.

Pendant ce temps, que devenait le maître de ces esclaves capricieuses, le farouche Ahmed? A la vue du drapeau français flottant sur son palais, le bey versa de grosses larmes, et s'enfuit en proférant des imprécations. Il ne devait plus trouver ni amis ni partisans dans cette population qui lui avait obéi plutôt par fanatisme que par sympathie. La prise de Constantine ruinait à tout jamais son influence. Ses anciens sujets , habitués à reconnaître le droit du plus fort, tournèrent vers nous leurs vœux et leurs espérances. Il fut réduit à parcourir en fugitif les solitudes de l'Aurès. Plus tard il essaya de fonder à Biskra un nouveau centre de résistance, mais il fut chassé de cette ville. De 1842 à 1848 il erra de coté et d'autre, cherchant à soulever les populations contre la France. Il fit enfin sa soumission en juin 1848, et on l'interna à Alger, Il y vécut

166 L*ALrtÉRIE.

dans la retraite et y mourut paîsîMement le 30 août 1850, à Tage de soixante-trois ans.

L'ann<?e victorieuse ne put malheureusement jias prolonger son s(îjour à Constantîne. Le choléra s'était déclaré. La mortalité devint trts grande dans les hôpitaux. Valée résolut d'évacuer la ville, mais en y laissant une forte garnison. Le nrtour fut lugubre. Des lions et des milliers de vautours suivirent cette armée, sur laquelle le choléra levait journellement sa diine. Partout, sur notre passage, Arabes et Kabyles 86 retiraient. Ils n'essayèrent pas un instant de nous barrer le passage^ mais il était évident qu'ils ne s'inclinaient que devant le fait accompli. Enfin, le 6 novembre, trente-six jours après les avoir quittés, nos soldats rentrèrent dans leurs quartiers de Bone.

La nouvelle de la prise de Constantine fut accueiljie en France avec émotion et plaisir. L'opinion publique commençait à se préoccuper du sort de l'expédition. D'ailleurs l'honneur du drapeau était engagé. Aussi, depuis les victoires de l'empire, aucun événement militaire ne remua aussi profondément la fibre nationale. Ce succès ne prouvait-il pas à l'Europe que notre race n'avait point dégénéré, et que les occasions seules avaient manqué? Le roi récompensa Valée en le nommant maréchal et gouverneur général.

Il se trouva néanmoins des esprits chagrins qui ne voulurent pas s'associer à ce succès de nos armes. A la chambre des pairs, M. de Gasparin proposa d'abandonner Constantine après l'avoir démantelée, sous prétexte que nous ne savons pas coloniser. A la chambre des députés, M. Duvergier de Hauranne qualifia de funeste et d'impolitique l'expédition de Constantine. MM. Jobert et Desjobert firent ensuite entendre leurs plaintes systématiques sur tout ce qui se passait en Afrique, et demandèrent encore qu'on renonçât à l'Algérie. Le gouvernement eut le bon sens de refuser. Sans doute des fautes avaient été commises, et nous devions en commettre encore, mais la civilisation a toujours imposé aux grandes nations des devoirs impérieux, stériles dans leurs résultats immédiats et féconds dans leurs conséquences éloignées. Comme l'écrivait le duc d'Orléans au roi Louis-Philippe, a la conversion de la Barbarie en province européenne m.irquera votre règne

LA BÉSIRTASfK TrilQUK.

d'un des grands ('vt'ncmeiits du siiclc. » Rien de plus vrai. L'avenir donna raison aux pn'vlsions de VlK'-ritier prt'^oniptif de la couronn*!. La consi'quencc îmiii<'diate do notre victoire fut de nous mettre en possession de la vaste province de Constantino, et de ruiner la duinination turque dans l'ancienne réj;ciicc. La const'qiiencc procliaine fut de nous affermir dans la province d'Alger et de pn'parer notre domination dans celle d'Ornn.

LA RESISTANGK AUABE.

PITISSAXCK I)'AliI>-KL-KAOEIÎ.

la Mactah. — Uanbe <k CLiniA Pur M^unn. — OccHpatÛMi d« TVdkcb. — IX-tiih: ik tt T^ifiia. — BaUQh de la Sikksh. — Tnitii- de la Tdna. — L'vnii orfiMsc sc« îonvi.

^VKC Constanlme était tomlté le dcniier boulevard de la puissance tanjtic en Algérie. La France avut dcHnitiveincnt iviiiplacu rOdjcac; maisj si elle héritait de sa puissance politi<juej t'ile se heurtât contre les niènics diffîcultés et allait se trouver en fac« des QiCmcs ennemis. Les Arabes, en cfTetf ne s'étaient jamais soumis qu'à contre ctiMir i\ rOiljoac Ils avaient, à divcrsos reprises, essajv de secouer le jong, et do revendiquer leur indépendance nationale, car ils se ci^nsidéraicnt comme K-s maUrcs légitimes du pai's, bien qu'ils nVii fussent que les conquôrants. Il est vrai que leur conqm'-te étwt dt^à ancienne, et qu'elle était, pour ainsi dire.

IGO L'ALGÉRIE.

légitiiiiëe par une antique possession. Quand les Turcs eurent disparu, ils crurent le moment venu de réaliser à nos dépens l'espoir, qu'ils n'avaient jamais perdu, d'une prochaine restauration. Ils le 6rent avec d'autant plus d^ardeur qu'A la haine politique se joignait chez eux le fanatisme religieux , et qu'ils poursuivaient en nous non seulement des usurpateurs mais aussi des infidèles. D'ailleurs un homme de génie se présenta qui sut, à force d'énergie, grouper autour de lui les forces dispersées de la nationalité arabe, et nous disputa longtemps et sérieusement l'empire de l'Algérie. L'émir Abd-el- Kader remplit de son nom et de ses exploits cette seconde période de rhistoire de la conquête algérienne. C'est à lui que nous nous attacherons comme au héros de la résistance arabe, mais sans oublier ceux de ses compatriotes qui s'associèrent à sa fortune ou essayèrent après lui de prolonger la lutte.

Nous distinguerons trois parties dans cette seconde période. Dans la première Abd-el-Kader fonde sa puissance. Nous la lui arrachons dans la seconde ; nous luttons dans la troisième contre les dernières insurrections.

Abd-el-Kader naquit en 180C, près de Mascara, à la Kctaa ou réu* nion de tentes de son père Maheddin. D'après une généalogie plus oa moins authentique, qui parait avoir été inventée pour lui donner, aux yeux de ses compatriotes, le prestige d'une quasi-légitimité, Maheddin descendait des anciens kalifes Fatimites, et par ceux-ci de la fille du prophète, Fatma. En 1814, âgé seulement de huit ans, il fit le pèlerinage de la ]^Iecque, et, dans les années qui suivirent, acquit les diverses connaissances qui constituent l'érudition chez les Arabes, c'est-s\-dire les notions de théologie, de jurisprudence et d'histoire qui se rattachent au Coran. Il profita si bien des leçons de ses maîtres qu'il ne tarda pas à être considéré comme savant et lettré. Le bey d'Oran, Hassan, craignit même qu'il ne se servit de cette naissante influence pour le renverser, et résolut de le sacrifier à ses soupçons, lui et son père. Ils n'échappèrent \ la mort que par l'intervention d'amis puissants, qui obtinrent leur élargissement sous condition d'un exil immédiat. C'est seulement en 1828 qu'ils purent revenir à Mascara,

LA KKSISTANCI-: ARAItE.

préoSilés par iiuc immense ri-putatioii de si-îeuci; et de vertu, maïs avertis par l'expérience. Aussi se gardircnt-ils tic communiquer leurs

■7 M--t Oii

^ ,■ ^ Ai

projets politiques aux tribus d'alentour. Ils se contentèrent de consolider et d'étendre leur influence, sauf A l'exploiter, quand ils croiraient le moment venu et le tnccès facile.

Notre conquête de l'Algérie et ranarcliie qui en fut la conséquence permirent à Maheddin et à son (ils d'espérer que l'heure était arrivée de restaurer à leur profit une monarchie arabe en Afrique. La chute des Turcs avait produit une sorte de vacance gouvernementale, et les tribus arabes, désorganisées, commençaient à éprouver le besoin d'une direction. ^Maheddin et Abd-cl-Kader n'eurent, pour ainsi dire, qu'à se présenter pour être agréés comme chefs. Leurs projets consistaient à substituer la domination de la race gouvernée à celle de la race jadis gouvernante, c'est-à-dire à établir un royaume arabe sur les ruines de l'Odjeac turc : aussi furent-ils accueillis avec enthousiasme par les Arabes, dont l'amour-propre et les secrètes aspirations se trouvaient ainsi flattés, et dont la chute du dey avait d'ailleurs enflé les prétentions. Maheddin fut donc élu chef suprême par les tribus voisines de Mascara ; mais, cassé par l'âge et les infirmités, il avait trop de bon sens pour accepter ce périlleux honneur. Il leur proposa son fils, autrement vigoureux, et mieux préparé que lui à jouer ce grand rôle. Afin d'aider à l'élévation du nouvel élu, on ne négligea aucun des moyens qui réussissent auprès de populations ignorantes et fanatiques. On raconta la prédiction d'un derviche de Bagdad, qui aurait salué le jeune Abd-el-Kader du titre de sultan; puis la vision d'un marabout qui l'aurait vu sur un trône éclatant. Un autre marabout, plus complaisant encore, jura que l'ange Gabriel lui avait ordonné d'annoncer aux Arabes que la volonté de Dieu était qu' Abd-el-Kader régnât sur eux.

Grâce à ces prestiges, le jeune chef fut solennellement reconnu, le 28 septembre 1832, commandant suprême de toutes les tribus groupées auprès de Mascara. La ville de ]^Iascara elle-même se donna à lui, et devint sa capitale. Aussitôt, et comme gage de ses intentions futures, Abd-el-Kader se mit à prêcher la guerre sainte. Doué d'un rare talent d'improvisation, maniant avec une aisance incomparable la langue chaude, imagée, vivante des Arabes, il trouvait des accents inspirés, et enflammait d'ardeur ses nouveaux sujets. A peine eut-il ramassé quelques centaines d'hommes qu'il les mena contre les infidèles, c'està^ire contre les Français, car il était plus qu'évident que ses projets

LA RESISTANCK AKAllK. . 165

n'aboutiraient jamais, 8*il ne réussissait, avant toute chose, à nous chasser (l'Algérie. Plein de sanf!:-froid et d'audace, il vint harceler nos troupes jusque dans la banlieue d'Oran. Les Arabes n'os.iient pas, à cette époque, affronter le feu de notre artillerie. Pour leur apprendre A le mépriser, on le vit à plusieurs reprises lancer son cheval contre les obus et les boulets qu'il voyait ricocher, et saluer de ses plaisanteries ceux qui sifflaient à ses côtés. Cette folle bravoure lui valut en effet un incroyable renom non seulement de courage, mais presque d'invulnérabilité, et releva singulièrement le moral de ses hommes.

Tels furent les débuts tout à la fois religieux, politiques et militaires de l'Arabe qui devait, pendant plusieurs années, arrêter notre fortune en Afrique. Il ne peut entrer dans notre pensée de raconter ici les innombrables combats que nous livra ce dangereux adversaire. Afin de comprendre les causes de sa grandeur et du rapide développement de sa puissance, il vaut mieux insister sur quelques épisodes qui nous permettront de juger à la fois sa tactique militaire et ses projets politiques. L'affaire de la i\Iactah est un de ces épisodes.

Le général Desmichels avait été nommé, en 1833, commandant supérieur de la province d'Oran. Il réussit non seulement h se maintenir dans le territoire immédiat de cette ville, mais encore s'étendit jusqu'à Arzew et Mostaganem, et promit des secours aux Turcs, qui tenaient encore la citadelle ou viéchonar de Tlemcen. Il est vrai que, de son côté, par ses prédications, son activité et sa bravoure. Abriel-Kader était parvenu à étendre son autorité dans toute la province. A l'exception des points occupés par nos troupes et du méchouar de Tlemcen, tout lui appartenait. Aussi étions-nous comme isolés. Oran, Arzew, Mostaganem et Tlemcen se trouvaient comme en quarantaine. Aucune relation avec les indigènes. Les marchés restaient vides. Les provisions de la campagne n'arrivaient même plus. II fallait presque une expédition militaire pour se procurer quelques bestiaux et des vivres frais. Le général Desmichels se voyait donc forcé d'entreprendre une guerre en règle contre Abd-el-Kader, ou bien de négocier avec lui. C'est à ce second parti qu'il s'arrCta. Aussi bien il n'avait pas les moyens de pousser la guerre à fond, et il espérait faire tourner

au profit de la France la puissance de Truiir. C'était une grave erreur. La tortueuse et ambiguë diplomatie arabe triompha de la franchise et du laisser aller de notre représentant. Le traité malencontreux du 26 février 1834, auquel le général Desmichels attacha son nom, fut an acte maladroit, qui faillit compromettre notre domination en Afrique, et nous valut dix années d'une lutte inexpiable. Nous eûmes en effet le tort de traiter comme un chef légitime un ambitieux, que pas un de ses coreligionnaires ne considérait encore comme un souverain authentique. En le reconnaissant comme émir, c'est-à-dire comme chef des croyants, en traitant avec lui sur un pied d'égalité absolue, nous consacrions son autorité, et pourtant il ne la tenait encore que des hasards de l'heure présente.

Le général Dcsmichels non seulement lui abandonnait la province d'Oran, à l'exception des points occupés par nos troupes, mais encore l'autorisait à acheter chez nous des armes et des munitions, et s'engageait à ne jamais empêcher de retourner chez eux les Arabes venus dans nos possessions pour y trafiquer. L'émir de son côté promettait de faire cesser les hostilités, de rendre les prisonniers, de laisser les marchés libres, et permettait de voyager dans l'intérieur à tput chrétien porteur d'un sauf-conduit de son consul t\ Oran. Telles étaient les clauses principales du traité. Le désastre de la Mactah en fut la conséquence directe.

La signature du traité Desmichels entraîna en effet le groupement d'un peuple nouveau, ou plutôt la restauration d'une vieille nationalité autour du chef habile et entreprenant, qui avait su réunir les tronçons épars de la race arabe. Rapidement, avec une activité et une résolution qu'on ne saurait trop admirer, l'heureux aventurier, auquel nous venions de donner un royaume, s'occupa de l'organiser. Il créa des finances, forma un noyau d'armée régulière, et, sentant très bien que le traité Desmichels ne serait et ne pouvait être qu'une trêve passagère, il se prépara à faire aux chrétiens une guerre vigoureuse et prolongée. En peu de mois il dompta les tribus récalcitrantes, se débarrassa de ses rivaux politiques, et unit tous les Arabes dans une haine commune de la France. L'aristocratie se rallia franchement à

Abdtl K id . J j. ri n I ) i.r pi c t ' ' ■ ''"•"^ '

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LA RESISTANCE AUAHE. 165

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lui; les marabouts devinrent, par fanatisme ou par conviction, ses partisans les plus (l<!'tenninés ; le peuple, dont il flattait les passions, les convoitises et les csponanccs, vit en lui un homme prédestiné. Le succîîs enfin, cet argument sans réplique aux yeux des Orientaux, lui rallia tous les dissidents. Bientôt, des frontières du llaroc à la IMetidja, le pays entier lui appartint. Mascara, Milianah, Medeah reconnurent sa suprématie. Plein de foi dans sa destinée, certain de la force qu'un chef trouve toujours dans un peuple qui croit en lui, il se crut sur le point de réaliser ses rcves les plus ambitieux. Peu soucieux d'un traité, dont il connaissait trop bien Tesprit pour ne pas en dédaigner la lettre, il se considéra comme le souverain légitime de l'Algérie, et ne vit plus dans les Français que des usurpateurs momentanés.

Certes, avec son génie organisateur et l'immense influence qu'il exerçait sur les indigènes, s'il avait su se borner à un rôle secondaire, et eût consenti à s'appuyer sur la France pour restaurer la nationalité arabe, il aurait peut-être fondé une œuvre durable. Mais il était trop orgueilleux pour s'accommoder de ce rôle secondaire. La France le gênait, et c'était contre la France qu'il allait diriger sa redoutable activité. Bientôt le traité ne fut plus qu'une lettre morte. Ses relations avec nos officiers prirent un caractère hautain et protecteur. Le gouverneur général s'étant rendu i\ Oran, en juin 1835, l'émir ne s'a- Tisa-t-il pas de le complimenter sur son arrivée dans son royaume! Il poussa l'impudence jusqu'à lui donner des conseils, et presque h lui intimer des ordres. Il n'était que temps d'arrêter le torrent, ou sinon tout était emporté.

Le général Desmichels avait été remplacé à Oran par le général Trézel, un des hommes qui ont le mieux connu l'Algérie, et auraient pu lui rendre le plus de services, mais que de malheureux hasards condamnèrent i\ une mésaventure humiliante. Trézel avait de la fermeté, de la résolution, et surtout un profond sentiment de la dignité nationale. II ne voulut pas laisser impunie la violation des traités, et se disposa à montrer i\ l'émir que la France n'avait pas encore abdiqué à son profit. Deux tribus voisines d'Oran, les Zinclas et les Douairs,

1G6 . L*ALGÉUIE.

avaient r^'clamé et obtenu notre protection : Abd-el-Kadcr leur ordonna d'aller camper loin d'Oran. Elles refusèrent; aussitôt il les fit charger par ses troupes. Les deux tribus prévinrent le général de leur situation critique. Sans attendre les ordres du gouverneur général, Trézel 86 porte hardiment au milieu d'elles, fait délivrer par ses chasseurs les prisonniers déjà arrêtés, et, prenant l'offensive, se porte, avec seulement deux mille cinq cents hommes, s\ la position du Figuier, à trois lieues au sud d'Oran. De là il écrit à Abd-el-Kader pour lui déclarer qu'il restera dans cette position jusqu'à ce que ce dernier ait publiquement renoncé à tout droit de suzeraineté sur les Zmelas et les . Douairs. L'émir répondit à ce message que sa religion ne lui permettait pas de laisser des musulmans sous la domination chrétienne. C'était une véritable déclaration de guerre.

Trézel se décide alors à relever le gant qui vient de lui être. jeté. C'était pourtant une hardie résolution. La faiblesse numérique de son petit corps d'armée n'était pas rachetée par la solidité de sa composition. Depuis dix-huit mois , ses deux mille cinq cents hommes, renfermés dans Orau, n'avaient pas été exercés à la marche ni rompus aux travaux préparatoires d'une campagne. Le convoi était lourd, et les soldats sans expérience. De plus on allait se heurter à une nation en armes fortement organisée, et conduite au feu par un fanatique doublé d'un ambitieux. Marcher au combat dans de semblables conditions, n'était-ce pas s'exposer à un échec inévitable?

Le 26 juin, Trézel dessina son mouvement. A peine l'avant-garde s'était-elle avancée dans le pays qu'elle fut assaillie par la cavalerie de Fémir, et se trouva un instant enveloppée de toutes parts. Sans une heureuse inspiration de Trézel, elle était perdue. Ce dernier dirige l'arrière-garde vers la tête de la colonne et fait battre la charge. Ce mouvement énergique et inattendu culbute les Arabes. Nos compagnies ébranlées se reforment, et de nouveau prennent l'offensive. II n'en était pas moins avéré que nous avions en face de nous un ennemi redoutable, qui ne s'était engagé qu'à demi, tandis que nous avions mis eu ligne toutes nos forces.

Placé entre la nécessité d'attaquer et l'impossibilité de le faire avec

LA RÊSISiTANCE AltAltE.

succès, car il n'avait de vivres que pour trois jours, et di'jA le convoi pliait sous le poids des blesst's, Trczél aurait peut-f-tre bien fait de rentrer tout de suite à Oran; mais ii perdit toute la joumi'-e du 27 dans l'inaction sur le Sig, et, pendant ce temps, Abd-cl-Kadcr appelait des renforts. Dans les pays primitifs les nouvelles de ce genre se transmettent avec une rapiditii qui (V-fie les ressources de la civilisation. Tonte la jonm^-e de lourds nuages do poussière apprirent aux Français l'arrivée des renforts arabes; pendant In nuit des feux mul-

II» ( Li pUlM do Elg On

tipliés leur annoncèrent que les ennemis étaient réunis. Plus de dixhuit mille Arabes allaient en effet se heurter contre moins de deux milIeFrançaisîTrézelcoiiipritledanger et résolut débattre en retraite. Il voulait atteindre le point de nos lignes le plus rapproclié, c'est-à-dire Arzew. Deux routes y conduisaient : la premic-re, la plus courte et la plus militaire, longue seulement de sept lieues, passe sur les collines qui bordent k l'ouest la plaine du Sig ; la seconde, la plus longue mais la plus commode, longe la vallée du Sig jusqu'à l'emboucliure de la Slactah. Préoccupé surtout de lu ditîieulté de faire marclier son armée, Trézel eot le tort de choisir la seconde route, espérant que le Sig

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