LA PRODUCTION ANIMALE
Antmanx domeMlqnn. — Anlinnns ffrorcn >t MaTaen. — Oîicvii. — Rcptilei. — Inaectct. — Paiii*oa«. — Ilolli*qH«>. — Zuoi'hytti.
7] N Algérie la faune est tris riclic. Les espaces utiles pourtant ne sont pas ntissi abondantes qu'on serait en droit de l'espérer, mais d'incroyables progrès se sont accomplis depuis qncl<^iies années, et tout permet .de supposer que rien ne les ralentira. Ainsi pour le bétail on ne comptait en ISfi'J que 7,8()f),()Of) tftcs. Kn 1873 le nombre avait doublé : H,'><)2,4U ! Un an plus tard l'augmentation était notable : li»,(»2 5,050. Tous les cinq ans les chifTres sont doublés : ce qui est d'un bon augure pour l'avenir. Aussi bien les colons ont utilisé pour l'élève du bétail leurs pâturages et leurs prairies natitre!lea,ct ils ont profité pour améliorer leurs types
de toutes les races perfectionnâmes de la m^^tropole, maïs, jusqu'à présent, ces tentatives d'acclitnatation n'ont réussi que pour la race bovine bretonne. Quant aux indigènes, ils commencent h comprendre les avantages de la stabulatîon, et nous dirions volontiers de la s/îlectîon. L'exemple de nos colons a 6t6 contagieux.
La race bovine spéciale à l'Algérie est petite mais vigoureuse; sobre, docile, agile. Elle se prcte A tous les travaux et à toutes les transformations. Pille sert s\ la fois au trait et *\ la boucherie.
Les moutons ne sont pas assez nombreux en Algérie. Avec les immenses prairies de notre colonie, elle devrait être comme une seconde Australie. Les moutons algériens commencent pourtant à entrer dans la consommation générale, et nos départements du Midi les ré*clament, bien qu'on leur reproche, non sans raison, de propager le tœnia. Leurs envois par bateaux s\ vapeur n'ont commencé qu'en 1850 par 5,000 tctes. En 18G3 ils dépassent 100/KîO, en 1807 200,000, en 1872 000,000. Ils retombent à 310,000 en 1871. C'est h\ un commerce annuel régulier, qui se continuera, et sur lequel on |»eut compter d'une manière suivie. On distingue quatre races, la race ordinaire, remarquable par sa forte taille, ses longues jambes, son corps mince el élancé; la race Touftreg à poils ras et sans cornes; la race de Barbarie dont la grosse queue avait jadis attiré l'attention d'Hérodote; et la race améliorée, qui provient de divers croisements.
Les chèvres sont au contraire trop nombreuses (près de trois millions et demi), car elles dévorent les jeunes pousses des plantations nouvelles, et, plus encore que les incendies, dévastent les forets : mais elles ne sont pas difllciles à nourrir, ni h garder, et on persuadera difficilement aux indigènes de les remplacer par d'autres bestiaux. On distingue la chèvre indigène, de petite taille, aux poils longs et soyeux qu'on utilise pour des tissus, aux peaux souples avec lesquelles on confec* tionne des outres ; la chèvre de Tuggurt au corps trapu et ramassé, aux longues oreilles, au pis très fort; la chèvre maltaise et la chèvre d'Angora, récemment îmiK)rtées, et bien acclimatées. La première surtout est fort estimée, parce qu'elle donne beaucoup de lait.
Les porcs, maudits par le prophète, et exécrés par ses disciples.
GEOGRArniE ËCUNOMKJUE.
aviûcnt été' proscritii en Alg^^rie. Ils n'ont été introiluits que <1e|iais peu dans la colonie: et paraissent dc^'olr rt^'iissir.
Les chevaux atg^-ncns sont r^-put^-s et ni^-rîtunt cette réputation. I«a race la plas répandue est la race Itarbc ou de ]ïart)ane. C'est lu cheval de guerre i>ar excellence, solirc, tenace, alerte^ résistant, et d'une ÎDcroyatilu agilité. Ia's Aralies ont pour lu! une afTection singulière, et lui prodiguent leurs Rolns. Le elievul est le rurnpugnon d'arniua et l'ami du clief de tente ; c'est un des serviteur» de la fiiniillu ; on étudie
ses mœurs, ses besoins; on le chante dans Ica chansons; on l'vxaltc dans les causericK. De fait, plusieurs de ces coursiers sont au-dessus do tout éloge. <i Qui n'a pas vu la jument aralic dans le désert ne peut se faire une idée de la résistance A la fatigue, de la sobriété, de la douceur et de l'intelligence de ces animaux. Tasser la nuit en plein air avec le froid et la pluie après avoir mangé un peu d'orge, et brouta! ïes plantes vertes ou saches qnï se trouvent aux environs; boire de l'eau saumâtrc ou s'en passer ^n;uiil il n'y en a i»as; marcher tout le jour dans le sable sans qne jamais ses jarrotH d'acier trahissent la moindre fatigue, sont les qualités ordinaires de ces chevaux. Il y a plus : le soir, aprfes une longue journée, que les Arabes fassent claquer leur langue
et les excitent par leurs cris, ils s'élancent piviiis d'ardeur, clicrcliant à 8C dépasser mutuellement, v (Mautins, Le S'.t/iara, p. 5i>0.) Ccsclic- Taux si ardents sont néanmoins très dociles : ce qui, sans doute, contribue à leur donner ces qualités précieuses, c'est qu'ils vivent constamment au grand air, et supportent tout aussi bien l'humidité des nuits que la chaleur brfdantc des jours. Ils sont habitués dé bonne . heure k la fréquentation de l'hunime et i\ la vue des ohjets extérieurs, ainsi qu'A rauditioii des bruits les plus étninj^cs. Us sont toujours
sellés et bridés, et, lorsqu'ils marchent, soit pour des actions de guerre, soit pour trouver leur nourriture, ils franchissent de grandes distances par des chemins difficiles, raboteux, accidentés, dans des contrées parsemées de palmiers nains et de buissons épineux. Cette vie fortifie les organes de la respiration, assouplit les articulations, et endurcit les reins, les muscles et les membres. Aussi les chevaux arabes supportent-ils des courses et des privations, auxquelles ne résisteraient pas même des chevaux de sang, moins durement élevés. Malgré ses qualités, Ib cheval arabe pouvait encore et devait être perfectionné. Depuis l'établissement par les Français de dépôts ilc remonte, et l'achat d'étalons
uéo(;RAPinR kconomiquk.
de premier choix, syriens ou aralics, depuis la création des courses pour Tamélioration de la rare, de grands progrès se sont accomplis. Les chevaux d'Afrique forment d(ji\ comme la réserve de notre cavalerie, et bon nombre de nos régiments sont montés sur chevaux indigènes. Nous ne pouvons que renvoyer ceux de nos lecteurs, qui prennent intérêt à CCS questions, aux ouvrages spéciaux éKîrits sur les chevaux arabes par des écrivains compétents.
Les mulets et les unes sont petits mais robustes et alertes. Leur force de résistance est incroyable. Ce sont les ânes qui dans les villes sont chargés de tous les travaux de fatigue, et on se demande comment, mal
JjLiTjQj
ntêr ■«> •
fif. 1S7. — Cluuneftnx portAiit an iMilaaqnln.
nourris et mal traités, comme le sont par exemple les ânes d'Alger appartenant j\ la corporation m'zabite, ils ne succombent p.is aux travaux qu'on leur impose. Aussi bien il ne serait que temps de réhabiliter Tune, et de consacrer à ce modeste et utile serviteur une partie de l'attention, des soins et de l'argent qu'on prodigue à d'autres espèces moins recommandables.
Les chameaux algériens sont fort estimés par les indigènes. Ils les surnomment emphatiquement le vaisseau «le la terre : leur dos est Tunique véhicule des Sahariens. Ils leur fournissent du lait et de la chair, et leurs poils sont convertis en étoffe. Les chameaux vivent de trente j\ quarante ans. Ils font, sans s'arrêter, douze à quinze lieues par jour avec une charge de deux à trois cents kilos. La femelle porte un seul petit et la gestation dure un an. De cinq s\ vingt- cinq ans on les utilise pour
les transports. Plus Agés oa les laisse se reposer et on les engraisse pour la boucherie. On distingue tes cbameaux k une bosse ou dromadaires, et les chameaux de course ou méharis : ces derniers sODt de BQperbcs animaux À poil blanc, de haute taille. Ils ont 1c ventre cvidé, le poitrail large, l'œil vif. Aussi sobres que les chameaux ordinaires, ils sont beaucoup plus rapides. On affirme qu'ils peuvent faire jusqu'à
ipi«l^ dnmAdaliv.
quarante lîcucs en an jour. Us appartiennent A une espèce obtenue par sélection, et qui a sa noblesse et sa généalogie, comme les chevaux les pbts fameux du désert
Parmi les animaux domestiques, nous devons une mention spéciale aux chiens de lierger, et surtout aux chiens de chasse ou slnugt's. On prétend que ces chiens naissent de l'accouplement des chiens et des louves : on les dresse à chasser l'antitope. Ils sont parfois féroces.
Kous parlerons également des autruches, qu'il est ass^z facile de do-
OÉOGRAPHie ÉCOXOMIQCE.
mesUquer. Lear chair est savoureuse. Leurs plumes et leurs œufn sont l'objet d'un commerce considérai 'le. L'Aral»e les chasse avec passion, et, dans le désert oîi il tes poursuit, parfois Î1 en rencontre qui ont jusqu'à 2 mfctres -iO centimètres de hauteur. Il serait iV d&irer qu'on domestiquât complètement cet utile oiseau, et que nos éleveurs réussissent aussi hicn dans ce commerce lucratif que les éleveurs du Cap. C'est en 1S66 qu'un propriétaire de lîoaufort, M. Kinnoar, ol'tint dans son domaine déjeunes autruches, et, depuis lors, l'élevage a pris un tel développement que le nomhre de ces oiseaux, qui n'était en ISGG que de 80, dépasse maintenant 30,000. Cet accroissement prodigieux est dû à l'incubation artificielle. On peut en effut par ce procédé obtenir un produit de chacun des œufs ~ fécondés, tandis que, par l'incubation naturelle, un couple d'autruches ne donne au plus que dix autruchons sur les trente œufs pond^us par ta femelle. Nos colons algériens .ont essayé, eux aussi, la domestication de l'autruche.
Le jardin d'acclimatation du • Hamma, avec huit couples d'adultes, peut déjA fournir les jardins zoologiques de toute l'Europe. Kn 1879 quelques négociants ont acheté près d'Alger un domaine de 200 hectares sur lequel se trouvent déjà dis couples. H est à souhaiter que les cent huit autruches qui existent actuellement en Algérie aient une descendance aussi nombreuse que les quatre-vingts autruches qui existaient au Cap en 18GC, car les plumes fournies par une seule autruche rapportent en moyenne 200 francs par an au propriétaire. C'est ù partir de la troisitme année qu'elles atteignent leur beauté. Tantôt on les arrache, tantôt on les coupe à la surface du corps ; mais les autruches se défendent en donnant des coups depîedsouventtrfcsdangereux. Aussi com»ience-t-on par les faire entrer, avant ropération, dans des box en bois, munis de |»anneaHx mol)iIe8. Ce qui donne à cette industrie algérietme iin grand avenir t'est que,
par suite de la cliassc h outmncc faîte par Diommc k ces oiseaux, leur Domlirc a singullt-rciiicnt diminua-, et leur lialiïtat s'est restreint. KIlcs ont presque (lisimni de l'Asie, et on ne les trouve plus en Afrique que dans le Sahara, la haute Sénigiimhic, le Kordofan, la région des grands Lacs et le Cap. On ne saurait donc trop encourager leur iutro<hictioii et leur élevage en Algi-rie.
L'Algérie nourrit donc tous les animaux domestiques qu'on rencontre en France, et en plui les chameaux et lus autruches. D'autres anuuauz.
mathenreusemcnt pour les indigènes, ne se rencontrent aussi que dans notre colonie, et ce sont des animaux fl^roccs. Le Hon est le plus connu et le plus redouté d'entre eux. L'Algérie était jadis son domaine. On le rencontre moins souvent aujourd'hui, grâce il la guerre d'extermination dirigée contre ce dévastateur par toute une légion d'héroïques chasseurs. lie plus connu d'entre eux fut Jules Gérard, que la reconnaissance populaire décora daheau nom de tueur do lions, mais H serait injuste de ne pas nommer h côté de lai ses hmves émules, Chassaing, H. Bétoullc, Hameil'ben-Auiar, Itelkasscm-Iien-Salah, et le marabout
OÉOGBAPIIIE ECONOMIQUE. 439
Alnlallalu C'est surtout dans la province de Constantîne, & cause des forets et du voîsînage de Tunîs, (jne se rencontrent aujourd'hui les derniers lions. Quelques-uns d'entre eux posent de cinq h six cents livres, et du museau à rextréinité de la queue mesurent jusqu'à trois mètres vingt centimètres de lonj^ueur. Ils s^at laquent rarement à riiomme, mais pr^'lèvcnt une large dîme sur les troupeaux. On a calculé qu'un lion dévorait une grosse bite tous les cinq jours^ et les autres jours un mouton ou une chèvre, par conséquent soixante-quinxe grosses botes, et deux cent quatre-vingt-douze de menu bétail {uir an. Or en évaluant la valeur moyenne de ces animaux à 150 et à 10
francs, nous arriverons i\ une perte sèche par an de 13,870 francs. Un
i lion vivant en moyenne trente ans coûtera donc pour son entretien
416,100 francs, et, comme on évalue à cinquante environ le nombre des lions qui errent dans la province, le département dépense chaque année, bien malgré lui, 693,500 francs pour nourrir ces hôtes dangereux. Les Arabes prétendent distinguer trois espèces de lions, le gris (el- Zarzouin), le fauve (el-Asfar ) et le noir 'el-Adrea) ; mais il est prolmble qu'ils appartiennent à la même race ; seulement leur crinière change de couleur avec Tâge. Aussi bien il n'est sorte de préjugé dont ce dominateur farouche du désert n'ait été l'objet : ne prétend-on pas qu'il est généreux ; mais pourquoi recherche-t-il toujours des animaux qui ne peuvent lui résister? — Qu'il ne tue que pressé par la faim; mais il aime le sang, et souvent on l'a vu tuer pour le plaisir de tuer. — Qu'il ne désire que de la chair saignante ; mais on l'a vu déterrer des cadavres. En résumé, le lion ne vaut pas sa réputation, et tout chasseur assez heureux pour en tuer un rend au pays un service très appré» ciable.
La panthère algérienne, vrai chat de taille gigantesque, qui grimpe sur les arbres et vit de ses chasses, s'est réfugiée dans les montagnes accidentées. Très prudente, elle se nourrit surtout de sangliers ou de menu gibier. On ne peut la chasser qu'sl l'affût, ou avec un appât. M. Bombonnel s'est fait une réputation, d'ailleurs méritc'e, de tueur de panthères. Nous citerons en même temps que lui MM. Uétoallc, Belkassem, Si-el-Moufok et Naït-Salah.
La hyène, trop fréquente encore, est l'objet d'une véritable guerre d'extermination de la part des indigènes et des colons.
Le chacal , grand ravageur des basses-cours et des jardins, a du moins une fourrure estimée. Le renard du Sahara également. C'est le vulpus fauve des naturalistes. Il est d'un tiers moins gros que son congénère d'Europe. Ses oreilles sont longues et larges, ses yeux expressifs, son museau noir et allongé, son poil gris sur le dos, blanc sur le ventre, long et soyeux, sa queue bien fournie et grosse, ornée de touffes d'un noir brillant. Il existe d'autres variétés de renards, ceux qu'on nomme le renard doré et le renard famélique du Sud. Parmi les animaux sauvages, nous citerons encore le sanglier, le chat sauvage, le caracal, le guépard, la loutre, l'alcéphale bubale ou bœuf sauvage, bel animal au pelage fauve, qui, à l'âge de dix-huit mois, a la taille d'un veau d'un an, et dont les cornes cannelées, à double courbure, ont la pointe en. arrière, l'antilope addax, nommée m(*ha par les Arabes, et qui vit en troupe dans les déserts, la gazelle dorcas et la gazelle Corinne dont la chair est fort délicate et très appréciée par les Arabes, le cerf, moins grand qu'en Europe, et qui se rencontre surtout dans la province de Constantine, le daim, le hérisson, le porc-épic huppé, la gerboise , la mangouste ou raton, le moufHon qui atteint la grosseur d'un bouc, et dont les cornes retournées par dessous se joignent à la base et occupent le sommet de la tête ; son poil varie du fauve roussâtre au brun roux. Il vit par troupes sur des sommets escarpés d'où il ne descend dans la plaine que lorsqu'il la croit déserte. Le lapin et le lièvre diminuent de nombre. Ils sont poursuivis à outrance. Il devient nécessaire de réprimer l'effroyable braconnage qui ferait bientôt disparaître ces animaux et beaucoup d'autres.
Jadis existaient dans le nord de l'Afrique, et par conséquent en Algérie, d'autres animaux, dont la présence est attestée par des figures sculptées parmi lesquelles on reconnaît, malgré la grossièreté du dessin, l'éléphant et le rhinocéros. Leur origine paraît remonter à une même époque, et les hommes qui ont gravé ces figures sur les rochers, à Rhat, à Telizzarghen,à Aglibar-Aman-Semméden,etdans la région de l'oued Dhraa au Alaroc, avaient sous les yeux les êtres dont ils reproduisirent
GÉOORAI-IItR ÉCON'OMigUK.
les traits. D'ailleurs Pline signale l'existence de l'étépliant en Mauritanie et les monnaies cartlinginoiscs portent souvent l'empreinte rie ce pachyderme. Le roï Juliu fît luC-me dt^poscr et conserver vivant dans le temple d'Isis, à Cliorclu-ll, un crocodile pris dans une rivière de la
Bcrbérie. La présence de ces troupeaux d'4;lépliaiits, de ces rtùiiocéros et de ces crocodiles exigeait une v<l:g(-tation susccptililc de nourrir ces animaux, et, par conséquent, un climat plus humide. Dans les terrainK d'alluvion, relativement n'-cents, de l'AIgi-ric, »m trouve des ousemeiits dV'léphants, de huiHus et d'hippopotames, en sorte fiue la zoologie et l'art s'accordent pour diîmoritrer les changements climat(îri(iues coiisidératilcs survenus en Alg/rric sous lus yeux et en présence de l'homme.
442 L*ALGÉBIE.
On a pu se convaincre, par cette rapide énumératîon des animaux sauvages, que FAlg^'rie est pour ainsi dire la terre classique de la chasse. Elle Test surtout par le nombre et la vari^*té des oiseaux. Nous avons d< jî\ parlé des autruches, qu'on essaie de domestiquer. A côté d'elles il faut citer les casoars, dont la chair est excellente pour la boucherie. Parmi les échassiers nous citerons l'outarde, la poule de Numidie, le pluvier, le vanneau, la grue, le héron, la cigogne très respectée A cause de la guerre à outrance qu'elle a déclarée aux insectes, le flamant, la bécasse, la poule sultane, les rfdes d'eau et de genêt, et la poule de Pharaon. Parmi les palmipèdes, la mouette, le goëland, le pélican, le cormoran, le cygne, le canard, la sarcelle, l'oie sauvage et le grèbe. Ce dernier oiseau abonde sur les rives du lac Fetzara. Tous les gallinacés, pigeons, tourterelles, perdrix, cailles, etc., croissent et se multiplient. Tous les passereaux sont représentés, surtout les becs-flns, les alouettes dont on compte jusqu'à quatorze espèces, les étourneaux qui volent en bandes si nombreuses que parfois ils interceptent les rayons solaires, et les gangas qui ont leur domicile d'élection sur les hauts plateaux.
Il est vrai que certains rapaces prélèvent de larges dîmes sur ces tribus ailées. L'aigle, le faucon, le grand gypaète barbu de Constantine, le milan, le vautour, le hibou et la chouette sont les représentants les plus communs de cette famille vorace.
' Les reptiles sont moins nombreux ; on ne rencontre en Algérie que le caméléon, le gecko ou tarente, des tortues et des lézards. Les tortues se divisent en quatre espèces : la pusilla qui vit dans les broussailles des bois et des dunes, la httaria dans les rivières, \enys leprosa dans les marais, et la cheloma caonnna sur les côtes du littoral. Quant aux lézards, on distingue le lézard vert, le lézard varan ou ouran qui atteint jusqu'à un mètre et demi de longueur, et le lézard du Sahara, le scinque officinal, que les indigènes mangent avec plaisir. Les ophidiens sont, par malheur, représentés avec plus de variété.
Dans le Tell se rencontrent les couleuvres fer achevai, vipérine et d'Esculape. L'aspic seplait dans les montagnes kabyles ; la vipère commune ou céraste, la vipère zorreïg, la vipère minute, dont le nom indique la
OBOORAPHIE ECUXOMIQUE. 443
redoutable puisaance, et la cobra hnltia, liantent les oasis et les sables du Sahara. Cest seulement A Lagbouat qu'on XxoviyeXecJtùhiaMattrthtiuca. Tons ces serpents sont fort dangereux, et on ne saurait trop ap])rouver le gouveriiement d'avoir accordé des prîmes pour leur destruction.
Les insectes et aniinanx articuk's prcscnteiit de grands rapports avec la faune entoniologiquc du bassin médit errauccn. Les collectîonneurs recberclient pourtant quelques esp&ccs particuliÎTcs : la mygali-
de Barbarie, qui creuse en terre de vrais tubes tapissés de soie, dont l'ouverture est bouchée par un couvercle maintenu par une charnière ; le it/eusoules aJyertcus ou tarentule; tes deux scorpions oa-itanits antlrottmus et hutlius palmafas^ dont la piqûre est moins dangereuse qu'on le croyait, et les beaux insectes du sud, antbées, graphiptÎTos, buprestes, etc. Les autres insectes sont ceux de la France méridionale. AÏDsi les papillons sont ù peu près les mêmes, et ce n'est p.is en Algérie qu'on peut former une collection de lépidoptrres. Les abeilles sont également semblables. Les Kabyles et les Arabes du Tell se livrent presque seul» h l'élève de ce précieux insecte. Sur 171,380 ru-
chers qui existent clans le pays, 163,345 leur appartiennent. Ce chiffre est insuffisant même pour la consommation locale. La s<^>riciculture n'a pas encore donné tout ce qu'on espérait ; mais les colons ne se sont pas encore livres bien sérieusement k l'élève du ver à soie, et, sur ce point, l'avenir nous réserve peut-être des surprises.
Il est deux classes d'insectes dont l'abondance constitue pour l'Algérie un véritable fléau : les moustiques et les sauterelles. Les moustiques ne sont que gênants, mais les sauterelles sont dangereuses, car 1 elles s'attaipient aux récoltes, surtout dans la vallée du Chéliff. Les ' colons qui ont assisté à une invasion de sauterelles en parlent avec horreur. Elles se présentent sous deux formes, celle de larves sans ailes, ou criquets qui s'avancent à ras de terre, par masses profondes, avec une vitesse toujours croissante , et celle de sauterelles ailées , qui forment avant de s'abattre sur les champs des nuées vivantes qui obscurcissent le soleil. Que l'ennemi vole ou qu'il marche, la région parcourue est promptement dévastée. A l'exception du laurier-rose et de l'eucalyptus dont ils respectent les feuilles amères, sauterelles et criquets ravagent tout, et anéantissent en un instant Jes plus belles récoltes.
Les indigènes se sont longtemps contentés de se croiser les bras, et de déplorer le désastre qui les frappait, toutes les fois qu'une de ces bandes s'abattait sur leurs récoltes. Encouragés par l'administration française, ils commencent à rendre extermination pour extermination. Ils fouillent avec leurs couteaux la terre oîi sont enfouis les œufs, et les brûlent. Ils arrêtent l'armée envahissante, quand ce sont des larves, par de larges fossés oîi elles s'accumulent, avant d'être écrasées ou brûlées. Quand ce sont au contraire des sauterelles, ils les surprennent le matin, engourdies par la fraîcheur nocturne, les attaquent vivement, et les fourrent par milliers dans des sacs. Les Sahariens poussent même l'esprit de vengeance jusqu'à les manger, et ils prétendent que leur chair est savoureuse.
Cet aliment répugne aux palais européens, mais, tant il est vrai que chaque mal trouve son remède, voici que l'on a imaginé le moyen d'utiliser ces insectes. On les fait sécher, et ils constituent un engrais d'une richesse incomparable en matière azotée. On a même proposé de rem-
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIgUE.
placer larogue de Norvège, si précieuse pour la poche des morues et des harengs, par des sauterelles salées. Avec les progrès de la science, au Heu de les maudire, on finira par rechercher ces hôtes d'un jour.
Les poissons de mer ressemblent à ceux qu'on rencontre sur les côtes françaises de la Méditerranée, c'est-à-dire qu'ils sont abondants, savoureux et variés. Les poissons des rivières et des lacs, barbeaux ou anguilles, sont au contraire peu nombreux. Cette rareté tient sans doute à l'irrégularité du débit des cours d'eau, et au grand nombre de lauriersroses ou d'autres arbustes qui en empoisonnent les rives/ En 18G0 on trouva des truites dans l'oued Zhour, ce qui fit espérer qu'on pourrait les introduire et les acclimater en Algérie, mais cette tentative n'a donné que des résultats médiocres. Il n'en a pas été de même des essais de pisciculture tentés par MM. Cosson et de Launay,dans l'étang du Djebel-Ouach, à 7 kilomètres nord-est de Constantine. Cette fois la réussite fut complète : aussi avons-nous le droit d'affirmer que la pisciculture n'a pas dit son dernier mot dans notre France africaine.
Les mollusques présentent une variété incroyable. Malgré les travaux de Shaw, Poîret, Deshayes, Aucapîtaîne, Letourneur, Lallemant et Weinkauff, il n'est pour ainsi dire pas de jour oîi l'on ne découvre quelque nouvelle espèce. Les mollusques marins sont très recherchés sur la côte à cause de leur chair délicate, et, dans toutes les villes du littoral, clovisses, moules, peignes, pourpres, patelles, nacres et huîtres entrent pour une large part dans l'alimentation générale. Quant aux mollusques terrestres et d'eau douce, auxquels Bourguîgnat a consacré en lSO-1 un ouvrage capital, de nombreuses espèces
Fig. 1»3. — Vtiicre nml^
sont, paraît-îl, particulières à TAlgérie : nous ne pouvons que renvoyer i\ la lecture de ce livre, qui fait autorité dans la science.
Parmi les zouphytes nous ne citerons que les éponges et les coraux, qui sont les uns et les autres exploités sur nos côtes. L'exploitation des éponges est, il est vrai, très mal conduite : celle des coraux est au contraire une vieille industrie française. Dès le seizième siècle deux Marseillais, Lynch et Didier, fondaient s\ la Calle le premier de nos établissements africains, et c'était pour arracher le corail aux rochers du rivage, A travers mille péripéties cette industrie s'est conservée. La population kabyle, très apte s\ ce genre de travaux, et contenté de salaires médiocres, a de tout temps fourni les pécheurs et les plongeurs nécessaires A nos entrepreneurs. Mieux vaudrait peut-être travailler le corail sur les lieux mêmes, mais, h Texception de quelques artistes mores ou Israélites qui le mettent en œuvre à Alger ou îi Bone, c'est à Marseille qu'est resté le grand centre de fabrication. Malgré les bizarreries de la mode, le corail sera toujours la plus délicate, et, si l'on peut dire, la plus vivante des parures féminines. Aussi, malgré quelques défaillances momentanées, qu'explique, sans la justifier la loi économique de l'offre et de la demande, ne saurait-on trop encourager ces pêcheries do corail, qui assurent à notre industrie et à notre commerce un énorme débouché dans le monde entier.
^^.»***XyH
LA PRODUCTION VKGKTALE.
L'agriculture en Algérie. — Le r^-gîinc des terres. — Ccn'al'-J», Ié;ninie«, fourragen. — Cultures îndvtrîeUei«. — ArhruD & fruit!*. — Le» îorCU aljr'TlcniiC'. — Le janlio ircftai du Ilaiuma.
VAlgérîe est une contrée fertile, qui se prèle merveilleusement aux exploitations agricoles. Son sol est composé en grande partie (Vargile et de calcaire, et les couches d'eau retenues par ce terrain permettent aux végiîtaux de croître et de se développer. Les terrains d'alluvions sont abondants, lis ont souvent un mrtre et quelquefois vingt mètres d'épaisseur. De plus, î\ cause de la variété de Taltitude, la variété des productions est grande. Enfîn raccliniatation est facile. Ces avantages réunis font delà Nouvelle France une terre de promîssîon, et, pour peu que les travaux des possesseurs du sol répondent s\ sa fertilité naturelle, nous aurons trouvé dans notre conquête de 1830 nos Indes africaines.
L'Algérie était jadis le grenier do Rome. Sous Auguste, Rome demandait la moitié de sa sul>sistance ciux ridies moissons africaines. Lorsque Sévère disputa l'empire i\ Niger, il envoya ses légions à Cartilage pour que son compétiteur ne put s'en emparer et affamer la population de la capitalr. Cette prospérité a;^ricole se soutint longtemps, nmis elle fut compromise par la dominatic»n arabe et disparut avec la
domination turque. Quand les Français débarquèrent en Algérie, ils ignoraient cette décadence. Encore tout pleins de souvenirs classiques, ils ne savaient pas que le temps écoule, les changements apportés dans les coutumes, les mœurs, Texistence sociale et politique des indigènes, dans l'assiette des centres habités, le boisement des montagnes, le débit des sources et des cours d'eau avaient créé une toute autre situation.
Comme on l'a dit avec esprit, l'Algérie, telle qu'elle nous était tombée en partage, n'était pas un pays inhabité, mais un pays mal habité et mal cultivé. Une terre mal cultivée est une terre à laquelle son possesseur a beaucoup demandé, beaucoup pris, et rien rendu. L'Algérie était justement cette terre-h\. Pour être rétablies dans leur abondance et leur vigueur primitives, ses richesses naturelles exigeaient un travail presque aussi considérable et aussi coûteux que celui que réclament nos vieilles terres fatiguées par tant de siècles de culture. Nos premiers colons ignoraient ces nécessités : ils cultivèrent au hasard, et beaucoup de leurs essais furent malheureux. L'expérience a corrigé les fautes du début. Ou sait aujourd'hui ce dont a besoin et ce que produit la terre africaine. De la période des hésitations on est arrivé à celle de la production. Il n'est pour ainsi dire pas de jour qui ne soit marqué par une conquête agricole, les plus précieuses et les plus durables de toutes, et déjà nos économistes calculent sans exciter l'étonnement, et prédisent, avec une assurance que nous partageons, que la Nouvelle France peut nourrir et nourrira, rien que sur ses terrains immédiatement cultivables, et au taux de la France, une population de 21 millions d'hommes, et encore, à surface égale, un pays méridional élève-t-il plus d'habitants qu'im pays du nord.
Le principal obstacle à nos progrès agricoles en Algérie fut le mauvais régime des terres. Dans les premières années de l'occupation, on commit de lourdes fautes, qui ont longtemps pesé et pèsent encore sur les affaires algériennes. Sur les quinze millions d'hectares qui constituent le Tell, 1^500,000 hectares appartenaient en 1830 à l'État, et devenaient par conséquent notre domaine direct. C'est ce qu'on nommait le heyltch. Cinq millions d'hectares appartenaient aux
tiÉUUKAI-IIU: KCUNUMIUUE.
Iribua à titre de jouissance cullcclivc : c'étaient les propriétés areh; trois niillious aux Kabylos et quinze cent iiiillo aux Ara1>es i\ titre de propriété privée : c'étaient les terres miff,-; quatre millions d'Iiec-
m. IM. — U iKrvH tal'tW-
tares enfin, comprenant les forets, les landes, les steppes, ut^ûcnt ouverts au libre parcours et appartenaient à tous; c'était le Bledel-islan. Par un respect exagéré des droits de la population vaiucuc, le gouvernement français se contenta de mettre la main sur le beylick, et laissa subsister dans leur Intégrité les biens arcli et melk
450 L'ALflERIE.
et le Bled-el-islan : aussi quand les colons se présentèrent, il ne restait à leur distribuer que des biens du beylick. Encore adopta-t-on à leur égard le plus déplorable des systèmes, celui des concessions à titre gratuit.
Aussi bien ces concessions, gratuites en apparence, étaient en réalité conditionnelles, car la marge la plus grande était laissée à l'arbitraire. On exigeait des colons des travaux spéciaux, des cultures convenues, une résidence à poste fixe. Ils devenaient i\ vrai dire comme les serfs de la glèbe administrative. De plus la concession, faveur pour les uns, cachait un piège pour les autres; pour tous c'était un droit sujet A mille contestations et traversé par des diflicultés sans cesse renaissantes. Enfin le plus grave était que les concessions dégoûtaient des achats. « Les solliciteurs écartent les acheteurs absolument comme la fausse monnaie chasse la bonne. On répugne toujours k payer ce qui se donne, même quand le don est accompagné de clauses onéreuses. A un sacrifice immédiat qui assurerait l'avenir, on préfère les risques lointains qui se dérobent derrière le prestige de la gratuité. J> L'exemple des Etats-Unis aurait dû servir de leçon. Les pionniers dans la jeune république s'établissent à leurs risques et périls, s'installent sur un terrain qu'ils ont choisi et acheté, et cultivent comme bon leur semble. Aussi leurs progrès sont-ils indéfinis. Il n'en a pas été de même en Algérie. Les colons n'ont pas toujours été bien choisis ; les cultures ont été mal dirigées, et bien des tentatives ont avorté. De plus les biens du beylick ont été dissipés avec une telle prodigalité et si peu de prévoyance qu'il n'en restait plus en 1870 que loO,()0() hectares.
On comprit enfin les dangers de ce système. En 1860 et en 1864 furent lancés deux décrets pour interdire les concessions et ordonner la ▼ente des terrains. Il était déjà trop tard! Ou s'aperçut qu'il n'y avait plus de terres i\ vendre, non pas que la terre manquât, mais les lots faisaient défaut. Sans doute le cadastre n'était pas encore établi en Algérie, mais les géomètres sont-ils donc si rares en France! De plus le bon effet de ces décrets fut détruit par le déplorable sénatusconsulte de 1860 qui accordait aux tribus la propriété définitive des terrains qu'elles étaient censées posséder, et leur concédait gratuite-
GÉOGRAPHIE KCON'OMigUK. 151
nient 689,610 hectares. C'était en quelque sorte fermer la porte si la colonisation, ininiobiliser et stériliser d'iniincnses territoires entre les mains d'une population ignorante et paresseuse, arrêter à tout jamais les progrès de Tagriculture.
On ne tarda pas à comprendre la faute commise, et, grâce au décret du 26 juillet 1873, au régime de la propriété indivise par tribus fut substitué le régime de la propriété individuelle : c'est-à-dire que, dorénavant, tout Européen ou tout indigène qui voudra s'établir en Algérie pour y cultiver la terre devra acheter sa propriété soit aux possesseurs actuels du sol, soit i\ TEtat» si toutefois l'Etat a encore à sa disposition quelques terres de l'ancien beylick, ou quelques terres confisquées & la suite d'une révolte. Ce nouveau régime était le seul régime acceptable. Il sauvegarde tous les droits, ceux des anciens propriétaires, ceux de l'Etat, et ceux des nouveaux colons. En effet, depuis 1873, les progrès agricoles ont suivi une progression continue, et tout semble indiquer que rien ne les arrêtera.
Cérkalks, Lkgumks, Fourkagks. — En Algérie comme en France, la grande culture est celle des céréales. Avant la conquête de 1830 la production consistait en blé dur, avec lequel se fabriquait le mets natio- Dal, le couscous, en orge, en maïs, en sorgho, en alpiste, etc. Nous avons introduit le blé tendre, le seigle, l'avoine et la fbve. La consom* mation a d'abord été plus forte que la production, et, pendant les vingt premières années de notre séjour, il a fallu importer des céréales en Algérie; mais, heureusement, depuis 1850, le mouvement a commencé, et ne s'est plus arrêté.
Il n'y a eu qu'une exception en 1867, lors de la grande famine causée en partie par les fautes de l'administration, qui refusait de constituer la propriété individuelle, et par conséquent rendait toute transaction impossible. Il est probable que l'Algérie est destinée a\ jouer le même rôle que dans l'antiquité, c'est-à-dire à devenir le grenier non plus de Rome mais de la France, ou, pour employer une expression moins poétique, qu'elle établira l'équilibre sur nos marchés et nous préservera de la famine. Rien de curieux et d'éloquent à cet égard comme les chiffres. Vm 1854, 761, 170 hectares étaient cultivés
en céréales et produisaient 9,371,010 liectolîtrcs de grains. Deux ans plus tard, en 1850, 1,270,087 hectares produisaient 10,522,000 liéetolitres. Yln 1809, on cultivait 1,08 1,0(K) hectares produisant 10,075,500 hectolitres, et, en 1874, 2,730,000 hectares produisant 10,000,000 d'hectolitres. Ce sont h\ de heaux résultats, qui ne peuvent que donner confiance en Tavenir.
Mieux encore que les céréales, les légumes réussissent en Algérie. A cause de la fertilité prodigieuse de son sol et surtout de sa température, TAJgéric voit ses champs couverts en décembre des légumes les plus recherchés à Paris vers la fin de mars, et est en mesure de fournir toute Tannée de primeurs les marchés de la capitale et de nos principales cités. C'est dans la Metidja surtout que sont cultivées ces primeurs. Des colons mahonnais ont concentré cette culture presque tout entière entre leurs mains, et ils y déploient une industrieuse activité et une habileté qui tient du prodige. Aussi le commerce des primeurs a-t-il dans ces dernières années acquis une import<ince considérable, qui ne peut que grandir encore quand les tarifs de transport seront abaissés. Aulx, artichauts, asperges, choux, concombres, citrouilles, onze espèces de haricots et plusieurs de pommes de terre, fbves, petits pois, tous les légumes en un mot sont cultivés et prospèrent. Dans certains cantons la pomme de terre donne jusqu'à trois récoltes par an. Aussi les colons algériens se sont-ils adonnés avec empressement à cette culture lucrative. Rien qu'en 1874 14,448 nouveaux hectares étaient ensemencés en plantes potagères. On évalue pour toute l'Algérie à environ 100,000 hectares les terrains plantés en légumes.
Il existe en Algérie de vastes prairies naturelles ; on les a soigneusement conservées, mais 8<ins négliger les prairies artificielles, dont les indigènes ne connaissaient pas l'usage. Le sainfoin, le trèfle, la luzerne et le foin sont surtout cultivés, mais on compte cent trente plantes fourragères, qui trouvent en Algérie un sol propice, et sont excellentes pour la nourriture et l'engraissement des bestiaux. Dés les premiers jours de pluie, en novembre, les plaines, les vallées, les coteaux et les plateaux se couvrent d'une abondante végétation spontanée, qui, au printemps, atteint 1 mètre ou 1",50 de hauteur. Sur les
lia
,.^ .^,.i^^;j«j^jg^
451 L*ALGÉRIR.
terrains Iiumulcs dominent les plantes appartenant anx familles des gramîn^»es ; sur les terrains et sur les coteaux les pltintes légumineuses. La luzerne et le foin ont particulièrement r^'ussî. Dans les terrains irriguÔH la luzerne donne de huit à dix coupes par an ; quant au foin, il pousse à peu près sans culture.
L'administration de la guerre a de bonne heure compris l'importance de ces cultures fourragères, et les a favorisées de tout son pouvoir, soutenue d'ailleurs par les habitudes indigènes. Ce fut d'abord dans la guerre de Crimée que les fourrages algériens furent très utiles à l'armée fr<ançaise. Depuis ce moment, au lieu de s'adresser à l'étranger, l'administration de la guerre a demandé tous ses approvisionnements h l'Algérie, et ses demandes ont toujours été accueillies. L'Algérie, de la sorte, n'est pas seulement, comme on l'a dit, une grande école de guerre, c'est encore une immense fabrique d'approvisionnements pour nos armées.
CuLTUKKs ixi)i:sTi:iELLEs. — Aprèslcs cultures alimentaires, les cultures industrielles : elles sont nombreuses, et quelques-unes d'entre elles très prospères. Le tabac était cultivé par les indigènes longtemps avant notre arrivée en Afrique. Il provenait de graines acclimatées depuis des siècles. Le tabac à priser, surtout celui de Tlemcen, était fort estimé, car jadis il figurait toujours parmi les présents des deys aux sultans. Quant au tabac k fumer, on lui reprochait une saveur mielleuse et une combustion diflicilci mais il était plus agréable au goftt que le Hongrie, plus fin que le Kentucky, plus élastique et moins amer que le Maryland. Nous n'avons eu qu'à perfectionner cette culture, et un rare concours de circonstances a favorisé son essor : climat propice, aptitude innée des colons d'origine espagnole, débouché assuré des magasins de l'Etat, lil)erté complète de production, de fabrication et de vente, conseils désintéressés de la régie, revenus largement rémunérateurs, tout a contribué à propager et à améliorer cette culture. Le tabac algérien est aujourd'hui fin, léger, souple, d'une douce saveur, et son arôme est d'une délicatesse exquise. Dès 1851, à l'Exposition universelle de Londres, on rendait justice i\ cette réunion de qualités : «. Alger, disait le rapporteur, a envoyé un
GÉdOKAI'HIE KCONOMigUE.
assortiment consîil^Table cVespfcces diverses de tabac. Cette ville est en train de devenir le grandi niarché des tabacs do France. IjCS variétés de la Havane, de Syrie et de Manille paraissent être cultivées et soignées par les Arabes comme par les colons. Les spécimens présentés sont très bien venus et dénotent de superbes récoltes. La fabrication des cigares est quelquefois sans défaut. )» — Même supériorité constatée A
Kl . ■ ■" • WL. . • • ■ ■ : ■•-- ,■ *■:
ji^ .
Fig. 136. — Ln ville d« DUdali i-i !<cs tmiOTi'n.
l'Exposition de Paris en 1855. a Entre les exi)ositions de talxic, ét<iit-il dit dans le rapport, se distinguait celle de l'Algérie, immédiatement après Cuba. » En 1867 et en 1878, le tabac algérien ne se contente plus de la seconde place, et lutte avec avantageavec celui de la Havane. Aussi bien rien n'est plus significatif î\ cet éganl (juc quelques cbiffres. Il ii*y avait en 181 1 que trois planteurs en Algérie. Un bectare et quanmtedeux ares plantés en tabac avaient prcKluit 2/K^7 kilos. Dix ans plus
456 L*ALGEUIE.
tard, en 1851, 2,423 planteurs cultivaient 2,982 hectares rapportant 2,9-18,199 kilos (le tabac; vingt ans plus tanl, en 1874, plus de 7,000 hectares étaient plantés et produisaient cinq millions de kilogrammes. Le bénéfice net de cette année était de 35,500,000 francs. Aussi est-il probable que le nombre des planteurs et le chiffre des bénéfices iront toujours en augmentant.
On a voulu faire du coton le complément et comme le rival du tabac algérien. C'est en efiet un auxiliaire destiné h prendre le premier rang en cas de réussite, i\ cause de son rôle infiniment supérieur dans la vie commerciale et industrielle des peuples. Cette intention était d'autant plus légitime que l'hnplantatiou du coton en Algérie est moins une nouveauté qu'une renaissance. Depuis le douzième siècle ce précieux arbrisseau était cultivé dans toute la Barbarie. En 1835 on le trouva i\ l'état sauvage dans les ravins de Mostaganem, et quelques années plus tard dans l'oasis de Tuggurt. Ce fut seulement en 1853 que l'on commença à le cultiver sérieusement, à Guelmai dans une grande ferme qui appartenait à un Français, Masquelier, et i\ un Arabe, Si-Ali-ben-Mohammed, féconde union de deux énergies qui seule donnera, un jour ou Tautre, la solution du grand problème de la fusion. Le moment était bien choisi, car la production américaine était alors en décroissance, et l'Europe réclamait néanmoins des masses de coton, 350 millions de kilogrammes rien que pour l'Angleterre, et 69 pour la France! Les progrès ont été assez lents. En 185G la production de l'Algérie n'était que de 600 balles de différents échantillons, surtout de coton longue soie ; en 1862 on récoltait 554,060 kil., 5,301,115 l'année suivante, 2,478,000 en 1874. En 1874, 592 hectares seulement ét{iient plantés en coton.
Cette culture est donc restée, bien que la France fût directement intéressée à sa réussite, à peu près stationnaire. Le coton algérien est pourtant de bonne qualité. A l'Exposition universelle de 1867, le délégué de la Caroline du Sud proclamait son excellence devant la Société centrale d'agriculture, et des lors les filateurs de Manchester le recherchèrent avec empressement. De plus nous possédons en Algérie des terrains qui lui conviennent admirablement : ce sont les plaines peu éloignées de la mer, formées d'alluvîons et baignées par les effluves salines, la Metidja,
nÉOORAPlIIK ÉCONOMFQrE.
la Medjaoa, les valK'cs du ClielIfT, de la Saf^af, <1ii Si*;, de VHabrnIi, etc., et ces terrains on peut en .iiigiiR-ntur presque iu<l<^-fînitncnt l'ctcndue par des barrages et des irrigiitious. Il est donc permis de coDcIurcqae VA\i;énc fournira un jour & la manufacture française et curop^nne des quantités importantes de coton ;\ ouvrer, concurremment avec les antres
pays producteurs. Il ne lui manque, [lour le moment, que des capitaux disponibles, mais ils pourront du jour au Itndemnin lui être offerts : il lui manque encore des bras i\ bon marcli^-, mais on en nnra, car on a songé non seulement aux noîrs engagés, maïs aussi aux travailleurs asiatiques, et, quand le courant d'émigration sera bien établi, l'Algérie deviendra certainement un pays cotoimicr.
Deux autres plantes textiles ont très bien réussi en Algérie, le lin
et le chanvre. En effet le lîn pousse presque partout à Tétat sauvajje. II se sème de lui-incme en automne, donne sa fleur en mars et peut être récolté en avril. Les lins algériens se subdivisent en deux catégories, les lins grossiers de Flandre et de Kiga, et les lins fins. On se sert du lin pour la fabrication de la toile. Sa graine donne une huile siccative qu*on emploie dans les arts. Tout le monde connaît son emploi en médecine. Enfin le bétail trouve dans les tourteaux de sa «çraino une nourriture excellente. En 18C4 il n'y avait encore que 765 hectares plantés en lin. Dix ans plus tard, en 1874, on en comptait 8,:^Cl produisant 3|994,717 kilogrammes de graines.
Quatre variétés de chanvre ont réussi. Le chanvre géant de la Chine produit des tiges de C à 7 mètres de haut, ramifiées en branches de 1"*,50 de développement, et de 15 c.de tour à la base. Il produit par hectare 1,593 kilogrammes valant 598 francs. Son bois très consistant sert h confectionner des fagots et produit un charbon léger fort estimé pour la poudre à canon. Le chanvre de Piémont donne 1,250 kilog. de filasse à Vhectare \ le chanvre ordinaire 1,205 seulement ; le chanvre indigène n'a qu'un rendement textile sans valeur. Les Arabes le désignent sous le nom de hachich. Il est connu par ses effets enivrants. Ces diverses espèces de chanvre ont été filées dans les manufactures de Flandre et dans nos arsenaux. Les résultats pour les trois premières espèces ont été satisfaisants. En somme, cette culture a de l'avenir.
L'alfa, plante longtemps dédaignée, et qui couvre d'énormes espaces dans la région des plateaux, est déjà une source de richesses pour cette partie de l'Algérie, qu'on croyait dé*shéritée. L'alfa sert en effet pour la fabrication des papiers, des tresses, des cordages, des filets, des crins artificiels, des sacs, des tapis, des nattes, des objets de chapellerie, tannerie, vannerie et tapisserie. C'est surtout la fabrication du papier qui lui ouvre d'immenses débouchés, spécialement en Angleterre oîi manquent les chiffons, et oîi la consommation du papier augmente de jour en jour. En 1869 4,000 tonnes d'alfa étaient exportées, 32,000 en 1870, 45,000 en 1873, 58,000 en 1874 et 60,000 en 1875.
Le chemin de fer d'Arzew k Saïda a même été construit en gran<le partie pour l'exploitation de ce précieux produit, qui, rien que dans la
UÉdUKAl'IlIli: ÉCU>.*OJIIQUB.
province d'Orati, couvre 6 millious d'hectares, 3 dans celle il'AIjïeret 2 et demi dans celle de Constantinc. L'alfa est une gramio^ dont le nom Bciciitifiquc est sfip-i tmarmim<t. Klle ressemble au sparte par Bca feuilles e(Iîl^-es en furmc d'un |>etit juiic, mais s'en distingue i>ar sa Horaison et ses racines. La cueillette de l'alfa su fait nu moyen de bâtonnets qu'on enroule autour des feuilles et qui les tirent sans enduuuuager la giÛDe d'oîi elles sorteut.
Sous peine de nuire i\ la plante, elle ne doit pas être entreprise avant le mois d'avril, et mieux vaudrait la retarder jusqu'en mai.
Ce sont surtout des colons espagnols qui recueillent ce tr&or inattendu, habitués qu'ils sont par l'Kspagno elle-même i\ la r^'coltc de cette plante, commune en Andalousie.
A côté de l'alfa nous citerons trois autres plantes, réservées peut-être h un avenir tout aussi brillant, le dÎBS {nrumlo fvxUii:oid'i\ le palmier nain [chnmœropn humtlis) et la raniie. Le
palmier fit d'abord le désespoir des colons : mais ils ont appris à utiliser ses fibres résistantes pour fabriquer du crin végétal, ou naturel, oo teint. En lftl5 on n'exportait cjnc 8,580 kilos de ces crins indigènes. En 1874 ■l,5;il,fK)') kilogrammes sortaient de l'Algérie. Quant au diss et à la raniie, on en fabrique des cordes et du papier, et même des tissus aussi fins que la batiste.
Les plantes tinctoriales, surtout la garance, ont rencontré en Algérie un terrain très favorable. Les premiers essais pour la garance ont été tentés en 1849 à Bouniezroug, dans la province de Constantine, par M. Chirat. Ils ont donné des résultats très satisfaisants. Comme il y a une grande différence entre le prix de revient, 70 fr. les KX) kilos, et le prix de vente, 145 francs les KX) kilos, il est probable que cette culture prendra un grand développement en Algérie. Le cartliame ou safran bâtard parait rivaliser avec ceux d'Espagne, d'Egypte et d*Hindoustan, mais, ainsi que l'indigo, il n'est encore cultivé qu'à l'état d'essai. Le henné est cultivé près de Mostaganem. Un hectare coûte en frais de premier établissement 800 francs environ, mais le rendement de la première année couvre les frais et celui des années suivantes s'élève de 2,500 à 3,000 fr. ; aussi le henné est-il en grande faveur auprès de nos colons, à cause de son haut prix, et auprès des indigènes à cause de sa couleur. Ses feuilles, réduites en poudre et délayées dans l'eau, donnent en effet une couleur rouge orangée dont les femmes se servent polir teindre leurs ongles et leurs orteils, leurs lèvres et leurs gencives, la paume et le revers des mains et le dessous des pieds. Elles en teignent encore les cheveux de leurs enfants, la queue et la crinière des chevaux, et parfois des laines et des cuirs.
Il est probable que les plantes oléagineuses ( arachides , colza , sésame, cameline] et alcooliques (sorgho sucré, asphodèle, canne à sucre, cactus) s'acclimateraient facilement en Algérie, mais, jusqu'à présent, on n'a cultivé ces plantes qu'à l'état d'expérience. Il en est de même pour les cultures tropicales : le café, la vanille, le caoutchouc, le thé, le poivre, ne sont encore qu'une espérance. Les plantes médicinales au contraire et surtout les plantes et arbustes à odeur sont en pleine prospérité. Parmi les premières nous citerons le pavot, la salsepareille, la moutarde, le ricin et le séné. Il serait difficile même d'énumércr les secondes : car elles présentent une splendide collection d'essences odoriférantes : menthe, myrte, bigarade, romarin, laurier, origan, néroli, anis, verveine, géranium, cassie, jasmin, roses, etc. A Boufarick dans le grand établissement Gros et Chiris sont installées des distilleries pour les essences de cassis, de violette, de
GEUUBA1>I(IK ÈCOXUMIgUl^: 4GI
bergamote, etc. II est vrai que 1,200 hectares dépendent <Ie cette usine, et que ce hectares sont plant^îs en gt-nmiums et 10 en violettes.
Arbkks a FRiriTS. — Les arbres A fruit, tout autant que letf fleure, donnent en Alg^-rie d'amples récoltes. Tous les arbres fruitiers d'Europe y poussent spontanément ou s'y acclimatent. Quelques-uns même eemblent avoir trouvé dans notre colonie comme une patrie
d'élection. Ainsi les oraiiges et les citrons, surtout dans la Metidja et k Blidah, sont de qualité si supérieure qu'ils commencent à faire concurrence sur les marchés européens à ceux d'Kspngne ou des Baléares. On cite encore les figuiers de Kabylio, les jujubiers, les caroubiers qui sont splendides aux environs de Hone, tes grenadiers, les azerolîers, et les abricotiers. On compte de ces derniers jusqu'à trente variétés.
La vigne, Tolivier et le palmier méritent une mention spéciale.
Avant la conriu&tc de 1830 ta vigne n'^tatt cultiva en Algérie, surtout aux enviroQS de Dellys, que pour son raisin, que les indigènes con- Kommaicnt frais ou sec : lu Coran défend en ciïet l'usage du viu. Les colons ont fait de nombreuses plantations, et toutes ont réussi, caria vigne en Algérie n'a pas à redouter ta gelée tardive, ni mCinc les eécheresscs fréquentes, puisqu'elle enfonce ses racines profondément dans le sol. Depuis l'apparition du phylloxéra, le noiiil>re des plantations a encore augmenté, car les vignobles algériens sont jusqu'à présent restés indemnes. En 1854 il n'y avait encore que 2,307 hectaresconsacrés i cette culture :
on en comptait en 1858 4,374, en 18C5 7,897 et en 1879 plus de 36,000. Les indigènes ont tout de suite compris les avantages de cette DonTelle culture.
En 1874 ils possédaient 7,000 hectares de vignes. H est évident que colons et indigènes, malgré les ré-criminations absurdes ou les odieuses attaques de certains viticulteurs français, donneront tous leurs soins à ces utiles plantations et amélioreront de jour en jour la qualité de leurs produits. Jusqu'à présent on a surtout obtenu des vins de liqneur on de dessert , analogues aux vins d'Kspagne et de Portugal. Il reste donc encore beaucoup à faire pour le choix des cépages et les procédés de fabrication, mais les progrès sont continus. A l'exposition de Vienne les vins algériens obtenaient trente et une récompenses, bien davantage à celle de
OEOGRAl'HIK ÉCONOMIQUE, 4G3
Paris. On commence déjà t\ citer quelques clos, ceux de Blidali» Fort- National, Marengo, Tizî-Ouzou, Soumali, Masaira, Medeali et M:lianali dans la province d'Alger ; d'Oran, Mostaganem, TIemcen, Saint- Cloud, Pelissîer, Tîaret et Valmy dans la province d'Oran; de Bone, Philippeville, Héliopolis, Mondovi, liatna, Jemmapes et Soukarrtis dans la province de Constantine. Au moment où la production nationale est si durement atteinte, n'est-ce pas une ressource suprfme que nous ménage l'avenir ? N'est-ce pas une consolation de penser qu'un des éléments de la ricliesse française, qu'on croyait perdu ou tout au moins compromis, renaît pour ainsi dire dans la nouvelle France?
L'olivier est au contraire cultivé de temps immémorial en Algérie. Il y acquiert des proportions magnifiriucs. On l'y rencontre à l'état sauvage. C'est une des essences dominantes du pays. A Bone, Guelma, Philippeville, Tlemcen, Dellys, et sur les pentes du Jurjura, il constitue de véritables forets. On évalue en effet à trois millions le nombre des oliviers. Quelques-uns d'entre eux sont déji\ fort âgés. Ils croissent très lentement, à tel point que des oliviers centenaires n'ont pas 30 centimètres de diamètre. Tout sert dans l'olivier. Son bois, riche en nuances, susceptible de recevoir un poli beau et durable, est excellent pour l'ébénisterie. Ses fruits tantôt sont consommés naturels, tantôt sont convertis en huile. La fabrication de l'huile est une vieille industrie africaine. De tout temps on a connu dans le pays la meule à broyer les olives. Les Kabyles s'en servent et s'en serviront longtemps encore, malgré l'imperfection de ce procédé primitif, maïs les Frcançais ont introduit les moulins à écraser, et comme, avec les anciens usages, soixante litres de fruits ne donnaient que trois litres d'huile , tandis que les moulins européens fabriquent avec la même quantité de fruits huit à neuf litres d'huile, comme de plus cette huile est de qualité supérieure, les indigènes , qui sont observateurs et connaissent leurs intérêts, commencent k nous imiter. Bougie est le marché régulateur. En 1873 82,081,791 kilogrammes d'olives ont produit 118,023 hectolitres d'huile, en 1874 114,343,009 kilogrammes ont donné 104,181 hectolitres. La fabrication et la production de l'huile sont donc en progrès
Si l'olivier est le t'résordu Kabyle, le palmier enricîiît le Saharien et l'habitant des oasis. La poiîsie orientale a fait du palmier un Être animé, cr66 par Dieu an sixième jour, en même temps que l'iiomme. « Pour,
exprimer A quelles conditions il prospère, l'imaginatioQ des Sahariens exagère le vrai, afin de le rendre plus palpable. Ce roi des oasis, disentils, doit plonger ses pieds dans l'eau et sa tète dans le feu du ciel. La science consacre cette affirmation, car, pour que le dat- Uer mûrisse parfaitement ses fruits, il faut une somme de chaleur de ô,100 degrés accumulée pendant huit mois. > (Marii«. ui- - B.MU d« <i*iM^ Ti-^'^ 1 Sahara ,
page 566). Or le climat du Sahara réalise ces conditions, la température moyenne de l'année étant, suivant les localités, de 30 iV 24 degrés. Comme les pluies sont rares dans le désert, on comprendra la reconnaissance des Sahariens pour l'arbre aux fruits sucrés qui reste vert quand, autour
mt&T
Ml
OÉOdRAPlIIE KCOS((MIQ0K.
de loi, tout se torrt'fie bous 1c8 rayons d'un soleil implacable, qui téaîate ani vents courbé jusqu'il torre, mais retenu au sol par ses forte» racines. Ils l'aînient encore à cause des soins dont ils l'entourent et des préoccupations incessantes dont ils en font l'obj'i-t. Rien de plus dc'lîcat en effet que la t-ultun- de cet arbre. II y a des pieds riiilks et des pieds femelles. Or les Sidiariens ne sèment pas les noyaux des fruits , bien qu'ils germent avec une extrême facilïti', attendu qu'ils ne peuvent deviner d'avance le sexe de l'arbre. Ils pr^Rsreut détacher du
XurhUHl ik ptin d? <l>itpi
tronc des palmiers femelles des rejetons qu'ils plantent en terre dans un trou profond, aussi près qu'ils peuvent di- l'eau. Tout autour des jeunes rejetons sont plantées des courges, dont la végétation active et les brandies rampantes couvrent bicnlAt le so! sur une large surface , et garantissent les jeunes pousses de la chaleur. Au bout d'un an on les fume avec du fumier de clifevrc ou de chameau. Cet engrais est renouvelé la seconde année, puis on ne fait plus rien que lutter contre l'envahissement des sables , contre le manque d'eau , et les entreprises
46r» L*ALOÉRIK.
du voisin. Au bout de huit ans commence la récolte. La période la plus productive de leur existence est vers l'âge de trente ans. Les palmiers donnent alors huit ou dix régimes de dattes, et chaqjue régime pèse en moyenne 8 kilogrammes. Les fruits sont rouges ou jaunes suivant les espèces. Ils pendent au-dessous des feuilles attachés à un long rameau couleur d'ambre. On compte treize espèces de datt(»s : les plus réputées sont la deglet- nous, jaune, molle, diaphane, Thamraga de couleur rouge, et la larechti jaune et très sucrée. La récolte se fait en octobre et en novembre. Convenablement séchées, les dattes peuvent 86 conserver plusieurs années, et les Sahariens s'en servent non seu^ lement pour leur consommation directe mais aussi pour l'échange. Les dattes se vendent dans le Tell , au moment de la moisson , contre un poids double de blé, et, au moment de la récolte dans le Sahara, le phénomène inverse se produit, c'est-à-dire que le kilo de blé vaut alors 2 kilos de dattes. Comme les deux récoltes se font à un intervalle de six mois, la valeur des produits est donc égale. Il y a seulement, en faveur des palmiers, cette énorme difforence qu'un hectare planté en palmiers peut produire jusqu'à 7,200 kil. de dattes^ tandis qu'un hectare planté en blé ne donnera jamais 7,300 kiL de grains.
Le palmier founiit encore un vin qui n'est pas à dédaigner; son bourgeon terminal découpé en petites lanières blanches forme un mets des plus délicats; le bois des arbres abattus s'emploie pour la construction des maisons et des puits; enfin on utilise les palmes pour couvrir les toits et pour fabriquer des nattes et des paniers. Aussi a-t-on pu dire sans métaphore que cet arbre avait peuplé le désert, et que la civilisation et la richesse de tout un peuple reposaient sur lui. Le moyen le plus assuré d'attacher les Sahariens à la domination française sera par conséquent de multiplier le nombre des palmiers, et c'est le résultat auquel on arrive en réparant les puits comblés ou en forant des puits artésiens.
Gnice à ces travaux incessants, et qu'on ne saurait trop encourager, le nombre des oasis plantées en palmiers augmente de jour en jour. Sans être taxé d'exagération on peut prévoir le jour oîi une foret de palmiers non interrompue s'étendra de l'Aurès et de l'Amour jusqu'à
OËOGBAPHIE ÉCONOMIQUE.
Ouargla et £l-Goleab, Ce joar-là la France aura transformé et cooquia le Sahara.
■ Forêts. — Les forêts algériennes ont été traitées avec moins de ménagement, et c'est un maltieur. Elles sont ma! entretenues , mais elles existent, et constituent une des ressources iintiiédiates de notre France africaine et une des réservtis les plus sAres de l'avenir, A ce double titre elles méritent une étude spéciale.
Il est probable que le nombre des colons européens en Algérie ira toujours en augmentant, puisque le pays peut entretenir une population européenne trente ou quarante fois plus considérable que celle qu'il compte aujourd'hui. Or à ces futurs colons, sans parler de la terre qni ne manquera pas , il faut encore de l'eau et surtout du bois sur pied. Cet élément de colonisation est indispensable. Les forêts en effet non seulement fournissent du combustible et des matériaux de construction^ mais encore elles préservent le sol et les eaux. Rien ne peut suppléer à leur action bienfiûsante. Ce serait folie que de vouloir coloniser nn pays déboisé. L'histoire et la géographie prouvent que
certaines régions, jadis cultivées et habitées par des populations . nombreuses et riches, sont devenues désertes ii cause de la destruction des forêts. La Palestine en est un frappant exemple. Dans notre Provence et dans la vallée inférieure du Rln'ne, le déboisement des montagnes a été la cause principale de l'appauvrissement de ces régions. Il faut donc, à tout prix , conserver et même augmenter les forêts algériennes.
Lorsque nous prîmes possession du pays, le domaine forestier était
Ini^ da On» da dUUcr.
468 L*ALOÉRIE.
déjà bien entamé et nullement en proportion avec les ressources générales du pays. Partcmten eflet où s'est implantée la domination mu- Bubuane, elle a ruiné les ressources forestières. La où elle dure encore, i\ côté de notre colonie, au Maroc ou à Tunis, les forets sont à la veille de disparaître, et Tavenir de ces deux, pays en sera gravement compromis. Il est certain que l'Algérie était autrefois bien plus boisée que de nos jours. Que sont devenues les forêts si vantées par Hérodote et par Strabon, les bois de cèdres dont parle Pline, et les pins gigantesque, dont Silius Italiens couvrait les flancs de l'Atlas? Pourrait-elle encore fonctionner cette compagnie de soixante bruiments chargés de transporter à Rome les bois iSi Xïxxc^Q^idonea iwhlîcisdii^posittonihuii et necessitafibus^ comme disent les inscriptions, et particulièrement destinée à la consommation des thermes ?
Aux abords du Sahara , dans la province de Constantine , des villes romaines s'élevaient jadis, Lambessa, par exemple, dans les ruines de laquelle on a trouvé des meules i\ olives ; or il n'^ a plus aujourd'hui dans ces parages ni oliviers ni arbres quelconques. Au sud des provinces d'Alger et d'Oran, la tradition rapj)orte qu'il existait autrefois une suite non interrompue de forets : c'est de nos jours une vaste plaine dénudée. Le plus grand cours d'eau de l'Algérie, le Chéliff, traverse des régions d'une extrême fertilité, et il rendrait d'inappréciables services, si, au lieu d'être à sec la plus grande partie de l'année, il avait un débit régulier assuré par le boisement de ses sources, mais la région des plateaux a également perdu sa verdoyante parure. C'est assurément à cette disparition des forêts qu'îl faut attribuer la plupart des difficultés d'eau ou de climat, que nous avons rencontrées en Afrique. Nous avons donc recueilli en très mauvais état cette part de la succession turque, mais nous n'en serions responsables que si nous laissions empirer une situation déjà mauvaise.
D'après la statistique générale, en 1875, il existait 3,257,272 hectares de forêts, inégalement réparties dans les trois provinces, car elles suivent l'inégale disposition des montagnes. On en compte 1,117,777 dans la province de Constantine, 687,580 dans la province d'Oran, et seulement 451,015 dans celle d'Alger. Ces forêts peuvent être divisées en
UÉOUBAl'IIIl:: ÊCuNOMIgL'E.
trois zones : la première le long du littoral; ou n'y rencontre, sauf de trts rares exceptions, que dos broussailles atteignant au plus 4. mètres de hauteur; le voisinage de la uicr, les influences climaténques, l'action prulongtîe et destriietive du [«iturage et de l'incendie ont amené cet état de «.-hoses, qu'il sera diffîcite de modifier avant de longues années. D'ailleurs cette zone peut largement sullire aux besoins du combostiblu et de la menue cliarpente. La secondo zone, formant transition entre les deux autres, celle du littoral et celle de la montagne, renfernic des
masses boisées, où la futaie commence à se montrer. Dans la troisième xonc enfin, celle du sud, on rencontre de vastes forêts qu'on pcat immédiatement exploiter. Bien que les ressources de cette troisième zone soient considérables, il ne faut pas espérer pouvoir en tirer tout de suite un revenu important ; car l'éloignemeut des villes et l'absence des voies de communication élèvent tellement les frais de transport que le consommateur trouve encore avantage à employer les bois venus de l'extérieur.
Le chêne, avec toutes ses variétés, est la principale des essences algériennes. Le chêne vert occupe 550,000 hectares.
- Il fournit un excellent bois de feu; on en fait de. bonnes
traverses de chemin de fer, et aussi du merrain ou bois de tonnellerie. Le chêne zeen occupe 96,000 hectares. II fournit des bois assez analo* gués au chêne rouvre du France, quoique un peu plus denses, et se prête à de nombreux emplois connue bois d'industrie. Le chêne lïègc occupe 48,000 hectares. C'est le plus précieux et le plus ini médiat eincnt réalisable de tous les produits forcstier-s algériens. Il a de la valeur sous an faible poidit, il peut être réparti en charges réduites et profiler des
470 L*ALOÉRIE.
moyens imparfaits de communication : enfin il est fort recherché par les indigènes pour divers usages domestiques. Le liège forme autour des chênes comme une croûte épaisse, qu'on recueille tous les huit ou dix ans. C'est au moyen d'incisions transversales et longitudinales de récorce que Ton obtient le liège en pièces carrées d'une étendue plus ou moins considérable. Cette opération se nomme le démasclage. La première récolte ne produit qu'un liège peu épais et fort dur, qu'on emploie pour la fabrication du noir de fumée. Ce n'est guère qu'à la troisième ré»colte que le liège peut être employé par l'industrie. Chaque arbre fournit de quinze à vingt récoltes avant d'être épuisé, et, plus il croît en âge, meilleure est la qualité. Eu 1876 l'Algérie a exporté 3,139,143 kilogrammes de liège, représentant une valeur de 3,760,972 francs. Ce sera, d'ici à longtemps, le plus clair rapport des forêts algériennes. Par malheur ce revenu échappe presque complètement à l'Etat, car ce sont des compagnies industrielles et des particuliers qui ont fait les avances nécessaires à l'opération du démasclage, et qui, naturellement, rentrent dans leurs avances.
Le pin vient en seconde ligne, et surtout le pin d'AIep. Il occupe près de 700,000 hectares. C'est un arbre résineux, de croissance rapide^ qui se contente des sols les plus maigres, et garnit lès terrains rocheux. C'est l'arbre par excellence du reboisement, mais il est petit et son bois est de mauvaise qualité. On l'utilise pourtant pour les poteaux télégraphiques, après les avoir injectés de sulfate de cuivre afin d'en assurer la conservation. On essaye d'en faire aussi des traverses de chemin de fer, mais l'expérience est trop récente pour qu'on puisse se prononcer. Il fournit encore de bonne écorce à tan. On a essayé de le résiner ou gommer^ comme on résine le pin maritime dans nos Landes, mais les Arabes ont vu de mauvais œil cette nouvelle industrie, et s'y sont opposés ou bien en détruisant les récipients de terre fixés aux arbres pour recevoir la résine, ou bien en résinant & mort.
Le cèdre vient en troisième ligne. C'est le plus beau et le plus précieux de tous les arbres algériens. Ses dimensions et ses formes régulières le rendent propre à la charpente, mais il est cassant, et on ne l'em^
ptoîe qu'en pièces d'un fort équarrîssage. La finesse de son grain, et la facilité avec laquelle on le travaille en font un excellent bois de menuiserie. Il r^'pand une odeur agréable et dure longtemps. Bien qu'il couvre encore 34,000 hectares, il s'étendait autrefois sur des espaces bien plus considérables. On ne le rencontre plus aujourd'hui que par massifs isolés, qui remontent à une haute antiquité. La plus belle foret de cèdres est celle de Belezma, à cinq kilomètres au nord-est de Batna. Quelques-uns de ces cèdres ont jusqu'à cinq et six mètres de circonférence. Leurs branches horizontales ont une telle extension qu'on croit avoir fait une partie notable de la montée, quand on a franchi l'espace qu'un seul d'entre eux couvre de son ombre. D'autres, frappés par la foudre ou consumés par 1 âge, blanchissent au lieu de verdir, mais restent encore debout avec leurs longs bras décharnés. Des milliers de pommes résineuses gisent à terre, et des germes en sortent. C'est surtout du haut de la montagne, quand on domine cette foret, qu^ellc devient tout k fait majestueuse. <e Rien ne peut donner l'idée de ce vert profond, velouté, nuancé de bleu, s'étendant sur toutes les pentes, garnissant les ravins, adoucissant les arêtes trop vives. L'œil s'y repose comme en un bain qui repose et qui rarraichit. Les cèdres vus d'en haut ont une incomparable majesté. L'amplitude de leurs formes saisit davantage parce qu'on l'embrasse d'une manière plus complète, et ils prennent, en même temps quelque chose d'aérien qui étonne. Un tronc unique porte souvent deux ou trois étages de verdure, qui se superposent à une distance de plusieurs mètres; une flèche hardie marque le point culminant. ï (Clamackhan, r Algérie.) ' On cite encore les cèdres de Teniet-'el-Haad dans l'arrondissement de Milianah. Ils ont jusqu'à trente mètres de hauteur et neuf de circonférence. Si on étudie leurs couches concentriques, ils seraient âgés de quatorze siècles. Ils aiment le sol rocailleux sur lequel ils ont poussr. On en voit qui surgissent de la pierre nue et se balancent comme de gigantesques parasols, sans qu'on puisse concevoir comment leurs racines ont pu pénétrer la roche et s'y maintenir. Combien est-il iacheux que l'insouciance et l'incurie des Arabes diminuent chaque jour le nombre de ces splendides exemplaires de la flore algérienne!
Nous n'aurions garde, apr^s le cèdre, d'oublîer le thuya. Aucun bois n'est aussi riche en mouchetures, en moires et en veines flamb(^'cs. Ses dispositions pressentent une grande variété. Son grain serré et fin le rend susceptible du plus parfait poli. Ses tons chauds, brillants et doux passent de la couleur de feu A la teinte rosée de Tacajou, et ces nuances, quelles qu'elles soient, ne changent jamais. Aussi les ébénistes en font-ils un grand usage. La durée du thuya est presque indéfinie. Malgré la faiblesse de ses dimensions, les Maures s'en servaient pour leurs constructions : c'est sur des rondins de thuya que sont étages les balcons et les saillies en surplomb qui donnent un caractère si pittoresque aux rues du vieil Alger.
Parmi les autres essences, il nous faudra citer le pinsapo, bel arbre du genre des sapins, qui ne se rencontre guère que sur un point isolé, dans les Babors, près de Bougie ; le genévrier de Phénicie et le téré»blnthe, si utiles pour les Sahariens, qui n'ont gubre d'autres bois; le mûrier blanc, si précieux pour Tindustrie de la soie, et qui se rencontre aux abords de presque tous les villages nouveaux. Nous ne parlerons que pour mémoire des ormes, platanes, lauriers, érables, noyers, sumacs, myrtes et cytises, qui se rencontrent rarement en massifs, et ne sont jamais exploités; mais il est deux arbres, qui réclament une attention particulière , parce qu'ils sont applés l'un et l'autre à un grand avenir, le palmier et l'eucalyptus.
Nous avons déjà parlé du premier de ces arbres, à propos des oasis du Sahara. Nous savons par conséquent qu'il fournit aux Sahariens la principale de leurs ressources et la base de leur alimentation. Il occupe déjà d'immenses espaces, car les forets de palmiers dattiers ne sont pas comprises dans le chiffre de 2,257,272 hectares plantées en bois, et elles occupent déjà plus de quatre millions d'hectares.
La célébrité de l'eucalyptus est toute récente , mais ne peut que grandir. L'eucalyptus est un arbre océanien. Il fut observé pour la première fois, le 12 mai 1702, dans la baie des Tempêtes, sur la terre de Van Diémen, par le naturaliste la Billardière, attaché à l'expédition d'Entrecîistcciux envoyé par le gouvernement français à la recherche de Lapeyrouse. La description de la Billardière est un peu décousue
GÉOGBAPIIIE ÉCONOMIQUE.
mais assez exacte dans ses traits généraux. La vuïci : < Cet arbre, un des plus «Elevés de la nature, piiisrin'il y en a d'un dcnii-liectoinètrc, ne porte des fleurs que vers son extrémité. Il ap[>iirtieDt A ta famille des
tlf. lit. ffa cUn Jg la fort» de To. rti
myrtes et il est recouvert d'une écorce assez IIeec. Les branches se contournent un peu en s'élevant. Elles sont garnies à leur extrémité de feuilles alternées, légèrement aniuécs, longues d'environ deux décimètres snr un demi -décimètre de large. L'écorce, les feuilles et
474 L*ALOÉRIE.
les fruits sont des aromates, qui pourraient être employés dans les Qsages économiques ; le tronc est propre aux constructions navales et pourrait servir à la mature quoiqu'il ne soit pas aussi léger et aussi élastique que le pin. » Dès 1822 Cels et Noisette cultivaient l'eucalyptus à Paris. En 1857 M. Ramel apporta des graines d'Australie, et en 18G1 fit les premiers semis en Algérie. Ils réussirent au delà de toute espérance. Encouragé par ce premier succès, M. Ramel se fit comme Tapotre de la propagation de l'eucalyptus. A ses côtés, MM. Cordier et Trottier, deux colons algériens de la première heure, se signalèrent par leur zèle.
Cet arbre croit avec une rapidité surprenante , il est toujours vert, et donne du bois dur aussi propre à la charpente qu'à la menuiserie, car il est injecté d'une gomme qui le rend inaltérable à l'eau. De plus il possède des vertus curatives, qui ne sont peut-être pas encore bien établies, mais paraissent néanmoins certahies pour la neutralisation des miasmes paludéens. Ainsi la compagnie de Mokta* el-Hadid a planté de véritables forets d'eucalyptus aux alentours du lac Fetzara, et l'hygiène générale a été singulièrement améliorée. Aussi les Algériens reconnaissants ont-ils accordé à cet arbre ses lettres de grande naturalisation. Ils en ont déjà planté des centaines de mille, groupés en bouquets, alignés en avenues ou dispersés isolément le long des routes. Bientôt l'eucalyptus transformera la physionomie du Tell Algérien. Il a même rencontré des fanatiques qui roulent sa feuille en cigarettes, qui la distillent en liqueur, qui l'absorbent en bonbons. M. Trottier ne proposait-il pas récemment de planter d'eucalyptus le Sahara tout entier, et il essayait de démontrer qu'un hectare d'eucalyptus produisait en 2G ans 53,254 francs. Un autre colon, M. Cordier, se contentait de 8,102 francs. Mais il est à craindre que ces revenus ne soient aussi fantastiques que les espérances de ces ardents sylviculteurs»
Quoi qu'il en soit, l'eucalyptus s'est acclimaté parfaitement en Al* gérie, surtout l'eucalyptus globulus. On a déjà réuni plus de quarante espèces différentes (rostrata, bloodcd grun, gigantea, etc.), toutes productives. On ne peut encore savoir s'il atteindra en grandissant les mêmes proportions et la même hauteur qu'en Australie ou en Tasma-
nie; mais on a déji\ constaté qu'il grandit de cinq à six mètres la première année. Les années suivantes il se ralentit , mais il ne lui faut pas plus de quatre ans pour atteindre quinze A vingt mètres, ni plus de huit ou dix pour s'élever de vingt à vingt-cinq. Sa grosseur n'est pas moins précoce. Il en existe qui, i\ Tuge de huit ans, ont plus de deux mètres de circonférence. Le tronc est droit et lisse ; Técorce se détache à certaines époques en se roulant sur elle-mOme. En résumé reucalyptiis est un arbre précieux, véritable cadeau du nouveau monde à l'ancicD. Telles sont les principales essences de nos forets algériennes. Elles ont des ennemis. Les plus implacables sont les Arabes. Ainsi que tous les peuples pasteurs, les Arabes sont toujours tentés de convertir en i terres de pâture les forets et les cultures. Ils détruisent donc systéma-
! tiquement les forets. Quand ils n'emploient pas le fer, ils recourent au
feu, ou, ce qui est encore plus redoutable, à la dent des moutons ou des chèvres. Le fanatisme s'en est mêlé. Voyant que les Français attachaient un grand prix à la conservation des forets, ils se sont fait comme un point d'honneur de les incendier. Et quels incendies! 100,000 hectares en 1860, 41,000 en 187;î, 160,000 en 1807!
Il est vrai que ces incendies ne sont pas définitifs en ce sens que, débarrassés des broussailles qui arrêtaient leur développement, les , semis résineux reparaissent avec ime nouvelle vigueur, et le terrain se regarnit peu à peu. Il y avait là néanmoins pour l'avenir de la colonisation un sérieux danger, auquel on a paré en rendant la tribu collectivement responsable de l'incendie qui se produirait sur son territoire, à moins qu'elle n'en livrât les auteurs. Le séquestre peut même être prononcé, si la simultanéité des incendies dénote un concert préalable. Enfin, et c'est la disposition la plus pratique, le pâturage est interdit pendant cinq années dans la partie incendiée. Aussi les incendies ont k peu près complètement cessé.
Ce n'est pas là le seul danger. Le grand eimemi de nos forets est l'abus des droits d'usage et en particulier de pâturage. Presque partout ce droit a été reconnu aux Arabes, et ils y tiennent beaucoup. Leur principale richesse .consistant en troupeaux, dès que l'herbe du Sahara a été dévoré^e par les moutons, ils remontent vers la montagne
et dressent volontiers leurs tentes aux abords des forets. Les troupeaux aflainés y cherchent leur pâture. Herbe qui croit sous les arbres, pousses des broussailles, semis, jeunes bois, tout leur, est bon. Aussi la foret va-t-elle en s'éclaircissant, et bientôt h la broussaille succède le patis. Quand le mouton et la ch6vre ont dévore les dernières tiges d'herbe?, ils grattent la terre et découvrent la racine. Leur piétinement incessant divise la terre, et, quand la dernière végétation a disparu, c'est le sol lui-mcme qui est entraîné, à chaque orage, dans la ruine de la foret. A ce mal quel remède opposer? Racheter les droits d'usage? Mais comment, en ce cas, et ou les Arabes feront-ils paître leurs troupeaux? Leur abandonner une partie des forets et se réserver l'autre ? Mais la partie abandonnée serait presque immédiatement détruite. Reste un troisième moyen : c'est le règlement d'aménagement qui consiste à déterminer dans la foret une portion suflisante pour servir la totalité des droits d'usage, et l'aflecter aux usagers.
Il existe un troisième danger : l'exploitation inintelligente des forets. Dans les premiers temps de l'occupation, les mouvements de troupes et la création de nombreux postes ont été l'occasion de coupes exagérées. Partout nos colonnes ont coupé les bois autour de leurs bivouacs. De là une disette absolue de bois autour d'anciens camps créés jadis en pleine foret. Ainsi à Géry ville nos soldats sont obligés d'aller chercher leurs fagots à plus de quinze kilomètres. Au fur et à mesure de l'extension de nos possessions africaines, il a fallu constnûre des casernes, des hôpitaux, des magasins, des villes, et ce fut toujours aux dépens des forets voisines. Ainsi les cèdres de Bou-Taleb ont servi k bâtir Sétif. Le génie militaire et les différents services publics, surtout l'établissement des télégraphes, ont encore contribué à l'épuisement des forets : mais il y avait h\ une nécessité, et on ne peut que s'incliner, tout en regrettant que les exploitations n'aient pas été plus soigneusement aménagées.
Cette ère de destruction est enfin close, et il faut espérer que l'administration forestière procédera dorénavant avec ordre et nléthode. Les forets de l'État sont maintenant à peu près sauvées, mais on n'en peut dire autant des forets appartenant à des particuliers. Nos colons.
OÉOGRArniK KCIiNOMKJUR.
ainsi que les pionniers américains du Far West, détrnisciit A tort et à travers. A l'exception des cliûiics liogcs, généralement respectés, 1» tiibns oa les particuliers ne songent qu'il l'intérût immédiat, et abattent leurs forets sans souci de l'avenir. Rien de miens lorsque au dé-
rig. tIT. - All-'c '!<< intlBii-p- au J^inlln iTmil 'In
fricbenieot euccMe la culture, mais il n'en c^t pas toujours ainsi, et, là oîi il n'y a pas destruction compittc, il y a toujours exploitation dangereuse. Ici enlèvement dos «'corccs sur pîcd, là résinage à mort, partout abattages imprudents. Il n'est que temps que le gouvernement intervienne.
Il fuuilrait aussi procéder au reboi^c-mcnt; mais on ne le pratique
478 L*ALOÉRIE.
que bien lentement, et seulement près des vîUes, afin de se procurer du combustible et de Tombre. Jusqu'à présent on n'a reboisé que 1,639 hectares (300 dans la province de Constantîne, 355 dans celle. d'Alger, 08 1 dans celle d'Oran), et ces plantations ont coûté fort cher. D'ailleurs sur bien des points il n'y a rien à faire, la terre végétale ayant totalement disparu. Sans doute le long des routes et auprès des maisons, on a beaucoup planté, mais ces plantations précieuses, indispensables même pour les colons, ne sauraient remplacer les forets.
En résumé, la question des forets algériennes mérite d'être prise en sérieuse considération. Ainsi que l'écrivait le savant auteur d'un artîcle du Correspojulant^ auquel nous avons beaucoup emprunté. <t Si l'on n*y met bon ordre, les forets se trouveront bientôt insuffisantes pour les besoins d'une population toujours croissante, et la colonisation sera compromise. Si elles disparaissent, c'est le sol lui-même qui est ruiné et voué à la destruction ; c'est l'abandon forcé de l'Afrique française. Heureusement on connaît le mal, et peut-être sera-t-îl facile de le réparer. >
Il serait injuste de parler de la production végétale de l'Algérie, sans metitionner une des merveilles de notre colonie, le jardin d'essai ou d'acclimatation du Ham ma, près d'Alger, commencé en 1832 par M. Hardy, dans le but de propager les arbres et les plantes utiles, auxquels le sol et le climat algérien peuvent convenir. Sa superficie est évaluée à 80 hectares.
De grands eucalyptus annoncent l'entrée du jardin. On s'arrête sur une petite place pleine d'ombre et de fraîcheur. On entre sous une voûte de m.ignifiques platanes qui aboutit au bord de la mer, dont on Toit les flots bleus resplendir dans une trouée de feuillage. Un léger bruissement se fait entendre; on dresse l'oreille, et on s'engage dans une avenue de bambous qui croise colle des platanes. Les tiges de ces vigoureuses graminées s'élancent jusqu'à 15 et 20 mètres, serrées et drues. La moindre brise agite leurs longues feuilles et fait résonner le creux qui se forme chez elles aux dépens de la sève intérieure. Le sol est jonché de leurs larges écailles vernissées. Une autre avenue, parallèle h celle des bambous, est celle des palmiers dat-
.>ddi
MMMMi
^^la^Ba
■•■^«•aaiMdaa*
tiers alternant avec les latamers et draconiers. Ces derniers arbres, aux troncs trapus, aux feuilles qui se tordent autour de leurs tctes comme autant de serpents, ont une physionomie sauvage qui fait ressortir l'élégance des palmiers. En mai d*énormes grappes de fleurs blancliâ-
'Ç^ •■• ^ I 4 "«"ryi
fj* .
/Ig. 148. — AIK"C ilt-s "jcuniuno!* au jarllii «ri-»ai du n:iiiiii:A. p.-i* U'AJgcr.
très se suspendent aux brandies, et une sève sanguinolente transperce récorce et se fige i\ la surface. Ce ne sont pas les seules merveilles végétales du Ilamma. On admire encore Yorcocloxa vpyîa de la Havane, de la famille des palmiers, au tronc lisse mais renflé au milieu. On dirait une colonne mauresque taillée daiis le granit et surmontée d'une colonnette d'un vert tendre d'oîi s'échappe un superhe panache de
feuilles. Le slrelt'fzia aitsfi-alkn épaiid ses fleurs bizarres capricieusement découpées. \jî ficus cla-ifi'ca, non plus cliétif comme celui qui s'étale dans nos salons, màîs plein de force et de vigueur, déploie ses branclies fermes et saines. Ici le cfunnœrops exccha^ là de gi^ntesqucs yucca^ Yacacia coccînea aux aigrettes roses, \e j'acaraiida du Brésil, Vavocatier dont les fruits en forme de poires se balancent au vent, le Cocos flexttosa aux gracieuses oudulutious, le cJturîsia dont le tronc est hérissé de pointes ; on se croirait bintôt en ICgypte, tantôt au Brésil ou en Océanle. Voîcî que tout à coup se dresse une coltiue dont les flancs sont couverts d'une végétation luxuriante. C'est un fouillis de branches, de racines et de lianes. Robustes eucalyptus^ araucarian, pins des Canaries, cèdres et chênes, orchidées variées, et surtout horizon admirable, tout concourt au charme de cette partie du jardin.
Od a mCme essayé de cultiver au Ilanima des plantes alimentaires, \e goyavier des Antilles, le bananter^tiic. La plupart de ces plantes ont réussi. En résumé, d'un endroit marécageux et stérile on a fait un vén-> table paradis. Assurément tous les cantons algériens ne sont pas susceptibles d'un pareil développement. Ils ne réclament pas non plus autant de soins et de dépenses. Mais, par ce qui a été fait an Hamraa, ÎI est aisé de comprendre ce qui pourrait se faire ailleurs. L'Algérie n'a besoin que de bras et de bonne volonté. Elle redeviendra, quand on le voudra sérieusement, un des greniers de l'Europe.