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tiques, un nouveau peuple envahisseur, les Chanan^*ens, chassés de Palestine, se fixaient dans laZeugîtane et l'Afrique proprement dite, c'est-à-dire en Tunisie, et s*y mélangeaient avec les populations déjs\ établies*.
Assurément ces indications sont fort vagues. Ni l'ethnographie, ni la chronologie sérieuse ne peuvent s'en contenter. Un grand fait semble pourtant se dégager, celui de l'existence d'une race indigrne, qui
FUf. 1. — yonurocnt in''g«lithliiur en Kali>lic.
aurait formé comme le fonds commun sur lequel seraient venus se superposer divers peuples conquérants : niais cette race indigène aurait conservé son autonomie, ses usages, sa langue même, et, bien que conquise, aurait fini par s'assimiler ses vainqueurs. C'est sans doute cette race qui a couvert de monuments mégalithiques, dont quelquesuns se sont conservés jusqu'à nos jours, le sol qu'elle occupait. Hérodote, au cinquième siècle avant notre ère, a donné l'énumération et décrit les mœurs de ces diverses peuplades, mais il ne parle pas de celles qui habitent la région de l'Atlas, l'Algérie et le Maroc actuel. C'est encore S.illuste qui paraît les avoir le mieux connues. Il établit
une dîstînctîon, quî dure encore aujourd'hui, entre les sédentaires et les nomades; lesprelnî^res ont occupé le littoral et les nombreuses vallées qui descendent des montagnes ; les secondés se sont fixées, ou plutôt ont campé sur les plateaux et dans le désert. Plusieurs des traits de sa description s'appliquent encore, à l'heure actuelle, aux possesseurs du sol. <t C'est une race dure et exercée aux fatigues. Ils couchent sur la terre et '^'entassent dans des mapaUa^ espèces de tentes allongées faites d'un tissu grossier, et dont le toit cintré ressemble à la carène renversée d'un vaisseau. Leur manière de combattre confondait la tactique romaine. Ils se précipitaient sur l'ennemi d'une manière tumultueuse ; c'était une attaque de brigands plutôt qu'un combat régulier.
Dès qu'ils apprenaient que les Romains devaient se porter sur un point, ils détruisaient Iei3 fourrages, empoisonnaient les vivres, et emmenaient au loin les bestiaux, les femmes, les enfants, les vieillards; puis les hommes valides, se portant sur le gros de l'armée, la harcelaient sans cesse, tantôt en attaquant l'avant-gardc, tantôt en se précipitant sur les derniers rangs.
Ils ne livraient jamais de bataille rangée, mais ne laissaient p!is non plus de repos aux Romains; la nuit, dérobant leur marche par des routes détournées, ils attaquaient à l'improviste les soldats qui erraient dans la campagne, ils les dépouillaient de leurs armes, les massacraient, ou les faisaient prisonniers, et, avant qu'aucun secours arrivât du camp romain, ils se retiraient sur les hauteurs voisines. »
Cette perpétuité dans les coutumes est importante à constater, parce qu'elle démontre que les peuplades africaines n'ont jamais adopté franchement la civilisation des nations qui les ont successivement conquises. Ailleurs la conquête étrangère a souvent amené d'heureuses révolutions : dans l'Afrique septentrionale les indigènes sont restés réfractaires au progrès. Jamais ils n'ont été capables de se fondre en un corps de nation, ni de repousser l'invasion extérieure, mais ils ont opposé à leurs conquérants la plus redoutable des résistances, celle de la force d'inertie. Tels ils étaient à l'origine de leur histoire, tels ils se maintiendront k travers les siècles et jusqu'à nos jours.
Les premiers de ces conquérants qui laissèrent une trace durable dans l'histoire de l'Afrique septentrionale furent les Phéniciens ou plutôt les Carthaginois. A une époque inconnue, mais qu'on peut fixer approximativement au onzième siècle avant notre ère, Byrsa avait été bâtie par Zoruf et Karchcdon. Ce n'était qu'une humble bourgade, trop heureuse d'acheter par un tribut la paix avec ses remuants voisins. En 888, la tyrienne Elissa, sœur de Pygmalion et veuve de Sichée, vint la renouveler ou plutôt la fonder de nouveau, mais eu lui conservant le nom de l'un de ses premiers fondateurs, Karchédon. Elissa était accompagnée par les nombreuses victimes de la tyrannie de Pygmalion. Aussi Karchédon, ou pour lui donner son nom usuel, Carthage, devint promptement comme une Tyr nouvelle, qui se dressa en face de l'ancienne, et la dépassa bientôt en puissance. Autour d'elle se groupèrent des villes déjA fondées, Leptis Magna, Sabrata, Tac<ipe, Thapsus, Leptis minor, et Hadrumete au sud-esrt; à l'ouest Utique, Hippone, et toutes les villes dont le nom commence par Rus, c'est-à-dire Cap, Rusibis, Ruscinara, Rusicadda, Rusaddis, etc. Dans l'intérieur des terres Auzia, Sitifis, Cirta, Capsa, Tisdrus, Zama et The veste. Ces dernières villes servaient d'entrepôt au commerce des Phéniciens avec les Touaregs du Sahara ou les Nègres du Soudan.
Les Carthaginois se mélangèrent promptement avec les indigènes, et de ces unions sortit une race nouvelle, les Libyphéniciens qui conservèrent de leur origine phénicienne l'activité et l'esprit d'aventure, mais durent à leur sang africain une ténacité et une persévérance à toute épreuve. Aussi devinrent-ils promptement le peuple le mieux doué pour le commerce et Carthage atteignit un degré inouï de prospérité.
Nous n'avons point k faire ici l'histoire de la domination carthaginoise en Afrique. Il nous suffira de rappeler que notre Algérie actuelle dépendait alors de Carthage, et que l'emplacement de la plupart de ses grandes villes avait déjà été choisi et déterminé par ces industrieux Phéniciens. Icosium, la moderne Alger, n'était encore qu'une humble bourgade, mais loi (Cherchell), Cirta (Constaiitîne), Sitifis (Sétifj, étaient d'importantes cités.
L'ALGÉniK.
La cîvîlîsatîon cartliagînoîse a laissé de profondes empreintes dans le pays, et, si la nationalité africaine avait dfi quelque jour se constituer, c'étaient ces Ihibiles, ces énergiques et intelligents négociants phéniciens qui auraient le mieux réussi & fondre en une grande nation, grâce au commerce, à l'industrie, et aussi à l'empire de l'habitude, ces peuplades sans liens et sans traditions.
La domination romaine, fut moins longue, mais plus énergique. Les Romains eurent à triompher non seulement des Carthaginois, mais aussi des Numides conunandés par leur roi Jugurtha. Cet énergique défenseur des droits et de l'indépendance des indigènes laissa en Afrique un impérissable souvenir. Un de ses parents, Juba, crut nn instant qu'il rendrait au royaume numidique son ancien éclat, mais il fut battu à Thapsus, chassé de sa capitale et obligé de se donner la mort. Un autre Numide, Tacfarinas, essaya de reconstituer l'indépendance nationale : il remporta quelques succès, mais se fit battre et tuer dans un camp retranché près d'Auzia (Aumale). C'étaient comme les dernières convulsions d'une nationalité expirante.
Maîtres par l'universel épuisement, les Romains adoptèrent la politique de Carthage, favorisant au gré de leurs* besoins les chefs indigènes et les neutralisant les uns par les autres. Bien qu'ils parussent 86 contenter du noble rôle de protecteurs, ils augmentaient leur pouvoir, étendaient leur domination, et comprimaient toute velléité d'insurrection en enserrant le p<ays dans le réseau d'une h.ibile administration. Rome en effet s'etTorça de faire oublier la conquête par des bienfaits. Elle civilisa non seulement le littoral et le Tell , mais franchit l'Atlas et atteignit le Sahara. On trouve à chaque instant dans notre colonie les traces de l'occupation romaine.
Un savant éminent, M. Léon Renier, a composé un livre rien qu'avec les inscriptions qu'il y a recueillies. Des ruines imposantes, des édifices encore debout attestent la splendeur du pays, tant qu'il fut administré par les proconsuls. Sans doute quelques-uns de ces hauts fonctionnaires abusaient parfois de leurs pouvoirs, et, de temps î\ autre, éclataient des insurrections, comme celle de Firmus qui osa tenir la campagne contre Théodose ; mais ce n'étaient là que des
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exceptions, etsî la Mauritanie Césarienne et Sîtifienne, tel était alors le nom de notre Algérie, avait perdu son indépendance, au moins avut-elle gagné un prodigieux développement de pruspérité matérielle. La carte de l'ancienne Afrique nous montre le pays couvert de routes qui le sillonnent dans tous les sens. Sétif, Cirta, Lamltessa,
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fif; t. «• Hnine nouiiiH à Luubc«d. Lf pcmorldio-
Hippone étiûcnt autant de rîclies carrefours où se croisaient les commu- DÏcatioDS. Dix routes' passaient à Sétif, six à Cirta et à HJpponc, cinq à Lambessa.
Il est vrai que toutes les parties de ce vaste domaine n'avaient pas accepté avec le même empressement le patronage de la mé' tropole. Les stations militaires étaient impuissantes il contenir les haines nationales. On ne domptait les tribus que par la force ; on les transplantait ensuite dans des lieux éloignés, mais à la première occasion elles revenaient, altérées de vengeance, en massacrant tout
8UT leur passage. Ainsi sans doute s'explique, par la perpétuité des antipathies nationales, la facilité avec laquelle s'écroula en Afrique la domination romaine, bien que plusieurs fois déjà séculaire.
Appelés par un traître, le comte Boniface, et conduits par un barbare de génie, Genséric, les Vandales s'emparent de toute l'Afrique du nord, et fondent à Cartilage un redoutable empire, qui dura plus d'un siècle (429-545). Les Vandales ont acquis une réputation de férocité, qui parait, d'ailleurs méritée. Dans leur haine aveugle des Romains, et dans leur zèle intempérant de néophytes .ariens, ils prirent plaisir à saccager tout ce qui rappelait à la fois l'autorité impériale et l'orthodoxie catholique. Leur nom est resté comme un stigmate flétrissant pour tous les ennemis des beaux-arts et de la civilisation.
Pourtant, une fois établis en Afrique, ils se laissèrent gagner par les douceurs de la paix. Ils concoururent à la culture des terres, et à l'exploitation de diverses industries. Ils exécutèrent de grands travaux hydrauliques soit pour l'arrosement des terres soit pour la culture de leurs jardins. Ils montrèrent même qu'ils ne manquaient pas d'aptitude pour les arts et la poésie. Un de leurs rois, Thrasamund, était savant et lettré. Leur dernier souverain, Gelûner, ne 8e consola de ses malheurs qu'en les chantant. Il est vrai que, de tout ce que les Vandales ont écrit, rien n'a été conservé; leurs monuments ont disparu. A peine s'il reste quelques médailles et quelques mots dans la langue pour appuyer d'une preuve matérielle le témoignage des historiens. La domination vandale en Afrique ne fut donc qu'un sanglant épisode, et, s'il a laissé tant de souvenirs, c'est à cause de l'immensité du désastre et de l'imprévu de cette invasion.
- Bélisaire, l'heureux général de Justiuien, substitua, non sans résistance la domination gréco-byzantine à la tyrannie vandale , mais la décadence avait commencé et ne devait plus s'arrêter.
•Les nouveaux maîtres de l'Afrique eurent en effet à compter avec des ennemis autrement redoutables que les Vandales : c'étaient les nomades qui, sortis de leurs montagnes et de leurs déserts, s'étaient emparés des riches domaines, jadis cultivés par les colons romains.
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et ruinaient avec leurs troupeaux les campagnes, qui naguère assuraient la subsistance de Tltalie.
En vain les successeurs de lîelisaire, Salonion, Sergius, Artabane, Jean Troglîta, essaient-ils de les refouler. Les nomades, toujours battus, reviennent toujours à la charge, et, peu à peu, le vide se fait autour d'eux. Des 600 évccliés qui existaient du temps des Romains, depuis Tingîs jusqu'à Tripoli, il n'en reste plus que 217 à l'époque de Bélisaire. Tous les autres ont été ruinés.
Vers la fin du règne de Justinien, un voyageur marchait des jours entiers sans rencontrer personne. Les guerres incessantes, le climat, les divisions intestines avaient fait leur œuvre de dévastation. La rapacité du fisc achevait la mine du pays. Un des empereurs, Anastase, ne s'avîsa-t-îl pas d'imposer le droit de respirer l'air? Ut quîsque pro hausto aère penderef. Près d'un siècle s'écoule dans cet état d'oppression et de dépérissement. Les Empereurs se succèdent à Constantinople, mais ils ne songent k leurs provinces africaines que pour les exploiter. Aussi la population européenne y diminue-t-elle constamment. Proeope assure que, dans l'espace de vingt années, depuis la conquête de Bélisaire, la population diminua de cinq millions d'habitants. Les Grecs ne possèdent bientôt plus que le pays compris entre la mer et les premières pentes de l'Atlas, et encore sont-ils obligés d'entourer leurs dernières cités d'imposantes fortifications, pour les défendre contre les attaques de plus en plus vives des nomades. L'affaissement dans lequel était tombée la cour de Constantinople ne lui permettra même pas de défendre ce débris de l'héritage impérial, lorsque se présentera, pour le lui disputer, un nouvel envahisseur, plein d'audace et d'énergie.
Ces nouveaux conquérants sont les Arabes. On sait comment, en moins d'un siècle, les sectateurs de Mahomet se répandirent dans toutes les directions et fondèrent un gigantesque empire. C'est en 647 qu'Abdallah arrive sous les murs de Tripoli, bat le patrice Grégoire et s'empare de la place. En 653 une nouvelle invasion amène les Arabes aux portes de Tunis; mais le véritable conquérant de l'Afrique est Oukbahben-Nafy, qui défait en plusieurs rencontres les Grecs, s'emp.ire en
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courant de la Numîdîc et de la Maurîtann», parvient jusqu'à T Atlantique, et poussant, son cheval dans TOcoan, sY'crîe en brandissant son cimeterre : <c Grand Dieu! si je n'ét-ais retenu par les flots, j'irais jusqu'aux royaumes inconnus de l'Occident. Je prêcherais sur ma route l'unité de ton saint nom, et j'exterminerais les peuples qui adorent un autre Dieu que toi ! d Ses successeurs Zohaïr-ben-Kaïss, Hassan le Gassaiiide, et ]\Ioussa-hen-Nosaïr consolident ces rapi<les conquêtes. Cartilage est détruite de fond en comble, et une capitale tout arabe, Kaïrouan, devient le siège du gouvernement du Maghreb.
Les indigènes avaient accepté volontiers la domination arabe, ])arce qu'ils se croyaient ainsi délivrés des exactions byzantines. Ils se soumirent également sans peine i\ la religion de leurs vainqueurs, mais ne Tacceptèrent qu'avec des schismes et des hérésies qui bientôt allaient détruire l'unité musulmane. En effet, une fois converties à l'islamisme, les tribus africaines qui jadis avaient fourni aux hérésiarques donatistes et circoncellions leurs partisans les plus déterminés, acceptèrent avec un égal entraînement les dissidences de leur nouveau culte, d'autant plus qu'elles leur fournissaient un prétexte pour essayer de recouvrer leur indépendance.
L'histoire de l'Afrique n'est plus alors qu'une longue série de révoltes comprimées et sans cesse renaissantes. Elle se fractionne, comme le reste de l'empire arabe, en une multitude de petits Étals qui ne cherchent qu'à empiéter sur leurs territoires réciproques. La puissance politique des kalifes est méconnue, et des dynasties purement africaines remplacent les anciens émirs du Maghreb. Deux de ces dynasties ont laissé un nom dans l'histoire ; celle des Aglabites qui eut son siège à Kaïrouan, et celle des Édrisites qui eut son siège à Fez. C'est l'époque la plus brillante de la domination arabe. Les kalifes protégeaient les sciences et les lettres. Ils avaient donné une grande impulsion h l'industrie, au conmierce et même à la piraterie. Tout le bassin antérieur de la Méditerranée était alors sillonné par leurs légères galères ; ils insultaient impunément les côtes d'Italie ou de France. Quelques-uns d'entre eux s'établirent môme en Provence et s'emparèrent des principaux passages des Alpes. Cette prospérité
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devait avoir un terme. Les Fatîmîtes du Caire et les Ommiades de Coydoue se disputèrent TAfriciue comme une proie, et des guerres interminables, qui durèrent plusieurs siècles, plongèrent de nouveau dans la désolation ce malheureux pays.
^Un Africain, Youssef-ben-Tascliefin , de la tribu des Zenaga, reconstitua et ramena à Funité les éléments épars de la puissance musulmane. Encouragé par un marabout, il appelle les tribus berbères à l'indépendance (1070), s'empare de l'ancien royaume des Edrisites, pousse jusqu'à Tlemcen et Alger, fonde une capitale à Maroc, et ne s'arrête qu'aux frontières d'Kgypte. Il passe même en Espagne et conquiert l'Andalousie. Youssef mourut en 1107. Son souvenir est encore vivant en Afrique. La dynastie qu'il fonda s'appelle la dynastie des Almoravides ou hommes de Dieu. Un autre Berbère, Abou- Abdallah-Mohammed, fondateur d'une secte dite des Almohades ou Unitairiens, ne tarda pas à se soulever contre les Almoravides. Son successeur Abd-el-Moumen réussit à se substituer à l'Almoravide Taschefih-ben-Ali, et la nouvelle dynastie régna sur toute l'Afrique moins l'Egypte et une partie de l'Espagne de 1130 à 1273.
Quand à leur tour tombèrent les Almohades, commença une période confuse, dont les éléments n'ont pas encore été déterminés. Un certain nombre de familles indigènes se succèdent et se renversent. C'est une énumération fastidieuse de crimes sans éclat et de révolu- ^tions sans grandeur. Quelques-unes de ces familles, les Beni-Meritin au Maroc, les Beni-Zian à Tlemcen, jettent pourtant un certain éclat : mais le besoin d'une domination stable se faisait partout vivement sentir, surtout dans le Maghreb-el-Aousat| la future régence d'Alger, morcelée en une foule de petits Etats , et sans cesse envahie par les souverains de Tunis ou du Maroc. Les indigènes étaient tout disposés à se grouper autour d'un pouvoir fort et unique, car ils étaient las de ces perpétuels changements. L'affaiblissement de la puissance arabe en Espagne et la conquête de Grenade par les rois catholiques hâtèrent et produisirent cette révolution.
Les Maures chassés de Grenade, et' mal accueillis en Afrique, s'étaient pourtant établis en assez grand nombre dans quelques villes
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du littoral, Chcrchell, Oran, Bougie, Alger. Pleins de haine pour leurs vainqueurs, ils devinrent les plus implacables ennemis de cette Espagne, dont ils avaient été chassrs. Ils demandèrent à la piraterie les ressources qui commençaient à leur manquer, et bientôt, leur audace et leur nombre croissant avec leurs succès, devinrent assez dangereux pour attirer contre eux les flottes espagnoles.
Comme ces expéditions n'apportaient au mal qu'un remède passager, les Espagnols se décidèrent à occuper quelques villes africaines. En 1497 Melilla, en 1505 Mers-el-Kebir, en 1509 Oran, en 1510 Bougie furent prises et fortifiées. Aussitôt Mostaganem, Tenez, Alger, Tunis même firent leur soumission et demandèrent à être reconnues vassales de l'Espagne. Il semblait que la piraterie fût frappée à mort : elle n'en était malheureusement qu'à son coup
d'essai.
C'est en effet vers cette époque que parurent deux aventuriers, Aroudj et Kair-eddin , connus en Europe sous le nom des frères Barberousse. On a prétendu qu'ils étaient originaires de Sicile, où de Lesbos : c'étaient de vrais musulmans,' animés d'une haine implacable contre les chrétiens. Une multitude de bandits, attachés à leur fortune, formaient sur leur flotte une redoutable armée. Comme ce n'était pas assez pour eux de courir la mer, ils voulurent s'emparer de points sûrs le long de la côte pour en faire à la fois des refuges et des magasins de ravitaillement. Ils échouaient une première fois devant Bougie, mais en 1514 ils s'emparaient de Djidjelli, en 1516 de Cherchell et d'Alger, puis bientôt de Tenez et de Tlemcen. Maîtres de ces villes importantes et sachant se rallier les tribus d'alentour dans le prestige de leurs succès , les deux frères, Aroudj surtout, se considérèrent non plus comme des pirates, mais comme de vrais souverains, ainsi qu'on en a vu surgir à maintes reprises dans le monde musuhnan. Ils chassèrent les Arabes de leurs emplois, dont ils investirent leurs officiers les plus dévoués, et déclarèrent solennellement que les membres de la milice auraient seuls le droit d'y prétendre à l'avenir. Ils refusèrent même aux fils des miliciens nés dans le pays d'y arriver, voulant que ce corps ne fût composé que de Turcs et de rené-
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gain étrangers. Ainsi se trouva constitue ce singulier gouvernement, qu'on nomma rO'fj>ac, sorte de république militaire et religieuse qui futélevée contre la chrétienté, connue lîlioJes etJIaltc le furent contre fislam. Méprisant tes anciens conquérants arabes et les indigènes berbères, et détermhiés à maintenir leur supériorité d'origine, les membres de l'Odjeac ne se recrutèrent qu'au dehors parmi leurs compatriotes orientaux et eurent soin de n'admettre dans teiirs rangs que
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des hommes éprouvés par leur courage. Lgaux entre eux et n'obéissant qu'A des chefs librement élus, ils formaient comme une classe à part dans la nation ou plutôt ils constituaient la nation tout entière, car les indigènes étaient censés leur appartenir, et ils administraient le pays à leur guise.
Kaïr-eddin et sou frère, judicieux politiques autant qu'hommes d'action, comprirent néanmoins que, pour se maintenir dans les posîtioas conquises, il leur fallait s'appuyer sur une force qui les assurât à la fois contre les indigènes et contre les chrétiens. La Turquie était
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alors à Tapogée de sa puissance. Les deux frères tirent hommage de leur conquête au sultan Sélim, qui s'empressa de consacrer par un firraan d'investiture cette souveraineté inattendue, qui venait s'ajouter à celles qu'il devait à ses armes (151G). Telle est l'origine et la nature de la prétendue suzeraineté du Sultan sur les ci-devant Etats Barbaresques.
Il n'entre pas dans notre sujet de raconter les luttes dramatiques soutenues par les frères Barberousse et leurs successeurs contre les Elspagnols et les autres peuples chrétiens : nous ne raconterons pas Dou plus leurs guerres continentales qui leur valurent assez rapidement tout le pays qui depuis porta le nom de régence d'Alger et correspond à peu près aux limites actuelles de notre colonie. Au dix-septième et au dix-huitième siècle s'amortit l'ardeur des conquêtes, mais les maîtres de l'Odjeac tournèrent alors vers la mer leur redoutable activité. Us furent à diverses reprises les maîtres de la Méditerranée, dont ils infestaient ler^ ^tes, et, derrière les murailles de leurs forteresses, ils bravèrent les vengeances de l'Europe. Nous n'avons pas à refaire ici la curieuse histoire de ces pirateries et de ces répressions avortées. Qu'il nous suffise de rappeler que , malgré les traités, malgré les promesses et les menaces, les Algériens étaient encore fort dangereux en 1830, lorsque la France se décida à venger des outrages accunmlés en s'emparant du principal de leurs repaires, de leur ca* pitale Alger.
Alger occupe le site de l'ancienne Icosium. Une inscription ro« maine, que l'on peut encore lire sur un pilier des arcades de la rue Bab-Azoun, porte le nom des Icosinati ou habitants d'Icosium. D'après Solin, € Hercule passant en cet endroit fut abandonné par vingt honmies de sa suite qui y choisirent l'emplacement d'une ville, dont ils élevèrent les murailles ; et aBn que nul d'entre eux n'eût à se glorifier d'avoir imposé son nom particulier à la cité nouvelle, ils lui donnèrent une dénomination qui rappelait le nombre de ses fondateurs, car le mot grec sî//iCi se traduit en latin par le mot ngùiU\ vingt. » Les auteurs latins, malgré l'illustration de cette origine, sont très avares de détails sur Icosium. Pline rapporte pourtant que Vespasien
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lui accorda le droit latin. A la fin du cin(]uiinie siècle, Victor, ^îvC-quc
d'Icosiain, est mentionn»!! parmi les pn'Iats d'Afriqne que le rpt vandale Hunncric envoya en exil à la suite du concile de Carthage, mais
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personne n'ignore que de sîr.iples bourgades jouissaient du mcmc privilège au temps de la prîi lîtive Eglise. Il ne faut donc pas voir dans ce fait une preuve de Tîniportance de la ville antique. Au rapport de Paul Diacre, Icosium tomba au pouvoir des Vandales qui le démolirent. C'est la dernière mention de cette ville dans l'antiquité proprement dite.
Quatre cent cinquante ans s'écoulent sans que rien rappelle la petite cité africaine. Dans la première moitié du dixième siècle, un chef berbère, Ziri, autorise son fils Bologgliinn A fonder trois villes, Medeah, Milianab et Djezaïr-beni-Mezgbanna. Cette dernière place est la moderne Alger. Le nom de Djezaïr, qui signifie les îles, et dont Alger n'est qu'une altération européenne, provient d'îlots qui s'étendaient en avant du port, et que plus tard les Turcs réunirent à la terre ferme pour former un môle. Le voyageur arabe Ibn-Haukal, qui visita Djezaïr quelques années seulement après la restauration de Bologgliinn la décrit en ces termes : a Djezaïr-benî-Mezghanna est bâtie sur un golfe et entourée d'une muraille. Elle renferme un grand nombre de bazars et quelques sources de bonne eau près de la mer. C'est à ces sources que les habitants vont puiser l'eau qu'ils boivent. Dans les dépendances de celte ville se trouvent des campagnes très étendues, et des montagnes habitées par plusieurs tribus de Berbères. Les richesses principales des habitants se composent de troupeaux de bœufs et de moutons qui paissent dans les campagnes. Dans la mer, en face de la ville, est une île oîi les habitants trouvent un abri sûr quand ils sont menacés par les ennenn*s. d
La notice de Bekri, qui écrivait vers 1000 ou 1065, est curieuse par ses détails archéologiques : a Mers-al-Djezaïr, dit-il, appelée aussi Djezaïr-benî-Mesghanna, est grande et de construction antique. Elle renferme des monuments anciens et des voûtes solidement bâties, qui démontrent qu'à une époque reculée elle avait été la capitale d'un empire. On y remarque un théâtre dont l'intérieur est pavé de petites pierres de diverses couleurs. La ville renferme plusieurs bazars et une mosquée. Elle possédait autrefois une vaste église, dont il ne reste qu'une murciillc couverte de sculptures et
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d'iiuagus. Le port est bien abrité, et possède une source d'eau douce. Il est trib fté^l»Qut6 par les marins d'Afrique, d'Kspagiie et d'autres pays. »
An temps des guerres des Almoliades et des AliiR.avidcs, le nom d'Al-Djezaïr est souvent nientîonné par les chroniqueurs aniWs et berbères, mais sans partîculariti-s notables. L'un d'entre eux, El-Aldery, après avoir admiré la situation de la ville, park avec uu cer-
AxoxK'
»(. I. — Vat d'Algir; d-m|>rè> unt paran du JU'K|jtUiiK (ULk muti'iiut i U tUMIutMiiuo ntlouli!.
tain mépris de l'ignorance de ses habitants : < Cette vîllc, écrit-il, est privée de la science comme un proscrit de sa famille. Il n'y reste plus aucun personnage qu'on puisse compter au nombre des savants, ni QD individu qui ait la moindre instruction. En mettant le pictl dans rintérieur de cette cité, je demandai sî l'on pouvait y rencontrer des gens éclairés ou des personnes dont l'érudition offrit quelque attrait; mais, comme dit le proverbe, j'avais l'air de clierclier un cbeval plein et des œufs de chameau, s
C'est au seizième siècle qu'Alger prit subitement une grande imporlaoce. En 1510 les Espagnols, fatigués par les incursions des pirates, firent construire une grosse tour sur une des petites iles alors en
avant du port. Ils l'armirent de pièces de gros calibre, qui pouvaient battre la ville et la nommèrent le Pefion d'Argcl, c'est-à-dire le rocher d'Alger : mais les frères Barbcrousse créent l'Odjeac et s'établissent & Alger. Aroudj repousse en 15IG la flotte de Fraiicesco de Vera. Kaïreddin disperse les vaisseaux de Hugo de KIoncade (1518), et s'empare
«f. f. — FMnttd'Alnliam Daqnci
du Pefion (1530); son lieutenant Hassan aga voit se briser devant les mars d'Alger l'imposante armada de Charles Quint (1541), et, dès ce moment, les pirates, maîtres incontestés de la place, en font le principal de leurs repaires et le centre de leur puissance. De 1515 à 1830, soixante-seize pachas ou deys se succèdent à Alger; la plupart meurent assassinés, mais l'Odjeac se maintient à travers ces révolutions incessantes, et Djezaïr reste la capitale d'un territoire qui, grandissant toujours, forme ce que l'Europe appelait la régence
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d'Alger. A diverses reprises les peuples clirétlcns essaient de réduire les pirates, mais Alger cinq fois boitil>ardée, par Duqiiesne eu 1C82 et 1G83, par d'Kstrécs en 1C8S, par les Espagnols en 1783, et par TAnglais Exmuuth ca 181G, se relève toujours de ses ruines, et reste pour l'Kurope comme une menace et un d^B, jusqu'à ce que la France, provoquée et poussée à bout, termine en la brisant l'iiistoirc nationale d'Alger.
HISTOIUE RÉSUMÉE
AYANT L'EXPÉDITIOX DE 1830.
Piemicm relations entre la France et rOdjcac — Les cheraliers de Malte an stcge d'Alger en 1.>I1. — Projet d'occnpation de TAIgi^Tic par Charles IX. — L'Odjcac et Henri IV. — L'Odjeac et Lonis XIIL — Bcaufort contre les Algûricns. — Le double bombardement d*AI<^r par Duqucsnc. — Bombardement d* Alger par d'Estrécs. — Les pirateries pendant le dix-huitième siècle. — La France et rOdjeac de 1789 à 1815. — Le dey Hussein. — Les griefs de la France. — Insulte au con.«ul BtTal. — Affaire de la ProTcnce.
Les relations entre la France et TOdjeac algérien furent cVabord excellentes. On sait que nos rois furent les premiers des souverains de l'Europe qui non seulement entretinrent avec les Turcs des rapports diplomatiques, mais encore signèrent avec eux une véritable alliance offensive et défensive.
Les corsaires d'Alger, qui se considéraient alors comme les vassaux de Constantinople, se montrèrent constamment nos alliés. Dès 1520 ' ils concédaient aux négociants provençaux (e privilège exclusif de la pèche du corail, ainsi que l'exportation annuelle des grains, des cuirs, des laines, des cires et autres productions du pays. En 16G1 deux armateurs marseillais, Lynche et Didier, fondaient un comptoir entre la Galle et le cap Rosa. C'était le Bastion de France, le premier de nos établissements i\ la côte d'Afrique. En 1561 Petremol, agent du roi de France en Turquie, demandait la création d'un con-
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Bulat à Alger. Cette demande n'était pas accueillie , bien que le titulaire, un certain Bertholle, eut dé}\ été designé. En 1579 nouvelle tentative qui échoua encore. En 1581 nous étions plus heureux, et le consulat de France à Alger était enfin créé. Les Trinitaires de Marseille en achetaient la propriété, et un certain lîoineau en devenait le premier titulaire. Depuis ce moment jusqu'à 1830 les relations diplomatiques entre la France et la régence d'Alger ne furent jamais interrompues , sauf en temps de guerre.
Ce qui peut-être inspira aux Algériens, plus encore que l'alliance turque, un profond respect de la France, ce fut le courage déployé par quelques-uns de nos compatriotes, lors de la fameuse expédition dirigée par Charles Quint contre Alger.
On sait que l'Empereur avait réuni contre l'Odjcac des forces imposantes : 15 navires de guerre et 451 bâtiments de transport, montés par 12,330 marins et 23,000 soldats. Une centaine de chevaliers de Rhodes, récemment installés à Malte, et parmi eux Savignac de Balaguer, le porte-drapeau de l'Ordre, et Durand de Villegaîgnon, le futur historien de l'expédition, faisaient partie de l'armada. Le débarquement s'effectua sans résistance (23 octobre 1541) et les Impériaux s'emparèrent de toutes les positions qui dominaient la ville. Alger semblait condamnée.
La tempête la sauva. Des pluies torrentielles tombèrent tout à coup sur l'armée chrétienne, qui n'avait pas encore reçu son matériel de campement, et des vents impétueux empêchèrent la flotte d'approcher du rivage. Les Algériens profitèrent de la lassitude et du découragement des chrétiens pour tenter une sortie générale. Tout plia BOUS leur choc impétueux. Ils surprirent et égorgèrent les postes avancés et arrivèrent jusqu'au camp.
Au milieu de la panique générale, les chevaliers de ilalte firent face à l'ennemi, se groupèrent autour de leur étendard porté par le brave Savignac de Balaguer, ne tardèrent pas j\ disperser les assaillants, et, prenant à leur tour l'offensive, marchèrent sur la porte de Bab-Azoun. Leur charge fut tellement vigoureuse que l'aga Hassan, effrayé de leur audace, fit fermer la porte, abandonnant
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les fuyards au feu des chevaliers qui en firent un grand massacre. S'ils avaient 6té soutenus^ la ville aurait pu cire prise ; mais le plus grand désordre régnait dans Tarmée chrétienne, et Tf^mpereur ne se doutait seulement pas qu'une poignée de braves étaient aux portes d'Alger.
Abandonnés de tous, écrasés par les projectiles qui tombaient sur eux du haut des murs, les chevaliers de Malte se décidèrent 2\ reculer jusqu'au défilé de Cantarat-el-Afran pour y soutenir une nouvelle attaque des Algériens. C'est i\ ce moment que Savignac de Balaguer, furieux de voir qu'il fallait retourner en arrière, planta sa dague dans la porte Bab-Azoun en criant aux assiégés : <l Nous reviendrons la chercher I y>
Dans les nouvelles positions occupées par les chevaliers s'engagea un terrible combat, dont les indigènes conservèrent longtemps le souvenir. Villegaignon s'y distingua par sa froide valeur. Réunis en un seul groupe qui barrait comme une muraille l'entrée du défilé, et résolus à mourir pour sauver l'armée, les chevaliers firent subir à l'ennemi des pertes effroyables. On raconte que Villegaignon arracha de son cheval un Algérien qui venait de le frapper de sa lance, et, quoique blessé, trouva la force de le clouer à terre avec sa dague. Les ennemis, étonnés de cette résistance, se réfugièrent alors sur les hauteurs voisines et décimèrent sans péril ces héroïques défenseurs de la bannière chrétienne. Près de la moitié d'entre eux, trente-huit sur quatre-vingt*seize, et parmi eux Villegaignon, gisaient à terre, morts ou hors de combat, lorsque enfin l'Empereur chargea en personne pour les dégager. Ils avaient peut-être sauvé l'armée : ils avaient certainement sauvé l'honneur du drapeau (25 octobre 1541).
Les chevaliers étaient allés au combat couverts de leurs cuirasses, mais portant au-dessus de ces cuirasses des soubrevestes de soie cramoisie ornées de la croix blanche. Les Algériens se souvinrent longtemps de ces hommes rouges, qu'ils n'avaient pu entamer. Le bruit se répandit parmi eux qu'Alger ne tomberait que sous les coups de guerriers vêtus de rouge, et, si on en croit la tradition, les pantalons garance et les retroussis écarlates de nos soldats, en 1830, justifièrent
cette prédiction. Tous les historiens du temps s'accordent à exalter le courage de ces chevaliers dont le plus grand nombre appartenait à la langue de France. Ce sont eux encore auxquels l'Empereur confia le périlleux honneur de fonner Tarrière-garde et de couvrir la retraite. Pendant quatre jours en effet ils réussirent à contenir la poursuite, et empêchèrent le massacre des traînards.
La blessure reçue par Villegaignon le priva de l'honneur de prendre part à ces quatre jours de combats acharnés : on avait dû l'emporter du champ de bataille et l'embarquer tout de suite. Il fut assez heureux pour échapper à l'effroyable tempête qui engloutît la plupart des survivants de ce désastre, mais sa blessure se rouvrit pendant la traversée et îl fut forcé de s'arrêter à Rome pour y achever sa guérison. C'est dans cette ville qu'il profita de ses loisirs forcés pour composer en latin la relation de l'expédition d'Alger, qui est restée le plus précieux des documents qu'on puisse citer sur la désastreuse entreprise de Charles Quint.
Est-ce à la profonde impression produite sur l'esprit des Algériens par la valeur des Français, est-ce à la bonne réputation dont jouissaient nos. souverains dans tout le monde oriental, est-ce à d'autres motifs restés inconnus : toujours est-il que, dès le milieu du seizième siècle, l'Algérie faillit devenir colonie française. Les Algériens avaient été fort menacés par les Turcs après la bataille de Lépante. Ils pensèrent à se donner à la France et écrivirent dans ce sens à Charles IX. On doit regretter de ne plus avoir l'acte authentique par lequel le pays s'offrait de lui-même à la domination française. Ce serait un titre séculaire et un précédent historique, mais on a conservé une lettre de Charles IX à l'éveque d'Acqs, son ambassadeur à Constantinople, en date du 11 mai 1572, laissant entrevoir que cette décision fut provoquée par un mouvement de la population indigène disposée à secouer le joug des Turcs. Ce document est peu connu; nous le citerons à cause de son importance et de sa rareté :
c M' d'Acqs, c'est pour vous avertir comme ayant ceulx d'Alger deslibéré d'envoyer par devers moy me prier les prendre et recevoir en protection et les deffendre de toute oppression, mesmement des
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entreprinscs que les Espaîgnolz veulent faire sur eulx et leur pays, ie me suis résolu y entendre, m'ayant semblé ne debvoîr négli^^cr ccste occasion, quand ce ne seroit que pour empescber lesdîts Espaignolz s'en faire maistres, comme ils fcroient facilement, es tans les villes et places despourveues de vivres et hors de moyen d'en recouvrer à cause de la grande inimitié des janissaires et ÎTaures, et très mal garnies de munitions de guerre pour se pouvoir defîendre de cest orage, s'ilz ne sont
assistez par moy Au moyen de quoy ie suis résolu embrasser ceulx
dudict Alger et les recevoir en ma protection, estant asseuré que ce sera chose aussy agréable au Grand Seigneur, comme il m'en aura très grande obligation; et qu'en ceste considération il sera très aise que mon frère le duc d'Anjou en soit et demeure roy, en lui payant le tribut accoustumé, et duquel il demeurera content. Ce que ie vous
prie moyenner et lui proposer dextrement Et si mon entreprinse
réussit ainsi que i'espère qu'elle fera si ceulx dudict pays continuent en ceste opinion qu'ilz m'ont mandée, estant asseuré que ledit Grand Seigneur sera beaucoup plus ayse que ledit pays soit entre les mains de mondit frère, luy en faisant telle reconnoissance , que s'il estoit occupé par lesdits Espaignolz, lesquels sans difRculté s'en saisiront ri je n'y metz pas la main. >
Notre ambassadeur à.Constantinople était un homme froid et avisé qui se rendit compte de tous les dangers de cette politique d'aventure, et supplia son maître de ne rien entreprendre contre Alger avant d'avoir obtenu l'assentiment du sultan. Sa lettre est fort curieuse (31 juillet 1572). En voici quelques extraits : 4: le ne voy pas qu'il y ait de quoy rire avecques eulx , et ne me puys persuader qu'ilz sceussent trouver ce desseing là bas, puisqu'il est question de s'en emparer et de le tenir avant d'en avoir prins adviz de celluy à qui le fonds appartient..... le ne me sens pas assez hardy pour leur faire avaller cette tiriaque sans leur desguiser les ingrediens, dont il ne faut doubter que ie n'en souffre par dessus la mesure de mes forces et de ma patience... S'ileust plu à V. M. m'advertir de ceste entreprinsc de bonne heure, l'eusse mis peine de faire que vous y eussiez esté recherché, sans monstrer que vous en feissiez desseing de vous en saisir et le forcer : mais à
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cestc heure que vous commencez par l'exécution, il est bien malaisé qoe ic m'y sccussc conduire s dextrcnicnt que ic n'y demeure enclotié. Dieu me soit en aide par sa bonté. > Notre représentant avait «^and peur de voir l'alliance turco-françaisc rompue par cette équipée : an moins essaya-t-il d'en tirer tout le parti possible, et, connue il considérait àéjk l'occupation comme un fait accompli, il écrivit par le mênic courrier au duc d'Anjou pour lui donner quelques cnuscîls dictés par Fa
Hf. T. — Lr «V «JwiH CH«H 111). mÊpmt 0 t» •»»«
coDDVssanœ des affaîres orientales : < Surtout ie tous supplie ti^^ humblement tous ganler de la perfidie des Maures, et commander qu'il ne soit &ict ancnn desplaisir aux Turcs ny en leurs tDOsqoées et reKgioD, nj oi leurs peiscoDes et bions; uionstrant que toat ce qni se tût de rostre part ne tient qu'au bien et profict du Grand Seigiiear, protestant de Iny rendre son pays après que la «nierre qu'il a contre le roy d*Espagne sera finie». Ce langage se d(«t tenir aux Turcs qui sont par delÀ, et mesme au ï-icc-roy qui y est i prvsont, afin qu il n'ayt ocnsîou d'en fcire de grandes exclamations par deçà, qui tontes tombeloient sur moL >
Malgré ses défiances et ses craîntcs justifiées d'ailleurs par les procédés des Turcs à l'égard des diplomates dont ils croyaient avoir à se plaindre, l'éveque d'Acqs s'acquitta de sa délicate mission. Il annonça au sultan que le duc d'Anjou drsirait vivement s'établir s\ Alger, mais il eut soin de présenter cette occultation comme projetée et nullement comme accomidie. Il ne reçut qu'une réponse dilatoire : « le pense bien qu'ils n'ont garde de mordre en ceste grappe, combien que de ce costé là ne soit iamais venu par deçà un seul escu en trésor de ce prince, et que le vice-roy qui est ordinairement commis en la garde du pays face entièrement son proflit de tout le revenu d'iceluy : qui me faict croire que ce n'est pas grand chose , et que la domination des Maures et des dé'serts de Libye est aussi différente des belles et fertiles plaines de Flandres comme les pays esloignez l'un de l'autre. Par ainsy il est à craindre que ceux qui tournent les desseings de mondit Seigneur de ce costé là ne lui fassent prendre la paille pour le grain. j> Quelques jours plus tard, le 20 aoCit 1571, l'éveque était admis à une seconde audience du sultan, mais n'obtenait que de vagues promesses. Il s'empressait de les transmettre à Charles IX, et faisait en même temps parvenir au duc d'Anjou l'expression de son dévouement. Il finissait sa lettre en lui proposant de travailler à le faire élire roi de Pologne, d le pense, écrivait-il, que ceste entreprinse se trouveroit sans comparaison plus seure, et plus grande et plus riche que celle d'Alger, oîi il n'y a que des mutins et mal contans, suiets à révoltes ordinaires. >
II est probable que Charles IX, en songeant à établir son frère à Alger, cherchait surtout à se débarrasser de lui. L'offre inattendue du trune de Pologne fut bien accueillie par les deux princes. On sait que le duc d'Anjou fut en effet nommé roi de Pologne, avant de devenir notre Henri III. L'occupation d'Alger fut donc abandonnée. L'éveque d'Acqs en fut enchanté, non seulement parce qu'il redoutait pour lui les effets de la colère turque, mais aussi parce «lue, sincèrement, i! ne croyait pas à l'utilité pour la France de s'établir sur une côte inhospitalière et dans un pays mal connu.
Si pourtant Alger nous eût appartenu dès le seizième siècle, il se
peut que notre histoire nationale eût été singulièrement moilifii-e. Au lieu de tourner notre activité vers le continent, où nous n'avons r<îcolté que des déceptions, nous serions devenus un peuple du marins et de colons. I/Afriqui; du Nord serait sans doute française à l'heure actuelle, et la grande tcuvre de civilisation que nous pourauîvoDS en ce moment aurait été avanc^-e de trois siècles. Charles IX n'avait donc pas été mal inspira; en songeant à s'établir à Alger, et il est A
regretter que les prudents conseils de notre ambassadeur & GonGtantïnople aient été suivis trop à la lettre.
Les Algériens nous surent très mauvais gré d'avoir ainsi été dédaignés. Malgré les traités et les ordres impératifs du sultan, ils nialtriûtèrent à diverses reprises dos négociants, coururent sus h nos Davires dans la Méditerranée, et remplirent leurs bagnes d'esclaves français. Notre consul, lîoineau, protesta, mais il fut jeté eu prison (1584) et la France, alors déchirée par la guerre civile, ne sut ou ne put tirer vengeance de cet outrage. Un nouveau consul, de Vias, fut plus heureux. Les déprédations des Algériens continuaient. Ils pré-tendaient qu'en couvrant de notre pavillon eertnins navires étrangers, nous les frustrions de leur bien, et, sous ce prétexte, ils pillaient tous les navires qu'ils rencontraient, même ceux qui étaient notoirement français. Le consul se plaignit de cette Infraction aux traités. Henri IV,
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qui régnait alors, ordotiiin à ses galères d'oser de représailles envers la tiiarine algériciioe peiulaiit que son ambassadeur demanderait à Constautinople la répression immédiate de ces hostilités. Le sultan reconnut la justesse de ces réclamations, et ordonna la restitution des navires capturés et le paiement d'une forte indemnité. Heder-paclia, qui gouvernait alors Alger, voulut continuer ses courses contre les navires
français, mais le lacet fit justice de su désobéissance, et il fut étranglé en 1604. En môme temps un haut fonctionnaire de la Porte se rendait ÀAIger pour ordonner la reconstruction du Bastion de France, et la restitution de tous les esclaves français. Il annonçait aussi que, dorénavant, le roi de France était autorisé à se faire justice lui-même en cas de nouvelles contraventions de la part des corsaires algériens.
C'était un vrai triomphe pour la France, mais il ne fut pas de Ionise durée. Les Algériens étaient alors fort redoutables. Depuis qu'un
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corsaire flamand, Simon Danser, leur avait appris t\ substituer 2\ leurs galères des vaisseaux pontés et à voiles, leur marine était devenue formidable. Ils s'intitulaient fièrement les rois de la mer, et s'indignaient de voir le drapeau français couvrir des navires, qu'ils considéraient comme leur proie. Aussi, }\ maintes reprises, se jetèrent-îls sur nos vaisseaux, qu'ils capturaient malgré les traités, et dont ils enfermaient les équipages dans leurs bagnes. Ce fut en 1C05 que saint Vincent de Paul, allant de Marseille à Narbonne, fut pris par des corsaires qui guettaient les barques revenant de la foire de l>eaucaire. Que si nos négociants usaient de représailles, comme le firent les Marseillais, ils s'en prenaient A nos consuls, et ne leur rendaient la liberté qu'après leur avoir imposé une forte rançon.
Il fallait à tout prix sortir de cet état qui n'était ni celui de paix ni celui de guerre. Une démonstration énergique était en quelque sorte imposée à la France, mais nous n'avions alors ni marine, ni amiral, et nous nous débattions péniblement contre les difficultés intérieures. Ainsi s'explique la longanimité de nos souverains à rég«ird de ces pirates. En 1616 première négociation qui n'aboutit qu'à un échange de prisonniers. En 1618 nouvelle négociation, conduite par le baron d'Allemagne, mais elle fut interrompue par des massacres réciproques. Les Algériens jettent à la mer un éijuipage marseillais, et ceux-ci se vengent en assassinant un envoyé d'Alger, qui se trouvait dans leur ville, ainsi que quarante Turcs de sa suite. En 162G troisième tentative : le capitaine Sanson Napollon , chargé de la négociation, se rend à Alger, où on lui fait de belles promesses, à condition qu'il rendra les esclaves algériens qui ramaient sur nos galères. Napollon réussit à les racheter, revient à Alger en 1628, et signe enfin un traité définitif, le 19 septembre de la même année. Le IJastion de France devait être rebâti et la pcclie du corail reprendre son cours. En retour, la France s'engageait à payer 26,(X)0 doubles, 16 000 pour la milice et 10,000 pour le trésor de la Kasbah. Le traité Dortait en outre que les navires de la compagnie pouvaient naviguer librement le long des côtes d'Afrique qui dépendaient de la régence, iQg Qe seraient jamais inquiétés par les corsaires algériens^ seraient
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reçus dans les ports en cas de mauvais teiii[)S, et traitas ca alliés. Ce traité ne fut jamais exécuté. Les < rois du la mer s ne voulaient plus reconnaître ni auiis ni ennemis : la mer était leur domaine, et ce n'était pas à la Kléditerranée qu'ils bornaient leurs déprédations : ils commençaient k s'aventurer dans l'Océan. On a calculé que, de 1C18 à 16.34, ils avaient pris quatre-vingts navires français, dont cin-
TIV. !•, — Qiliiieiu; •l'opri-i oneiécli: tic:
qoante-dcux appartenant pmx ports de l'Océan. Leur valeur totale s'élevait à 4,752,600 livres tournois, et ils étaient montés par 1,331 matelots, qui rejoignirent dans les bagnes d'jVIjjer les 2,000 captifs fïaDçaîs qui y étaient déji\ renfermés. Il est vrai que les vaisseaux français, quand ils étaient en force, usaient de représailles, et que les Marseilliia surtout se signalaient par leur impitoyable rigueur : mais toute sécurité avait disparu. Kn 1C29 et lG:i3 Leroux d'Infreville et Henri Je Seguiran, chargés par lîiclielieu d'inspecter les côtes de l'Océan et de la Méditerranée, lui adressèrent des rapports qui constatent cette décadence et cette faiblesse. Les descentes des pirates algériens et) Provence étaient si nombreuses que les habitants de la côte avaient
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imaginé des signaux de jour et de nuit pour se prévenir mutncllement de leurs at tafiucs et 1 ûclicr de s'en garantir. La terreur inspirée par les pirates était si générale que ciiaquc maison était transformée en une sorte de forteresse. D'ailleurs les pirateries étaient encouragées par un odieux trafic. Des chrétiens résidant i\ xMger y achetaient A vil prix les marchandises volées par les pirates, puis, les expédiant de nouveau en Eu-
rope, les y vendaient au-dessous de leur valeur, gagnant encore à ce honteux négoce. Richelieu résolut de mettre un terme k ces lirigandagcs ; mais obligé de faire face i\ d'immenses embarras i\ l'intérieur et :\ l'extérieur, il ne put donner aux mesures qu'il prit toute retendue m'-ccssaire. Cependant il garnit de galères les côtes de la Méditerranée et entama des négociations avec les chevaliers de Malte pour faire de leur île une possession française. Kii 163G l'occasion lui parut favorable pour contraindre les Algériens i\ modifier des conventions « qui ne paraissaient plus dignes du roi de France. » L'archevêque de Sourdis venait de passer de l'Océan dans la Méditerranée avec des forces imposantes. Il devait, apr?s avoir repris aux P'spagnols les îles d'IIyères et de
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I/rins, <c ranger la côte de Barbarie, depuis Tunis jusqu'à Alger et demandera ceux desdites villes les esclaves français qu'ils détiennent au pnjudice des traites de paix qu'ils ont faits avec le roi, en offrant de rendre les Turcs qui sont A Marseille, en faute de quoi la guerre leur sera déclarée, tous les hommes et vaisseaux desdites villes pris ou brûlos; même on s'efforcera de brftler ceux qui sont dans le port d'Alger, sans néanmoins s'engager trop, d Lo nécessité de tenir la mer contre les Espagnols empêcha Sourdis a d'aller à Alger, comme il l'écrivait lui-même, pour leur faire connaître le pavillon de France par la bouche de ses canons. > Mais il détacha une escadre commandée par lecapit^iine Simon Lepage, commandant du Bastion de France, chargé de négocier la paix, et par Tamiral de Mantis ou ]\[antin. On voulait en effet procc^ler d'abord pacifiquement.
Cependant, par une contradiction fâcheuse, au moment où les bâtiments français se présentaient sous pavillon parlementaire, quelques navires algériens furent capturés. Cette maladresse faillit coûter la vie à notre consul Pion, et à l'agent de la compagnie du Bastion à Alger, Mussey-Saul, qu'on voulait brftler vif. Mantin et Lepage s'étant retirés sans avoir cherché à employer la force, les Algi^^riens n'en devinrent que plus hardis et plus insolents. Ils firent marcher des troupes contre le Bastion, qui fut détruit une seconde fois. 317 Français qui s'y trouvaient furent réduits en servitude. Seul le gouverneur parvint à se sauver à Tabarka.
Sourdis et Richelieu ne pouvaient laisser impunis de tels actes. En 1640 une nouvelle escadre commandée par de ^lontigny fut envoyée contre Alger. Du Coquiel, gentilhomme ordinaire de la suite du roi, était chargé de la partie diplomatique. Il réussit, le 7 juillet, à signer un traité peu glorieux, en vertu duquel le Bastion de France était, il est vrai, relevé, mais les esclaves français ne recouvraient qu'en partie la liberté, et les Algériens conservaient le droit de visite sur nos bâtiments, sous prétexte de s'assurer de leur nationalité. Richelieu fut tenté de désavouer du Coquiel, mais comme ce dernier s'était empressé de relever le Bastion de France, le cardinal craignit de compromettre ce naissant établissement. Il aurait certes mieux fait de
c^'der au premier mouvement et de rompre avec les Algériens : car ce traité, maigre ses stipulations onéreuses, ne fut jamais exécuté. Les actes de piraterie continuèrent; nos pêcheries de corail furent bouleversées et nos agents massacrés. Les bagnes d'Alger furent, comme par le passé, remplis d'esclaves français dont les gémissements excitèrent une telle émotion, que les Pères de la Trinité furent obligés de faire dans tout le pays des quêtes pour les racheter. Un pasteur protestant de la Rochelle, Maistrezat, adressa aussi de fréquents appels à la charité pour retirer des bagnes ceux de ses coreligioonaîres, qui étaient abandonnés par les Pères de la mission. On n'a, pour se rendre compte des humiliations quotidiennes, des vexations et des outrages subis par la France, qu'à parcourir la très intéressante Uistoire de Barbarie publiée en 1C19 par le P. Dan. Certes mieux aurait valu une répression énergique, car les Algériens, enhardis par l'impunité, s'habituèrent à ne plus voir dans les Français des alliés, mais une sorte de bétail humain qu'il était facile d'acquérir, et dont on était assuré de se défaire à bon compte.
Cette situation déplorable devait se prolonger jusqu'au règne de Louis XIV. Les Algériens ne respectaient plus aucun pavillon et croisaient sur toutes nos côtes. En vain le commandeur Paul, les chevaliers d'IIocquincourt et de Tourville, envoyés à leur pçursuite, réussirent à les ramener à Alger : ils n'osaient pas attaquer la ville, et à peine avaient-ils pris le large que les pirates recommençaient à é'cu-
mer la mer.
Ce ne fat qu'en 1662 que le roi se décida à frapper un coup décisif. Il voulait tout d'abord fonder un établissement en Afrique. <c Ce que je désireroîs le pliis, écrivait-il le 19 mars 1662 au duc de Beaufort , ce seroit que vous pussiez prendre quelque poste fixe en ^Afrique, soit qu'il fût fortifié, soit qu'il fut dans une assiette à le pouvoir être facilement. i> Beaufort n'avait pas réussi du premier coup, maïs en 1663 il refoulait la flotte algérienne dans ses ports. L'année suîvante il débarquait avec 6,000 hommes d'infanterie à Gigeri, près d'Alger, et s'emparait de la ville (23 juillet). Aussitôt le roi, pour assurer les conséquences de cette victoire, commandait des travaux de
fortification. D( ji\ mcrnc il demandait qu'on étudiât les moyens d'apprivoiser les Maures et de leur faire accepter l'occupation française comme une protection. Mais, pendant une absence de Beaufort qui était parti pour continuer la chasse aux corsaires, les indigènes s'enhardirent à attaquer leurs vainqueurs. Ils s'approchèrent du camp mal défendu, et prirent rapidement de tels avantages qu'un assaut irrésistible semblait imminent. Les Français se troublèrent. Gadagne, qui les commandait, eut beau leur promettre des renforts, d(j;\ partis de France. Les officiers eux-mCmes, entraînés par les soldats, imposèrent au général l'évacuation. On se rembarqua en désordre dans la nuit du 29 au 30 octobre, laissant au.\ Algériens presque tout le matériel et le canon. Pour comble de malheur un des vaisseaux qui ramenaient les fugitifs, la Liine^ périt en vue de la Provence, corps et troupes, avec environ 1,200 hommes.
A cette nouvelle, Louis XIV défend à Beaufort de rentrer à Toulon ; il lui envoie un supplément de vaisseaux et de vivres pour tenir la mer, et lui ordonne d'agir de telle sorte ^ que les Algériens ne se vantent plus de l'échec de Gigeri. >
Beaufort, en effet, parcourt en vainqueur la ^léditerranée pendant toute l'année 1CC5. En juin il s'empare de trois vaisseaux algériens en vue de la Goulette, et brûle le reste de l'escadre. En août il s'empare de nouveaux vaisseaux sous les forteresses de Cherchell.. Le chef de l'Odjeac se nommait alors Ali. C'était un homme d'esprit et de mérite. Il comprit le danger auquel il s'exposait en bravant la colère de la France, se huta de conclure un traité de paix, et le fît observer avec la plus grande exactitude (ICGG), mais il fut assas- Biné. Sous ses successeurs tous ennemis déclarés de la France les déprédations continuèrent. Ce fut alors que s'illustra Porcon de la Barbinais. C'était un officier malouin, prisonnier des Algériens et qui fut envoyé par le dey à Louis XIV pour lui proposer des conditions de paix. Il avait promis de revenir, si son ambassade ne réussissait pas. Porcon savait à l'avance que ces conditions étaient inacceptables. Il va à Saint-Malo, met ordre i\ ses affaires, puis revient à Alger. Le dey fît trancher la tête i\ ce nouveau Régulus.
Louis XIV, alors occupé par les grandes guerres de dévolution et de Hollandci méprisa longtemps ces attaques qui ne laissaient pas que d'être gênantes et ces insultes qu'il affectait de ne pas connaître. Le danger existait pourtant, et c'est une vraie page d'histoire que ce fragment de Toraison fun^bre de Iteaufort, par lilascaron : € Quand je me souviens qu'il n'arrivoit point de vaisseau dans nos ports qui ne nous apprît la perte de vingt autres; quand je songe qu'il n'y avait personne qui ne pleurât ou un parent massacré, un ami esclave ou une famille ruinée; quand je me rappelle l'insoleote hardiesse avec laquelle ils faisoient des descentes presque à la portée de notre canon, oîi ils enlevoient tout ce que le hasard leur faisoit rencontrer de personnes et de butin ; que les promenades même sur mer n'étoient pas sûres; qu'on craignoit toujours que, de derrière les rochers, il n'en sortit quelque pirate; quand je me représente les cachots d'Alger ou de Tunis remplis d'esclaves chrétiens... mon imagination me rend ces temps malheureux si présents que je ne puis m'empccher de m'écrier : Usqucquo^ Domine^ ùnpropcralil ini-micus? >
N'était-ce pas en 1G78 que Regnard était enlevé par les pirates entre Civita-Vecchia et Toulon ! Sans doute il n'a pas mis ses aventures à la scène, mais il les a racontées, avec quelques embellissements, dans son aimable nouvelle intitulée In Provençale. Aussi bien le dey ne se contenta bientôt plus de ces insultes répétées. En 1G82 Baba-Hassan prenait contre la France une attitude décidément hostile. On raconte même qu'il fit venir notre consul, et, lui montrant la flotta prête à appareiller : « La paix avec ton pays est rompue, lui dit-il. Malheur h ton maître! dans quelques jours ces vaisseaux auront anéanti sa marine et son commerce? ^ Cette insolente provocation détermina l'envoi d'une grande expédition, dont le commandement fut confié au vieux Duqucsne. Elle se composait de onze vaisseaux de guerre, de quinze galères, de deux brûlots, de quelques tartanes et de cinq galiotes à bombes. C'est pour la première fois que paraissait ce nouvel engin de destruction, inventé par Renaud d'É liçagarray . Ces galiotes étaient des bâtiments de la force des vais-
seaux de cinquante canons, maïs elles avaient un fond plat et étaient renforcées de puissants madriers pour résister au recul du mortier. Elles portaient chacune deux mortiers places en avant du grand mat sur une plate-forme de bois, supportée par des couches de niadriers et de câbles , et huit canons à l'arrière. La flotte parut devant Alger à la fin d'août 1682. Les vaisseaux, empêchés par la grosse mer, ne firent d'abord que peu de mal t\ la ville et même une des galiotes à bombes laissa tomber son projectile à bord. Duquesne, hardiment, ordonna aux vaisseaux de se rapprocher des forts, et le feu, mieux dirigé, recommença avec plus de justesse et de vivacité. Le 4 septembre, après une nuit de bombardement, dont il avait été facile de suivre les déguts dans la ville et dans le port , les Algériens députèrent à Duquesne un vicaire apostolique, le père Levacher, qui remplissait alors les fonctions de consul de France ; mais l'amiral refusa de le recevoir et fit continuer le bombardement. Le 5, des envoyés du dey se présentèrent, mais ils ne voulurent pas livrer les esclaves français qui remplissaient les bagnes, et Duquesne inflexible ordonna de ne pas interrompre le feu* Son obstination allait avoir raison de la résistance algérienne , mais le mauvais temps se déclara. L'amiral , qui redoutait les tempêtes de Téquinoxe et avait d'ailleurs rempli sa mission, puisque la ville était à moitié détruite, rentia à Toulon.
Ce n'était qu'un demi-succès. Bossuet, dans son oraison funèbre de Marie-Thérèse, célèbre pourtant cette revanche passagère dans le style des prophètes ; mais l'eflet de ce coup foudroyant dura peu. Quelques semaines après le départ de Duquesne, les Algériens, qui Be vantaient d'être assez riches pour rebâtir une ville nouvelle, avaient déjà repris la mer et recommencé leurs incursions.
Louis XIV, irrité de leur audace, chargea Duquesne de conduire contre eux une nouvelle escadre, et d'achever cette fois l'œuvre de destruction. Le 28 juin 1C83 les galiotes s'embossaient devant la ville et ouvraient le feu. Les effets en furent si destructeurs que les Algériens épouvantés envoyèrent à l'amiral le père Levacher, accompagné d'un Turc et d'un interprète. L'amiral, avant d'entamer aucune négociation, exigea la libération de tous les esclaves français, et de-
L'ALGEniE AVANT 1830.
manda comme otages l'amiral ^lezzomoitc et le capitaine Ali. Ces conditions furent acceptées, et les négociations coranicnc^rcnL Le point en litige était le payement d'nnc forte indemnité de gtierre. Uezzomorte engagea Duqucsne à le laisser aller & terre, et lui promît
qn'en une lieure il en ferait plus que le dey en quinze jours. L'amiral le crut et le rendit à la liberté; mais i\ peine Mezzomortc avait-il débarqué qu'il faisait assassiner le dey, prenait sa place, arborait le drapeau rouge sur tous les forts et annonçait i^ l'amiral que, s'il continuait à lancer des bombes, il ferait mettre des chrétiens à la bouclie des canons.
38 L*ALGÉUIH.
Duquesne prit cette mesure pour une faufaronuade et ordonna aux galiotes de recommencer leur œuvre de destruction; mais les Algériens exaspérés, et, parait-il, excités par un négociant anglais, enfoncent alors les portes du consulat de France, le pillent, s'emparent du père Le vacher, le portent sur une chaise, car il éti\it perclus de tous les membres, l'attachent à la bouche d'un canon et y mettent le feu. Vingt-deux autres chrétiens périrent de la mcme façon. L'un d'entre eux se nommait Choiseul. Il était déji\ attaché à la bouche du canon, quand il fut reconnu par un capitaine algérien qui jadis avait été son prisonnier et avait été fort bien traité par lui. Le capitaine se jette à son cou et demande sa grâce, attestant qu'il va mourir avec lui, si on ne le détache pas. Les Algériens ne l'écoutent même pas, et le mcme coup de canon fait deux victimes au lieu d'une seule.
Une centaine de maisons avaient été détruites» quelques mosquées renversées, trois gros corsaires coulés dans le port, plusieurs centaines d'Algériens tués. Personne encore ne songeait à se rendre, et la provision de bombes s'épuisait. Duquesne envoya demander au dey s'il voulait traiter. Mezzomorte refusa, et la flotte française, qui n'avait plus de munitions, fut obligée de rentrer à Toulon (25 octobre), ramenant pour tout trophée un grand nombre de captifs libérés.
L'année suivante l'amiral de Tourville se présenta encore devant Alger à la tête d'une nombreuse escadre, et annonça qu'il allait recommencer à bombarder la ville si on n'acceptait pas la proposition du roî de France. Les Algériens, malgré leur jactance, commençaient à comprendre que la France finirait par les vaincre, et ils craignaient de sanglantes représailles. De plus, le dey Mezzomorte était en butte à diverses conspirations, et désirait, pour se maintenir au pouvoir, n'avoir pas à redouter une attaque étrangère. Cette fois les négociations ne traînèrent pas en longueur, et le 25 avril 1684 un nouveau traité était signé. Il portait en substance que les relations internationales se feraient librement et sans obstacle, que tous les esclaves français seraient rendus, que les navires français
et algériens se respecteraîcnt et s'entraîderaîent inutuellenicnt, etc. En résumé, la France reprenait à Alger son ancienne prépondérance^ au grand désespoir des Anglais, des Hollandais et même des Espagnols qui avaient mis en jeu toutes sortes d'intrigues pour entraver les négociations.
Cette fois encore la paix ne fut pas observée. Dès 1085 nos navires de commerce étaient de nouveau Insultés et pillés. Les expéditions des pirates devinrent même si fréquentes, et les pertes qu'ils firent subir à notre commerce furent si considérables que le ministre de la marine, en 1C86, ordonna une chasse A outrance contre les navires algériens et promit une prime considérable pour chaque capture. Le dey riposta en jetant au bagne notre consul Piolle , et en augmentant les fortifications d'Alger. Le 29 juin 1C88 d'Estrées paraissait en rade d'Alger, et annonçait qu'il allait bombarder la ville, et userait de représailles si les Algériens lançaient encore des chrétiens en guise de boulets. Pendant quinze jours le feu des galiotes ne discontinua pas et fit des ravages affreux dans la ville. Mais les Algériens résistèrent avec une énergie qu'on ne saurait s'empocher d'admirer, s'ils ne l'avaient souillée pas d'odieux actes de cruauté. Ils attachèrent à la bouche de leurs canons un missionnaire, le père Montmasson, le consul Piollci et trente-huit autres Français. D'Estrées riposta en ordonnant le massacre do dix-sept prisonniers turcs, dont les cadavres furent placés sur un radeau qu'on poussa dans le port. Il fut néanmoins obligé de rentrer à Toulon avec son escadre. Cette fois encore la France n'avait réussi qu'à entasser des ruines.
Do part et d'autre on commençait & se lasser de cette guerre sans pitié et sans résultat. Les Algériens n'osaient plus sortir de leurs ports, mais le commerce français ne recouvrait pas sa sécurité. Mezzomorte, le héros de la résistance nationale, entama des négociations, que le gouvernement français continua avec plaisir. Le 2G juillet 1690 l'ambassadeur, Mohanmied-el-Eniin-Cogea, était reçu en audience solennelle, et adressait à Louis XIV un discours emphatiquei Oii, tout en le comparant à Alexandre et i\ Salomon, il le priait de
reprendre avec les anciens alliés de la France les bonnes relations d'autrefois. Louis XIV répondit avec hauteur qu'il agréait les excuses des Algériens, et oublierait volontiers ses griefs, à condition que le nouveau traité fat, non pas un armistice, mais une paix définitive. Le traité fut en effet signé. Il confirmait purement et simplement les stipulations déjà tant de fois promises et si souvent violées.
Pendant le dix-huitième siècle aucun fait saillant ne mérite d'être signalé dans Thistoire de nos relations avec la régence. C'est toujours la même répétition de conventions, de traités, de renouvellements, de menaces et de déprédations. Il serait peu intéressant d'en suivre la fastidieuse énumération dans un aussi rapide résumé. Qu'il nous suffise de rappeler le traité conclu le 10 janvier 1701 par le chevalier de Fabry, commandant l'escadre mouillée i\ Alger, avec le dey Ali-Aga : tous les griefs passés devaient être oubliés. S*il survenait une rupturci tous les résidents français avaient trois mois pour mettre en ordre leurs affaires. Dans le cas de collision entre deux bâtiments, les coupables seraient punis soit par le dey, Boit par notre consul, suivant leur nationalité, et, dans tous les cas, il ne serait fait aucun mal aux Français résidant dans les villes de la régence. Certes ces conventions n'avaient pas grande valeur : elles servaient néanmoins d'expédients temporaires pour amortir les pirateries.
Les pirateries en effet continuèrent| malgré les progrès de la civilisation, pendant tout le dix-huitième siècle, moins violentes peut-être que jadis, mais tout aussi persistantes. On se souvient que Molière, quand il s'égare dans le champ de la fantaisie, met en scène des esclaves enlevés par des Turcs. Le Géronte des Fourberies de Scajnn ne'trouvait pas invraisemblable le voyage de son fils dans la fameuse galère. Au dix-huitième siècle le nom et la pensée des pirates algériens étaient encore familiers aux imaginations populaires, car des milliers de prisonniers continuaient & vivre et à souffrir dans les bagnes, sous le regard de consuls impuissants ou de religieux trop pauvres pour soulager toutes les misères.
En 1720 le père Gomelin écrivait son Voyarje pour la rédewpUon
L'ALOERIE AVANT 1830.
des captifs^ oîi il racontait les toucliantes avcntnrcs de 51"* de Bourk, une enfant du neuf ans, prise sur mer en allant de Cette en Kspagne, et le danger couru par une jeune Espagimle, Anne-Marie Kemnndez.
n mentionnait ^-gaiement les marins, les soldats et les cIicTalicrs de Malte, victimes de la piraterie l>arl>arcs<iuc. Xe trouve*t-un pas, dus la liste des captifs qu'il racticta, jusqu'à un pCcheur des eûtes de Terre-Neuve! £n X'ÎZi^ un Suiïise au Ecrvice de la France, le chevalier d'Arreger, <Stait pris sur un navire français, et réduit en escla- - vage. «Sa captivitû dura cinq ans. Il fut d'abord assez doucement
traité | puis soumis aux travaux les plus rudes. Il a raconté ses infortunes dans un toucliant récit | véritalile page d'histoire, dont nous donnerons quelques extraits :
€ On nous occupa à traîner une grande charrette cliargéc de gros quartiers de pierre, à laquelle une douzaine de chrétiens enchaînés comme nous deux à deux, et placés devant nous, étaient aussi attelés; j'y trouvai bonne compagnie, si Ton peut appeler de ce nom ceux avec qui on est en esclavage. Il y avait quantité d'officiers et de soldats espagnols et irlandais, dont plusieurs étaient de familles distinguées. Jeunes et vieux, nous eûmes bientôt fait connaissance, et nous nous consolions mutuellement. J'étais d'abord assez charmé de pouvoir sortir de ma prison oîi, depuis six mois, je n'avais vu le ciel que par une petite ouverture; mais je ne pouvais m'accoutumer au métier qu'on me forçait de faire... On nous occupait à charger le sel que les vaisseaux anglais et français apportaient , à décharger le blé des vaisseaux algériens, à tirer de la mer le sable nécessaire pour lester les vaisseaux lorsqu'ils devaient aller en course , à transporter dans les magasins le plomb et le fer que les Suédois et les Hollandais apportaient aux Algériens pour faire la guerre aux jchrétiens... Enfin on nous occupait à toute espèce de travaux, sans considérer que nous n'étions point faits à cela, et qu'enchaînés deux i\ deux, nous ne pouvions travailler qu'avec beaucoup de peine... Notre travail devenait encore plus pénible par l'ardeur du soleil de l'Afrique à laquelle nous étions exposés toute la journée , sans pouvoir nous bouger de la place oii l'on nous mettait. Nous ne pouvions la quitter qu'à midi, pour prendre, chacun suivant ses moyens, quelque nourriture : encore n'osait-on pas se nourrir convenablement, dans la crainte de passer pour riche , et de rendre, par cette opinion qu'on aurait de nous, notre rachat plus difiicile.
€ Nous étions si serrés dans notre prison que les uns avaient été contraints de suspendre aux planchers des espèces de bois de lits, f\ la matelotte, et les autres de placer leurs lits au-dessus des lits des premiers. Chacun attachait sa chaîne i\ son lit, en lui donnant autant de largeur qu'il fallait pour pouvoir se retourner... Nos peines ne
L*ALG£RIE AVANT 1830. . 43
finissaient pas avec le jour; c'était pendant la nuit que les chrétiens se tourmentaient les uns les autres. Nous trouvant ainsi pêle-mêle, il fallait soutenir rindépendance d'un chacun. J'étais ordinairement couché à huit heures, et quand j'étais une fois endormi, toutes ces querelles, tous ces tintamarres ne m'éveillaient guère; les fatigués que j'avais supportées le jour et la tristesse que m'inspirait ma situation me procuraient les plus belles nuits que j'aie jamais eues de ma vie. i>
Ce simple fragment des mémoires d'un soldat ne justiiie-t-il pas, si elle avait besoin de l'ctre, la punition de tant d'outrages accumulés depuis trois siècles , et n'est-il pas vrai qu'en interdisant à tout jamais le retour de semblables scènes, la France a bien servi la cause de la civilisation et de l'humanité?
La révolution de 1789 n'apporta aucun changement dans les relations de la France et de l'Algérie. Les traités de paix et d'amitié furent renouvelés en 1791 et en 1793, mais, lors de l'expédition d'Egypte, le Sultan ayant fait appel à tous les musulmans au nom de l'islam menacé, les corsaires algériens se jetèrent sur nos vaisseaux et ruinèrent notre commerce dans la Méditerranée. Une fois encore notre malheureux établissement de la Galle fui renversé de fond en comble, nos nationaux et notre consul jetés dans les bagnes. Lorsque la Turquie en 1800 signa la paix avec la France, elle força les corsaires à cesser leurs incursions. Le 30 septembre un nouveau traité fut signé avec les Algériens ; il confirmait les précédents, c'est-à-dire nous restituait les concessions d'Afrique, ainsi que les effets et les marchandises saisis. Le chargé d'affaires de la République française, Dubois-Thain ville, le renouvela même avec plus de développements le 17 décembre 1801, mais il ne fut pas mieux observé que les précédents.
Les pirateries se renouvelèrent et devinrent mêmes si fréquentes que le premier consul Bonaparte se crut obligé d'adresser une lettre menaçante au dey (1803). <t Je vous écris cette lettre directement, parce que je sais qu'il y a de vos ministres qui vous trompent, qui vous portent h vous conduire d'une manière qui pourrait vous attirer de ^ands malheurs. Cette lettre vous sera remise en mains propres
par un adjudant de mon palais. Elle a pour but de vous demander réparation prompte, et telle que j'ai droit de l'attendre des sentiments que vous avez toujours montrés pour moi... 3> Suivait Fénumération des griefs... « Je vous prie de vous méfier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France, vous ne pouvez en avoir de plus grands; et, si je désire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence qui vient d'être rétablie et qui seule peut vous maintenir dans le rang et la position oîi vous êtes ; car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes envers moi seraient punis. Que si vous voulez vivre en bonne amitié avec moi, il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance faible; il faut que vous fassiez respecter le pavillon français, celui de la république italienne qui m'a nommé son chef, et que vous me donniez réparation de tous les outrages qui m'ont été
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Le dey répondit une lettre pleine de déférence et d'obséquiosité, car les musulmans s'inclinaient volontiers devant le héros des Pyramides et d'Aboukir, le sultan de Feu comme ils l'avaient surnommé, et lui donna satisfaction sur tous les points. II finissait en lui annonçant le rétablissement de la compagnie de la Galle et ajoutait : c Vous dites qu'il y a des hommes qui me donnent des conseils pour nous brouiller : notre amitié est solide et ancienne, et ceux qui
chercheraient à nous brouiller n'y réussiraient pas Si i\ l'avenir
il survient quelque discussion entre nous, écrivez-moi directement et tout s'arrangera à l'amiable. t>
. Tant que les flottes françaises se montrèrent dans la Méditerranée et que Bonaparte fut en mesure d'appuyer ses paroles par des actes, les Algériens restèrent fidèles au traité; mais quand la journée de Trafalgar eut anéanti notre marine militaire, et lorsque le pavillon anglais eut remplacé le nôtre dans tous les ports de la Méditerranée, les Algériens n'obéirent plus qu'à ce qu'ils croyaient être leur intérêt Dès 1806 ils avaient admis sur les marchés, dont nous avions le monopole, la concurrence des Maltais et des Espagnols. En 1807 ils vendirent à l'Angleterre nos concessions africaines, et rompirent ouverte-
Ilv' . %k^m
ment. Us recoiumenc^rent même leurs pirateries, et de nouveau des esclaves français peuplèrent les bagnes algériens.
Une de leurs plus illustres victimes fut le grand astronome Arago. En avril 1807| obligé de quitter précipitamment File de Majorque oîi il mesurait l'arc du parallèle compris entre le mont Galatzo et Iviça, il se rendit à Alger sur une barque de pécheurs. Accueilli par notre consul, Dubois-Thainville, il B*embarqua pour Marseille, mais fut pris en mer par un corsaire espagnol. Le dey d'Alger protesta contre cette insulte faite à son pavillon , et obtint qu on rendrait la liberté à l'équipage. Jeté par la tempête à Bougie , et fort maltraité par les indigènes qui le dépouillent et le pillent, il n'est sauvé que par un marabout, qui le prend sous sa protection, et le conduit à Alger couvert du burnous des Arabes : mais il est fort mal reçu par le dey, qui le fait inscrire sur la liste des esclaves et l'envoie servir à bord des corsaires de la régence en qualité d'interprète. Arago ne recouvra sa liberté que sur les instances du consul de Suède, et ne put rentrer en France qu'en juillet 1809.
On peut ne pas aimer Napoléou j mais il faut lui rendre cette justice qu'il s'efforça en toute circonstance de maintenir la dignité nationale. Irrité par ces misérables attaques, il forma le projet de se venger, et, bien que réduit à l'inaction par le manque de vaisseaux, il prépara une expédition contre Alger. Un des meilleurs officiers de la marine impériale, le capitaine Boutin, fut chargé par lui d'explorer le littoral algérien, et d'y chercher un port de débarquement. Il accomplit sa mission avec une scrupuleuse habileté, et, d'un doigt prophétique, indiqua la plage de Sidi-Ferruch, oii devaient débarquer les Français vingt-trois ans plus tard. Il indiqua même dans son rapport le nombre des troupes et des vaisseaux à employer, et l'itinéraire à suivre dans la marche contre Alger. Ce fut l'empire, par conséquent, qui prépara la conquête de 1830, et il ne serait que juste de remettre en lumière le nom du capitaine Boutin.
Au congrès de Vienne il fut un moment question de former une ligue contre les corsaires. L'Angleterre s'y opposa, parce qu'elle craignait que cette répression ne rendît i\ la France son ancienne in-
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flucnce, mais Yélan était donné, et les nouvelles insultes des Algériens allaient enfin déchaîner Torage qui depuis trois siècles menaçait la ville coupable.
Depuis 1818 régnait à Alger le dey Hussein. Ce n'était pas un homme ordinaire. Né à Vourla, petite ville de l'Asie Mineure, vers 1767 ou 1773, fils d'un officier d'artillerie qui lui fit donner une excellente éducation, il partit de bonne heure pour Constantînople , s'y enrôla dans le'corps des topchis ou canonnicrs, et, par son aptitude, son zèle à remplir tous les devoirs du service, ne tarda pas à se faire aimer de ses chefs, et à obtenir un grade élevé : mais il était opiniâtre et irascible. Ayant un jour violé la discipline, il ne voulut pas subir la peine qu'il avait méritée, partit secrètement pour Alger, et s'enrôla dans rOdjeac. Comme les membres de l'Odjeac, une fois qu'ils avaient rempli leurs obligations militaires, pouvaient vaquer à d'autres occupations, Hussein, afin de se créer une position indépendante, s'improvisa négociant. Il réussit au-delà de toute attente, et sut déployer une aptitude spéciale pour l'administration et le maniement des affaires. La dey Omar l'appela aux fonctions de secrétaire de la régence, et lui confia la direction dea domaines de l'État. Ali-Kodja, son sirccesseur, témoigna une égale bienveillance à Hussein. A la mort d'Ali- Kodja, en 1818, Hussein fut proclamé son héritier. Il refusa d'abord cet honneur, mais les instances de la milice le décidèrent à accepter. Comme il le racontait plus tard, dans un voyage qu'il fît à Paris après la conquête, € il y allait de ma tête, car ceux dont le suffrage était tombé sur moi m'auraient tenu compte du mépris que je semblais fidre de leur vote, et les prétendants, sur lesquels je l'aurais emporté, m'aiinuent considéré comme leur ennemi personnel. Force me fut d'accepter. >
Ce souverain malgré lui ne connaissait que trop les hommes auxquels il devait son élection. Quelques jours après son avènement il faillit devenir leur victime. Sorti de son palais pour inspecter des travaux de fortifications, il fut entouré et menace par les soldats turcs qui n'avaient pas contre lui de sérieux griefs, mais espéraient trouver dans l'élection d'un autre dey de nouveaux profits. Hussein se
L*âLGÉRTE avant 1830. 47
le tint pour dit : il s'enfeniia dans son palais, la fameuse Kasbab, et n'en sortit que douze ans plus tard, lorsque nos soldats entrèrent victorieux à Algen
Pendant les douze années de son règne, Hussein se fit remarquer par sa justice et par sa fermeté. L'Orient tout entier était alors agité par des réformateurs qui semblaient vouloir initier leur pays i\ la civilisation européenne. Hussein éprouvait pour ces réformateurs une vive et sincère admiration. Il aurait voulu faire en Algérie ce que le sultan Mabmoud i\ Constantinople et Méhémet-Ali en Egypte s'efTor- (aient de réaliser, et peut-être y serait-il parvenu sans ses imprudences et ses torts vis-à-vis de la France.
Notre représentant i\ Alger n'inspirait à Hussein qu'une médiocre sympatbie. Le consul Deval était né dans le Levant II connaissait la langue et les usages turcs, car il avait exercé pendant plusieurs années les fonctions de drogman à Péra, mais il avait contracté dans l'exercice de ces fonctions l'babitude de ces formes souples et obséquieuses que les autorités musulmanes exigent toujours des agents inférieurs. Deval en an mot ne représentait pas la France avec assez de dignité, de laideur si l'on préfère ; car il faut être ndde avec les Orientaux, sinoD ils prennent la longanimité pour de la faiblesse et les conces* aioDS pour des actes de lâcheté. C*est ce qui arriva à notre consul : 0 ne fut pas assez cassant et fit trop de concessions.
Depuis trois siècles la France possédait non loin de Bone une certaine étendue de territoire, désignée sous le nom de concessions cTAfri^ue^ d(mt la possession^ moyennant un léger tribut de 17000 francs, nous avait été confirmée, en 1518 et 1692, par les sultans Selim et Adimet Ce territoire procurait des bénéfices assez considérables i ceux de nos négociants qui exploitaient les bancs de corail de cette partie du littoral africain. Le dey consentit à nous le restituer en 1S17, mab à condition que la redevance annuelle serait portée de 17000 à 60000 firancs. Deval eut la fiûblesse d*y consentir. Deux ans après, «I 1$19, Hussein déclara qu il &lbdt opter entre la cessation immédiate de notre privilège ou une redevance de 500000 francs. Au lieu de lefoser, IWval se soumit à cette nouvelle exigence. Ce fut en pnre
perte. Hussein, en 182C, accordait h toutes les nations ce droit de pcche, qui nous était réservé, et, par une singulière contradiction, prétendait nous forcer à lui donner encore la redevance de 200000 francs. Cette fois TafTaire resta pendante : elle ne devait être tranchée que par la conquête.
< A ces sujets de plainte venait se joindre la violation incessante des traités : recherclies violentes dans la demeure de nos agents consulaires ; droits exigés de nos négociants en dehors ou au delà des tarifs; visite de nos bâtiments en pleine mer; navires français attaqués et pillés par des sujets de la régence. Bien plus, la Restauration, en 1825, ayant accordé sa protection au pavillon romain, le dey reconnut ce protectorat, prit l'engagement officiel de le respecter, et, dix-huit mois plus. tard, malgré cette promesse, il laissait arrêter par ses corsaires deux bâtiments romains, dont il prononçait la confiscation et autorisait la vente, puis, celle-ci opérée, Hussein en partageait le prix avec les capteurs, i»
L'affaire la plus grave était relative à une certaine créance Bacri- Busnach. En voici Torigine : deux négociants algériens, Bacri et Busnach, avaient fait à la France, sous le Directoire et le Consulat, d'importantes fournitures de grains : ils n'avaient jamais été payés, et réclamaient un règlement de comptes. En 1814, quand nos relations furent rétablies, le gouvernement algérien insista pour la liquidation de cette créance, dont il portait le chiffre à 14 millions. Une transaction fut pro'posée, et approuvée par le roi de France et le dey, qui régla définitivement la créance à 7 millions payés par douzièmes à partir du 1*' mars 1820. Il est vrai qu'un des articles de cet acte réserviut les droits des Français créancier? de Bacri et Busnach, et stipnliut qu'une somme égale au montant des réclamations faites contre ces derniers serait déposée et gardée, jusqu'^ ce que les tribunaux compétents eussent prononcé. Ces réclamations montaient à 2500000 francs, qui furent versés à la caisse des dépots et consignations, et les 4500000 francs restants furent payés aux négociants algériens. Hussein réclama contre ce dépôt, se plaignit de la lenteur de nos tribunaux à prononcer sur les oppositions dont était frappée
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la somme déposée, et finit par demander qu'on la lui remît. Ces prétentions étaient inadmissibles : elles furent écartées. De là des récriminations sans fin.
Hussein était surtout fort irrité contre Deval, auquel il imputait, non sans fondement, la réduction du capital et les retards subis par la liquidation de la créance. Il demanda son rappel. La France, par nu sentiment de fausse dignité, crut devoir maintenir son agent. Hussein, froissé de ce procédé, écrivit directement à Cliarles X pour en appeler à sa justice.
La réponse à cette lettre n'était pas encore, arrivée à Alger lorsque, le 27 avril 1827, Deval s'étant présenté avec les autres consuls à Taudience du dey pour le complimenter, d'après Tusage, à l'occasion des fêtes du Beiram, une discussion fort aigre s'éleva entre le dey et lui à propos de la saisie et de la vente de deux bâtiments romains. € Comment, lui dit le dey, tu viens encore me tourmenter pour une affaire qui ne regarde pas la France, quand ton roi ne daigne pas répondre à une lettre que je lui écris pour une affaire qui m'est personnelle! i> Deval répliqua aussitôt par quelques paroles dédaigneuses, dont le sens était que le roi de France ne répondait pas à un homme tel que lui. Hussein ne voyait jamais notre consul sans éprouver une vive irritation. Il saisit avec empressement l'occasion de décharger une colère longtemps contenue, sauta i\ bas de son divan, fit un pas vers M. Deval, et le frappa au visage d'un coup d'éventail en lui ordonnant de sortir sut-le-champ.
La France venait d'être souffletée sur la joue de Deval. Un tel affront réclamait une punition éclatante. Notre consul reçut l'ordre de cesser tout rapport avec le dey, et quitta Alger le 11 juin 1827. Peu de jours après son départ, le bey de Constautîne, un vassal d'Hussein, se précipitait sur nos concessions, ruinait nos établissements, et détruisait le port de la Galle. En même temps le dey publiait contre la France une déclaration de guerre. Le sort en était jeté. La vieille alliance était rompue. La France, pour venger son injure, n'avait plus qu'à recourir à la force des armes.
L'affront subi par notre consul avait été vivement ressenti. Malgré
Topposition formidable qui existait contre le gouvernement d'alors, toutes les classes de la nation virent partir avec plaisir Tescadre destinée f\ venger Tinsulte nationale.
Cette escadre » commandée par le capitaine Collet, comptait treize bâtiments. Elle s'occupa d'abord de resserrer les corsaires dans le port d'Alger. Quelques-uns d'entre eux parvinrent néanmoins à se soustraire à la surveillance des croiseurs, et causèrent de vives inquiétudes à notre commerce. Hussein essaya même de faire sortir toute sa flotte. Le 40 octobre 1827, tous les vaisseaux d'Alger présentèrent la bataille à nos marins. Collet Taccepta avec empressement, et ses habiles manœuvres ainsi que le courage des matelots lui valurent la victoire. Les corsaires furent obligés de rentrer k Alger après avoir subi des pertes sérieuses.
Ce fait d'armes était glorieux, mais il n'avançait en rien nos affaires. Nos vaisseaux en eiïet ne pouvaient serrer Alger d'assez près pour empêcher l'entrée ou la sortie de tous les petits navires composant la marine militaire ou marchande de cette place. De plus, sur cette côte sans abri, ils étaient obligés de se disperser à la moindre tempête, et ce n'était pas sans éprouver de fortes avaries.
Cette situation, en se prolongeant, risquait de devenir dangereuse. La France se voyait réduite à la nécessité d'un grand effort ou à l'humiliation de faire des excuses à un chef de pirates.
Le roi Charles X était d'avis d'une répression immédiate. Lorsqu'il ouvrit la ses3ion législative de 1828, il rappela nos griefs contre Alger et menaça le dey d'une punition éclatante ; mais l'opinion publique n'était pas encore suflisamment préparée, et les députés, aiin de se rendre populaires, ne visaient qu'i\ l'économie. Aussi ne prêtèrent-ils qu'une attention distraite aux paroles du roi. Ce dernier ne renonça pas à son projet. Il fit même préparer au ministère de la guerre, par une commission spéciale, un plan d'attaque. Il réunit aussi des troupes dans le Midi, mais le système des hésitations prévalut encore, et on continua le blocus par mer, tout en entamant avec Hussein des négociations qui ne devaient pas aboutir. L'année 1828 se passa de la sorte sans événements marquants.
£d 1820 Charles X revint encore sur la question algérîcDne, en ouvrant la session Mgislative. « A l'égarJ des Barbaresques, <1ït-ïl, nous sommes ïnfonnés que la UC-gcnce et la population d'Alger sont fatiguées d'un blocus rigoureux, que notre marine a su tenir étroitement serré, malgré l'hiver. Dix bûtiments, dont un vaisseau et cinq frégates, j sont consacrés, tandis que vingt-cinq autres sont destinés à escorter
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les expéditions de commerce. Nous avons lieu de croire, jusqu'à présent, que le blocus suffira pour obtenir les réparations exigées, sans qu'on ait besoin de recourir & d'autres moyens, qui, dans tous les cas, devraient être mflremcnt discutés, i
Les députés accueillirent cette ouverture avec nne prudente réserve. II était évident qu'ils ne voulaient pas s'engager. « Des sujets de plainte légitimes, répondirent-ils au roi, ont armé contre Alger les forces de Votre Majesté; nous nous reposons sur la vigueur des mesures qu'elle a prescrites pour protéger efficacement notre commerce et venger le pavillon français. > La guerre n'ét^t donc pas décidée,
et le roi seul paraissait y tenir. De graves événements survinrent qui la rendirent îni'vitable.
Le commandant de la croisière, Collet^ avait 6t6 remplacé par de la BretonnicTc. Jusqu'alors notre escadre n'avait éprouvé aucun de ces sinistres si fréquents sur la côte africaine, mais, le 17 juin 1829, trois de nos chaloupes, poussées à terre par la force des lames, ne purent reprendre la haute mer. Les quatre-vingts soldats ou matelots qui les montaient furent entoures par une foule d'Arabes et durent se battre en désespérés. Ils furent accablés par le nombre. A l'exception de quelques matelots qui se jetèrent i\ la nage et furent recueillis par les bateaux de l'escadre, tous les autres furent impitoyablement massacrés. Ce désastre découragea les équipages.
On commençait à se lasser d'un blocus dangereux et inutile. D*un antre côté le gouvernement désirait en finir d'une façon ou de l'autre, car le blocus avait dojil coûté vingt millions et n'aboutissait k rien. Avant de jeter le pays dans les périls et dans les sacrifices d'une descente en Algérie, Charles X et ses ministres voulurent tenter un dernier effort de conciliation, et, en juillet 1829, chargèrent le capitaine la Bretonnière d'aller proposer au dey un accommodement, dont les conditions étaient fort modérées.
Le 30 juillet le vaisseau la Prorence et le brick V Alerte vinrent mouiller en parlementaires sur la rade d'Alger. La Bretonnière et son état-major furent logés chez le ministre de la marine, qui leur annonça que le dey les recevrait le lendemain en audience solennelle. Le 31 juillet ils furent en effet conduits i\ la Kasbah , mais on eut soin de les faire passer devant les débris de nos trois chaloupes, que les Algériens considéraient comme les trophées d'une victoire.
Ce n'était que le prélude des mauvais traitements réservés aux parlementaires. La Bretonnière fit connaître au dey les satisfactions réclamées par la France. Après une discussion très animée, dans laquelle Hussein éleva des prétentions exorbitantes, une nouvelle entrevue fut fixée pour le surlendemain, 2 août. Dans cette audience, la Bretonnière renouvela les propositions d'accommodement dont il était chargé, et déclara au dey qu'en cas de refus la France ferait
respecter ses droits par la force des armes. <( J'ai aussi de la poudre et des canons, rrpond brusquement Hussein. Nous ne pouvons nous entendre. Tu peux te retirer. Le sauf-conduit qui a i>roi6g6 ton arrivée protégera ton départ. j>
Le lendemain, 3 août, nos deux vaisseaux se disposèrent à quitter le port. Le brick YAIerif' prit les devants et sortit sans être inquiété. La Provence suivait la même route, pavillon blanc i\ la corne, pavillon parlementaire au mut de misaine, et s'apprctait ;\ sortir de la baie en longeant le& formidables batteries qui protégeaient, du coté de la haute mer, Fentré^e d'Alger. Ace moment, un signal part de la Kasbah : aussitôt les batteries de la ville et du môle font feu, en prenant la Provence pour point de mire.
H n'y avait plus à douter : c'était un lâche guet-apens. Pendant plus d'une demi-heure les boulets criblèrent l'infortuné vaisseau. Quelques projectiles lui causèrent même de graves avaries. Par bonheur aucun homme de l'équipage ne fut atteint. Si on avait perdu un mât, le vaisseau sombrait. Les matelots demandaient à grands cris le combat^ La Bretonnière eut la sagesse de résister à leurs instances, et défendit d'ouvrir le feu. Il eut raison, car, en ripostant, il aurait donné plus d'énergie aux Algériens , et la canonnade aurait peut-être abattu la faible brise dont il avait besoin pour s'éloigner des batteries : en effet, il réussit à conduire son navire hors de portée.
Hussein comprit que cette odieuse violation du droit des gens produirait en Europe et dans le monde civilisé une déplorable impression. Il essaya d'en atténuer l'effet, en prétendant qu'on avait outrepassé ses ordres, et, pour donner plus de poids à ses excuses, destitua le commandant du môle et fit donner la bastonnade aux artilleurs. C'était une mauvaise défaite, et personne ne s'y trompa. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle insulte dépassait toute mesure.
Lorsque le gouvernement français dénonça cet acte à l'opinion publique, les journaux, à l'unanimité , et quelle que fut leur couleur, sommèrent le cabinet d'en tirer une éclatante vengeance. Le cabinet cherchait, depuis longtemps, à acquérir quelque popularité au moyen
d'un grand succès mîlîtaîre, et cet affront fait par le dey d'Alger, offrait aux ministres une heureuse occasion de purger la nier des pirates barbaresques. Le roi, de son côté, devait favoriser une expédition qui relèverait le prestige de la couronne. Il n'hésita plus, et, le 7 février 1830, l'expédition fut résolue.