LES CULTES
AiiUgoiiû>m€ permAncnt dci cbriticn» et den ma^nlmani. -— Le catholicisme en A1g<6ne. — Le? ProlestaaU. — Les juifs. — Les musalmanfi. — Les Khonans. — Les Zaouîas.
C'est une grtive erreur &ononiîque que de ue pas teiiîr compte de la religion dans les combinaisons et les calculs |)olitiques. C'est une grave erreur surtout en Algérie, oîi la grande masse de la population est rest^*e fidèle au culte national. Si les Arabes et les Kaliyles ont si longtemps r^*sistéà la France, s'ils ont lutté, parfois avec héroïsme, pour conserver leur indépendance, c'était moins par esprit national que par fanatisme religieux. S'il est un fait malheureusement indéniable, c'est que, entre chrétiens et nmsulmans, il n'y a pas de conciliation possible. Depuis le jour oîi se heurtèrent pour la première fois les deux religions, et quel que soit l'endroit où se rencontrent les disciples du Christ et les sectateurs de Mahomet, la lutte s'engage. Il faut céder ou être ané<inti. Sans doute, à l'heure actuelle, les musulmans de l'Algérie semblent pacifiées. Aucune hostilité ouverte ne se manifeste contre nous, mais aucun rapprochement sérieux ne s'est opéré entre les deux races. Le calme actuel n'est qu'une trêve : il ne faudrait qu'une occasion pour qu'il se transformat en tempête, c Certes Dieu a la puissance d'exécuter tout ce qu'il veut », est-il dit dans le Coran. Les nmsulinans ont donc accepté notre domination, mais comme un ma^ né*cessaire.
OÉOGRAPIIIR rOLITlQUE. m
Quand ils croiront riieiirc venue, et quelle que soît la folîc de rentreprise, ils n'hésiteront pas t\ entrer en campagne, et & rcconiniencer la guerre sainte contre les chrétiens. C'est uniquement par la force de ce sentiment religieux, par cette confiance naïve mais inébranlable aoi promesses des marabouts qu'on [)eut expliquer des défections soudaiiR's et des trahisons sur[)renantes , par exemple celle de Mokrany, de cet Araix} à demi français, que nous avions comblé de faveurs, qui avait tout intérêt à demeurer notre ami, et qui pourtant du jour au lendemain se tourna contre nous, parce qu'il croyait arrivé*e l'heure marquée par le destin pour l'expulsion dos chrétiens. Il n'y a donc |>as d'illusions à se faire : il serait même dangereux d'en conserver. Tant que le maliumétisme sera la religion dominante en Algérie, il nous faudra, vis-à-vis des indigènes, nous tenir sur la plus grande réserve. Sans doute, au fnr et à mesure qu'augmentera la popuhition coloniale, le danger diminuera, mais il persistera tant (jue les chrétiens ne seront pas au moins au»â nombreux que les nmsulmans.
Il est vrai que la terre d'Afrique fut ja<lis chrétienne, et mente que l'Eglise africciine fut une des plus importantes par le nond>re de ses mar* tyrs et les talents de ses docteurs. Si donc les indigènes se sont autrefois convertis au mahométisme, ils pourraient également retourner au cliris* tianisme. Remarquons tout d'abord que les Africains ne se coiivertiR*iit au mahométisme que l'épée sur la gorge, et que jamais nous n'emploie* rons de pareils procédés pour les ramener au christianisme. En outre, on a remarqué que les mahométans renoncent diflicilenient à leur foL A l'heure actuelle s'opère même dans l'islam une sorte de renaissance. La foi des croyants se ranime, et l'antiqu'e ardeur se réveille. Des missionnaires parcourent en tous sens l'Afrique qui jusqu'alors était resté'c à peu près fermeté à leurs prédications. Leur brûlante parole, l'austérité dé leur vie et pins encore la conformité de leurs croyana'S avec les instincts et les nécessités des races africaines produisent sur ces [leuples la plus vive impression. Le moment est donc mal choisi pour essayer de les convertir. Aussi bien, nous avons promis, en 1830, de res|>ecter la religion de nos nouveaux sujets, et la France a tenu i\ honneur de respecter ses engagements.
Il est vrai que cert«iînes personnes, sans doute de celles qui savent »ut s<ins avoir rien vu, ont pri^tendu qu'une partie des indigènes, les abyles, tenaient peu à leur religion. Il est cependant peu de contrées i les marabouts aient plus d'influence, et les sr^ciétés secrètes relieuses plus d'adhérents.
Voici comment des observateurs, dont on ne saurait discuter la compoence, MM. Hanoteau et Letourneur, parlent de cette prétendue tiétleur religieuse : <c Ou a souvent répété que les Kabyles sont mauvais musulmans et l'on a conclu qu'ils étaient plus disposés i\ accepter notre domination* Quelques personnes ont été nicme juscpi'à dire qu'ils embrasseraient volontiers le christianisme ; d'autres, prenant leurs désirs pour des rëalité*s, n'ont pas hésité à dire que cette conversion était prochaine et que les missionnaires catholiques n'avaient qu'à se pré*senter pour voir les populations accourir en foule à leur voix, sous la bannière de la croix. Nous ne saurions partager ces illusions. Assurément, ^ :x yeux d*un vrai croyant, les. Kabyles peuvent ne pas être irréprochables, mais, en tout ce qui concerne le dogme et les croyances 'religieuses, leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle que celle des musulmans les plus rigides. Le résultat le plus facile i\ constater de notre occupation a été, sous le rapport religieux, une recrudescence de fanatisme manifestée par des affiliations de plus en plus nombreuses aux associations religieuses, i>
En réalité les mahométans considèrent les chrétiens comme des en-* Demis. Ils les subissent, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, mais ils ne les acceptent qu'à titre d'usurpateurs, de détenteurs éphémères d'un sol resserve aux purs inusulmans. C'est une neutralité armc*e qui, du jour au lendemain , pourrait se convertir en hostilité directe. En l'état, voici quelle est la situation respective des cultes rivaux : Là religion catholique est la religion de la majorité des colons européens. Lors de la conquête de 1830, on avait pronu's aux indigènes de respecter leurs croyances, et on poussa si loin ce respect quô, pendant quelques annexes, aucune église chrétienne ne fut relevée ou construite. Vers la fin du seizième siècle pourtant, des prêtres français, de l'ordre desTrînitaires, avaient fondé une maison à Alger et y restèrent sans
UÉUURAPIIIE l'ULITigUE.
intcrnipliuli jiiw[)iVii ISlti. Kii 1014 Niiiit Vincviit de Paul avait envoyé quatrv lazaristt-s & Al;,'cr, qui y fondèrent un liô|»ital et y Iwtirciit une iK-tîtc chapelle. Le catlioIieiHinu avait dune, depuis loiigiK-s années, droit de cité en Algérie. Après la conquête, la restaunitl»»!! officielle du culte s'imposait : nmî» on craij^nit de iiiécoiiteiiler les indigènes. Nous peiisiuns ({u'ils nous sauraient gré de cette condusceiulanCo.
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Ce fut au contraire pour eux un motif de plus j)our liaïr ces athées et cescliîens de clirétieiis, qui n'avaient itiêine pas le courage de rendre à leur Dieu un honunnge puMîc. Ilenreuseuient on comprit la faute qu'on avait commise. L'aiitieniie cliapelle des lazaristes fut rendue au culte. Comnte elle devint bientôt trop étroite, une des plus jolies mosquées de la ville fut doniiéi; i\ nos [irêtres, et bientôt il fallut construira une cathédrale sous l'invocatiim de saint Philippe. C'est un hiiig vais-
seau avec transept, surmonté d'une coupole. On y acccMe par un large escalier (Vune vingtaine de marches. L'iîitéricur du monument tient de la mosquée [)ar ses arcades couvertes d'arabesques, et de l'église catholique par son chœur et'ses chapelles latérales. Dès lors de nombreuses églises furent bâties, à Bougie, ÎMedeah, Djidjelli, etc. Cherchell a dédié son église à saint Paul, Oran i\ saint Louis, Mostaganem à saint Jean-Baptiste. Bonc a une église sous l'invocation de saint Augustin, Guelma, une église consacrée h saint Papirien sur les débris de la sienne. Milah possède un monument sous le vocable de saint Optât, un de ses évcques ; à Constantine s'élèvent les temples de Notre-Dame des Douleurs, de Saint-Grégoire et de Saint-Fort unat, ancien éveque de Cirta. Aux environs de Constantine, i\ la place où ils furent martyrisés en 259, s'élève un autel consacré à saiiit Jacques, saint Marain et leurs conq)agnons. Sur tous les {Maints, et chacpie fois que se fonde un centre nouveau, l'église est construite en même tenq>s (pie la maison d'école.
Les progrès du catholicisme sur cette terre d'Afrique, d'où il était comme exilé depuis douze siècles, ont été si rapides que la [)apauté, consultée par le gouvernement sur l'érection d'un évcché à Alger € dans le but de substituer au régime provisoire , dont jusqu'alors la né'cessité ayait fait une loi, une organisation conforme aux intérêts du catholicisme », a déféré avec enq)ressement à ce vœu et crt^é un évcché à Alger (1838). Elle l'a bientôt converti en archevêché en lui donnant pour suflfragants les deux nouveaux évcques de Constantine et d'Oran. : Les indigènes n'ont jamais protesté. Ils entourent même de respect nos prêtres. Comme le disait avec raison un grand chef arabe : € Je ne vous comprends pas, vous, chrétiens ; nous ne manquons certes pas de sujets de discorde et de discussions, mais nous considérons la religion.comme une sphère à part et au-dessus de tout le reste, tandis que vous vous en prenez toujours en premier à votre religion. »
Ce qui surtout a contribué à inspirer aux Algériens une grande vénération pour les prêtres catholiques, c'est leur inépuisable charité. Lors de la terrible famine de 18G7, qui fit tant de victimes parmi les indigènes, ils se multiplièrent pour soigner les malades, distribuer des
vivres, veiller auprès des agonisants et des défunts. De iiond^reiix orphelins furent recueillis et installés dans des fermes qu'ils devaient dt'frieher, en sorte (pi'ils trouvaient A la fois du pain |>our le présent et des ressources 'iM)ur l'avenir. Les principaux de ces orphelinats sont ceux de Misserghin près d'Oran, tjui date déjà de 1851, et renferme des ateliers de charrons, menuisiers, cordonniers, tailleurs, forgerons, et un asile de vieillards; diî Saint-Charles près d'Aller, situé dans les montagnes au d(4à de Birmandrais, et ipii ahriti* trois à quatre cents i»etites filles arahes; de Mustapha-Supérieur, également près d'Alger, et surtout de la Maison-Carré*e. (^es trois orphelinats ont été fondé-s par M" Lavigerie. Celui de la Maison-Carréîe, installé sur un sol aride et sahlonneux, a donné des résultats surprenants. Les fourrés épais de pcilmiers nains et de scilles marines ont été reinplaeés i)ardes champs de froment ou des cultun.^s maraîchères. Déjà sur les flancs de la colline s'étagent de beaux vignobles. Les outils dont se servent les sept à huit cents orphelins de la Maison-Carrée, la nourriture qu'iU absorbent, les veteincnts qu'ils portent, tout est le prmluit de leur • travail. M*' Lavigerie ne s'est pas contenté d'assurer les .besoins immédiats de sa nombreuse famille adoptive. Il a {K)urvu à leurs besoins dans l'avenir en achetant un terrain considérable près de Milianah. Ce terrain a été |>artagé en lots, qui seront doimé*s en dot aux orphelins des deux sexes quand ils seront en âge de se marier. La propriété et la famille seront ainsi constituc'es, et ces indigènes, tous iKK)phytes, seront sans doute recoimaissants de ce qu*on aura fait pour eux. N'est-ce pas, après tout, le moyen le plus pratique de faire disparaître les causes de haine qui subsistent encore, et en même temps de ramener peu à peu les intligenes à la foi qui fut.cellede leurs ancêtres? Sans doute ces institutions sont des institutions catholiquc-s, et, par conséquent, aux yeux de certains thc'oriciens naïfs ou de farou-
chcs sectaires, elles sont mauvaises : mais, connue elles sont en même temps philanthropiques, dussent s'en intlignef les théoriciens et les sectaires, onnesaurait trop les encourager. Il faudrait aussi encourager les missîoimaîres. A Koubba on a fondé un séminaire oîi une quanintaine de jeunes Arabes se préparent au sacerdoce. Bientôt sans doute
ils reluiront (rîiiapprik-înWiîS services. Certes le temps est pass/» oîi Ton convertissait quand nieine des populations qui ne voulaient pas être converties ; pour rien an monde nous ne voudrions voir restaurer cette d^'testaMc politique; mais, au point de vue purement Iiuhiain, ou, si Ton pr^'ft're, en ne considérant le christianisme que comme un instrument de propagtinde française, le catliolîeisme pnVente une telle supc'Tiorité par ses maximes et son esprit sur le mabonu^'-tisme qu'encouniger le catholicisme en Algérie, c'est, en même tenq>s, soutenir les intérêts de la France et ceux de la civilisation.
L'Algérie a aussi ses teiiiples et ses pasteurs protest«ints. Dans les trois chefs-lieux ont été înstitué-s des consistoires provinciaux dont les membres sont éligibles, mais k condition que les laïques soient deux fois plus nombreux que les pasteurs et qu'ils soient choisis par parties égales dans TEglise réformée et dans la confession d'Augsbourg. On compte environ 7,000 protestants.
Les Israélites I longtemps méprisés et tenus à Téctirt, ont beaucoup gagné à l'arrivée des Français. Avant 1830 ils étaient soumis i\ toutes sortes d'avanies. A six heures du soir, ils ne pouvaient plus circuler dans les mes, et étaient enfermé*s dans un quartier i\ part. Passaientils devant une mosqutn.', ils prenaient leurs souliers A la main et rampaient. Dev.ant la K«isbah ils s'agenopillaient, puis fuyaient rapidement. Celui qui par malheur oubliait la consigne était batonné sur-le-champ. Les juifs ne devaient parler aux nmsulmans qu'avec déférence et leur céder le pcis. Une législation safiguinaire les menaçait. Insultaient-ils un musulman, l'insulté avait le droit de les tuer. Ils ne pouvaient sortir de la Régence sans verser un fort cautionnement, et, sans parler de toutes les extorsions auxquelles ils étaient en butte, il leur fallait payer une contribution hebdomadaire. Si l'élément juif a persisté en Alg<>rie, c'est que les israélites étaient doués d'une vitalité puissante, d'une patience admirable, et qu'ils attendaient, comme ils l'attendent toujours, l'heure de la délivrance. Cette heure sonna pour eux en 1830. Ils furent délivrés de l'oppression quoti<liemie ; ils obtinrent des droits, tandis qu'ils n'avaient jusqu'alors vécu que <le tolérances. Le décret du 14 octobre 1870 leur a même donné des privilèges : iHes a naturalisés
GtUGRAl'IIIB l-ULITIQUE.
en niassf. I*i nic-surc ("'taU pout-C-tre iirt'ciiHtw, car In |>)iii>art de nos nouveaux toiiipatriotc» ont coiiscrviîI*;urs pnjugt'-s, leurs niicurs, Icurwprit iiii-rcantile et surtont leur hainu du elirétlen. An nom du ht litiiTté ile conscience, ils se sont cantonn/-s d:ins leurs pré}ng/-s relijfieux'. Sans doute ils naissent & iieine i\ la vie civilisée, et ils n'ont pu eneon: r<-|>udier tout un passé de souHrances et d'Inuiùliations : il aurait peut-
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être fallu qu'ils se rendissent dignes de ce titre de citoyen français, et ce n'est pas du jour an lendemain qu'on improvise pour tonte une gcnération des mœurs politiijues nouvelles. On n'a réussi qu'à exciter une incroyalile jalousie de la part des iniisulinans, et dt.'S défiances inconipréliensitdus eliez Il-s juifs. Pourtant, i\ l'heure actuelle, ils tiennent le haut du pavé, et étalent au grand jour leurs cér^îmoiiies. Des nynafïogues.t'éU-V(nt àcôtédes mosquées et des eatliéilrales. lA;unt rali-
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bins sont entoura»» de considération et accablés d'honneurs. L'Algérie en un mot est devenue pour eux ce qu*est déjA la France, une nouvelle terre de proniîssion.
Les musulmans qui , pendant plusieurs siècles , n'avaient toléré les chrétiens et les juifs qu'à l'état d'exception sont aujourd'hui forcés de vivre à leurs côtc»s. Est-ce indifférence de leur part, ou bien hypocrisie, ou encore excc*s de confiance dans les prédications de leurs marabouts, toujours est-il qu'ils paraissent s'acconnnoder de ce régime de tolérance. Il est vrai que toutes leurs mosquc*es sont debout. On en compte vingt et une rien que dans la ville d'Alger. Plusieurs d'entre elles ont été classées comme monuments historiques, et sont entretenues avec nmnificence. Leurs marabouts sont respectées ; ils ont toute liberté pour leurs fêtes et leurs cérémonies, ils exercent en un- mot leur culte sans être plus gené« que s'ils étaient encore les dominateurs de la contrée.
On pourrait même trouver que la tolérance française a été poussée jusqu'à l'excès, puisque l'autorité, sous prétexte de ne pas porter atteinte à la liberté de conscience , permet et même autorise d'odieux spectacles, par exemple les prétendus exercices de piété des Aissaoûas. On nomme ainsi des fanatiques, qui, sous l'empire de rex«iltation religieuse, subissent desniartyres volontaires. Ce n'est pas à Alger qu'il &ut assister à ces scènes lugubres, car les prétendus Aissaoûas de cette ville ne sont la plupart du temps que des saltimbanques ou des escamoteurs : mais qu'on se rende à Constantine ou à Laghouat, dans la mosqué^e fréquentc*e par ces sectaires : elle est remplie d'Arabes assis sur des nattes et gardant un profond silence. Tout à coup des tambours ré*sonnent, alors les assistants se lèvent, forment une chaîne de danse, et s'entraînent avec des mouvements rythmiques. Les tambours se taisent : aussitôt les danseurs poussent de fauves rugissements, et s'arrêtent. Mais voici qu'un bourreau s'avance : il enfonce dans la joue des patients de longues épingles, qui la transpercent, sans qu'aucun d'eux pousse une plainte; puis il saisit un fort poinçon, grossièrement emmanché danà du bois , et l'enfonce dans le flanc d'un malheureux, qui pousse un cri de joie en recevant cette terrible blessure. La scène s'anime. Tous aspirent à l'heureux moment de
souffrir. Celuî-cî fait sortir son œil de l'orbite, celuî-h\ se lal»oure la poitrine A coups de sal>re, un autre se tient debout sur le trandiaiit d'une lame acérée pendant que le bourreau saute sur son dos. On en voit qui U'client une pelle chauffée a blanc ; d'autres brisent du verre dans leurs dents et l'avalent avec un ravissement d'extase. < Dans cette salle toute remplie d'efHuves humaines, écrit un témoin oculaire, monte une cluileur tiède et endormante qui amené au front les i>erle8 de la sueur. Une inquiétude vague vient au cœur quand les regards se portent sur ces Arabes laissant aller leur tcte dans un iiiouveiuent étrange, comme si elle allait se détacher. Que le Scing chaud et rouge coule des plaies, et l'ivresse antitpie se réveillera avec tous ses déliR'S, el la rage animale se déchaînera avec toutes ses fureurs. » Les amateurs du pittoresque en effet peuvent trouver du charme A ces odieux spectacles'; mais est-il possible qu'ils se produisent publiquement, et en quelque sorte sous le couvert officiel, dans une terre française, et comment n'a-t-on pas encore compris qu'au lieu de surexciter le fanatisme musulman par de pareilles exhibitions, il fallait au contraire le resta*indre et l'entraver !
La conséquence de cette impolitiquê tolérance a été en effet une sorte de redoublement dans la haine des chrétiens. Les principaux agents de cette renaissance mahométane sont les kliotians ou frères, c'est-iVdirc les mend)res des associations religieuses. On en compte un certain nond>re en Algérie, toutes soumises à une forte disci]>line, toutes animées des mêmes sentiments de haine à notre égard, et poùr^ tant on les laisse se livrer publiquement à leur propagande et prêcher, au vu et au su de tous, Textennination des chrétiens. Ce qui rend si redoutables les khouans, c'est qu'ils sont laipies, et restent mOlé^ i\ la masse de la population. Ils sont assujettis à une hiérarchie d'autant plus re(h)utable qu'elle est volontairement acceptée. Jamais un Arabe ne sera reçu khouan sans que sa vie passé^e n'ait été l'objet d'une investigation sévère. Si les khouans ise contentaient de prières et de rites particuliers, ils seraient inoffensifs, mais ils se croient chargés de propager la foi nuisuhnane et veulent diriger à leur convenance le gouvernement temporel. Par bonheur ils se jalousent. Ce
Bont leurs dlvîsîons qui nous sauvent. Si par niallieur îls s*unîssaîent contre nous, il serait peut être difficile de leur résister. Il ne faut cependant pas nous dissimuler que ce sont des irréconciliables, et qu'ils nous détestent de toute leur aine et de toutes leurs rancunes inassouvies.
On compte aujourd'hui en Algérie sept confréries princii)ales de Jcliouans : la plus connue et la plus pacifique est celle des Tedjedjeria d'Ainmadlii, qui fut fondée dans la seconde moitié du dernier siècle. Son delcer^ c'est-à-dire sa manière particulière de prier, consiste à dire le matin cent fois de suite les deux mots : Dieu pardonne, cent fois une prière spé»ciale, et cent fois la fornmle : Dieu est Dieu, Mohamed est TaiHitre de Dieu. A trois heures ils répètent trente fois la première invocation, cinquante la deuxième et cent la troisième. La prière du soir est la même que celle du matin. Les Tc^ljedjeria repoussèrent les Turcs en 1790. En 1838 ils résistèrent i\ Abd-el-Kader, mais en 1843 firent leur soumission à la France. Le chef actuel de la confrérie, Sidi- Ahmed, est toujours resté notre allié ; il a même en 1870 épousé une Française.
Les Sidi-Youssef-Harusali habitent Constantine. Leurs chefs paraissent inoffensifs, car ils sont entre nos mains, mais on ne saurait trop les surveiller.
L'ordre de Mahomed-ben-Abderrahman, fondé à Alger, a son chef et ses principaux adeptes en Kabylîe. Lors de l'insurrection de 1871 nous avons partout retrouvé l'action secrète de ces khouans. Ils se taisent aujourd'hui, mais doivent continuer secrètement leurs dangereuses intrigues. Leur dc^er consiste i\ répéter 3,000 fois par jour la fornmle sacrée : Dieu est Dieu, etc.
La confrérie de Sidi- Abd-el-Kader Djilawi est très répandue. Son chef est en Orient* L'émir Abd-el-Kader passait pour être sous sa protection. Depuis la guerre de la conquête ses adeptes n'ont plus bougé, mais il est probable que les pèlerins qui reviennent d'Orient, revêtus du titre sacré de hadji, ont leurs instructions secrètes. L'ordre est peu répandu à Constantine et en Kabylie, mais sa vitalijté est indéniable. Il a des ramifications jusqu'en Hindoustan. A un moment donné il pour-
GËOUBAPUIE l'OLITlQUE.
mit Dons causer iK- t»'rieux etii1tnrrii.s en Kusc'îtaiit un fanatisme lutstik Les ^[ouIé-ïaïc,■I» unt luur ca|iitak' religieuse i\ Ouazaii dans lc3Iaroc. Il parait que l'eiuporeur du Mante est un de leunt adliéretits. Bon- Auiena et les autres agitateurs du sud Ornuais en font partie. C'est un onire trî-s dangereux par le gnuid uniul>rc et l'or^nisation de ses adli^Teiits.
Nous avons tK'jj\ parlr' des Aissaoiias. I^our capitale est i\ Mf^iiiincz dans le ilamc. On les regarde très i\ tort eoiniuu des jongluurb iuof-
ng. IK. ^ l« ALmwIliiHi
fensifs. Leurs c^-rénionies sinistres cadicnt peut-être de secrets desseins.
Viennent en denli^^e ligne les Derkaouas ou dêgumiUén. Ce sont les socialistes de l'Islam, lis nifcncnt une vie errante, [lortent un costume sordide, ne reconnaissent aucun gouvernement civil, mais font intervenir la divinité dans les aflaires publiques. Ce sont les apôtres parfaitement conscients du faiiatlsnie. I^'urs dogmes sont mat connus, car ils observent un secret rigoureux, mais ils reçoivent leur mot d'ordre du Rif, c'est-à-dire de la partie du Maroc oîi s'est conservée lu liainc ferouclic du elirétien. Dt'taclu'-s ries hiens terrestres, toujours prêts à
sacrifier leur vie, ces redoutables sectaires sont, en Algérie, nos ennemis les plus dotennîn^»s. Ils ont entre eux des signes de reconnaissance, se transmettent les nouvelles, surtout les mauvaises, avec une inconcevable rapidité, et sont toujours disposés i\ se ruer contre a les chiens de Roûmis. >» Seuls ils seraient impuissants, mais appuyés comme ils le sont par les indigènes, et toujours sArs d'échapper h notre vengeance en filant soit au Maroc, soit i\ Tripoli, soit même dans le Sahara , les Derkaouas constituent pour notre France africaine un danger permanent.
Nous connaissons les khouans, nous savons leurs secrets dé'sirs, nous avons eu déjà à lutter contre eux, et cependant, par incurie ou indifférence, nous les laissons agir. Avec une longanimité dont il y a peu d'exemples dans l'histoire et qu'il vaudrait mieux qualifier d'aveuglement, nous les encourageons même. Ainsi, pendant de longues années, on a vu sur les quais d'Alger des centaines de pèlerins s'entasser à bord des paquebots que nous leur fournissions gratuitement pour les transporter à la Mecque, c'est-à-dire pour leur permettre de se retremper aux sources mêmes du fanatisme^ et de rentrer en Algérie avec nn redoublement de haine et d'intolérance. Sans doute on a reconnu les inconvénients de cette mesure, et les pèlerins se transportent maintenant À leurs frais; mais on continue à protéger les zàoutas des khouans. Les zaouïas sont à la fois des chapelles qui servent de sépulture à la famille du fondateur; des mosquées oii se réunissent les tribus voisines pour les prières communes ; des écoles oii les enfants pendant toute l'année, les étudiants (folbas) pendant certaines saisons, et les savants {ulémas) à des époques fixes se réunissent, soit pour apprendre ce qu'ils ignorent, soit pour discuter certaines questions; des lieux d'asile oh tous les hommes poursuivis par la loi ou persécutés par un ennemi trouvent un refuge inviolable; des hôpitaux et des hôtelleries ; des offices de publicité et des bureaux d'esprit public : ce sont surtout des foyers de fanatisme et des centres de haines antifrançaîses. Généralement les zaouïas possèdent de grands biens provenant de dotations ou d'aumônes. Elles sont dirigées par yn chef qui prend le titre de cheick^- quand il appartient à la famille du fondateur, de
GEOGftAPillË POLITIQUE. 615
mohadem ou gardien, et iToukîl ou fondé de pouvoirs. Il a sous ses onlres de nombreux serviteurs, hoddaia^ soit i)Our cultiver les terres qui en déjwndeiit, soit pour servir le personnel multiple irccolîers, de marabouts, de pauvres et de voyageurs ipii fréquentent rétablissement Au lieu de fermer ou, tout au moins, de restreindre riniport^iiiee de ces zaouïas, nous les avons laissées grandir et se développer. Plus tolérants et surtout plus imprudents que nos prédécesseurs, les Turcs, nous avons de la sorte donné des armes à nos pires ennemis.
En résumé, le maliométisnie n'a pas reconnu le triomphe du christianisme. Sans doute il parait avoir renoncé à la lutte, mais quelque soudaine explosion révèle de temps i\ autre le danger. Dans les basfonds de la société algérienne fennentent et bouillonnent de dangereuses excitations. Par notre coupable indulgence nous avons exagéré et augmenté le danger. Il n'est que temps d'adopter une politique plus ferme. Certes nous ne voudrions pour rien au monde |>asser pour les apôtres de l'intolérance ; puisque le maliométisnie a une existence légale, il faut la lui laisser : mais t\ quoi bon favoriser ce culte qui sera toujours en opposition avec la civilisation et les intérêts français? Qu'on interdise, par mesure de police, les scènes odieuses auxquelles se livrent les Aissaoûas! Qu'on entoure d'obstacles, au lieu de les faciliter, les pèlerinages à la Mecque. Que les zaoulas soient non |ias fermetés mais coiiverties soit en écoles soit en hôpitaux, et soumises & une étroite surveillance! Enfin que les kliouans, puisqu'ils s'intitulent membres de sociétés secrètes, soient traités et poursuivis comme la loi française ordonne de traiter et.de poursuivre les membres de toute société secrète. Les musulmans ne nous savent aucun gré de nos ménagements : bien au contraire, ils les taxent de faiblesse et d'impuissance. Traités plus durement et surtout surveillés avec plus de soin, ils ne nous en aimeront ni plus ni moins : mais, au moins, la sécurité de l'Algérie sera assuré^,», et nous ne serons pas toujours menacés d'une guerre religieuse.