CHAPITRE lY LA STEPPE
La véritable steppe algérienne se confond avec les grands peuplements d'Alfa, connus dans le public sous le nom de « Mer d'Alfa ». Elle occupe de vastes plateaux entre le Tell et le bourrelet saharien élevés de 900 à 1 300 mètres. Sur ces vastes espaces, on ne voit guère d'accidents du sol, pourtant une mince arête (Djebel Amrag, Djebel Antar), les traverse sur une soixantaine de kilomètres. Çà et là, quelques petites collines insignifiantes. Près du bourrelet saharien, on rencontre quelque mont pittoresque ou quelques rochers ruiniformes; mais, pendant des centaines de kilomètres, on ne voit pas une pierre, pas un rocher, pas un arbre; ni vallées, ni colhnes ; de simples ondulations à grand rayon, avec de faibles différences de niveau. Ce que l'on y désigne sous le nom d'Oueds ne ressemble en rien au lit d'une rivière. Ce sont des dépressions irrégulières, plus continues et plus étroites que les autres, se continuant jusqu'aux Chotts. L'herbe en tapisse le fond et l'on n'y voit ni sable, ni cailloux, ni berges à pic, ni eau, sauf pendant les grandes pluies. L'ensemble de la région s'incline insensiblement vers les Chotts, vastes cuvettes lacustres oi^i se déversent leurs eaux. Véritables lacs sans profondeur pendant les
pluies, les Ghotts se dessèchent presque totalement en été, sauf dans quelques bas-fonds marécageux. Ils se recouvrent alors de cristaux miroitants de gypse et de sel, qui, à quelque distance, le mirage aidant, donnent parfaitement l'illusion de l'eau.
Deux plantes couvrent alternativement la steppe de leurs peuplements continus, et sauf quelques grandes férules qui se détachent sur l'horizon, frappent seules les regards du voyageur; ce sont l'Alfa [Macrochloa tenacissima) et le Chih [Àrlemisia Herba alba). Entre les deux, vient parfois s'intercaler une bande plus ou moins large de Sparte {Lygœum sparium).
L'Alfa couvre les reliefs des ondulations. Le Chih au contraire occupe les dépressions, le fond limoneux des cuvettes. Dans les séries d'années pluvieuses, le Chih gagne sur l'Alfa, qui redoute les eaux stagnantes ou simplement les terrains humides. Actuellement le Chih semble gagner d'une manière générale, l'Alfa étant affaibli par l'exploitation.
L'Alfa forme de grosses touffes irrégulières, séparées par des espaces Ubres où poussent quelques plantes annuelles pendant la saison des pluies. Ces espaces se creusent lentement sous l'érosion produite parle ruissellement bien faible et les vents. En portant le regard à une certaine distance, on voit l'Alfa en couche continue, comme une immense prairie s'étendant j usqu'à l'horizon . C'est la mer d'Alfa ( tig. 9) . Comme en mer rien ne vient accidenter l'horizon rond et plat comme une assiette. Il se déplace sans changement à mesure qu'on avance, à moins que le mirage ne sème ce monotone lableau de lagunes, de baies qui reposent la vue. Deux Uns à grandes fleurs, l'u^j
il3
blanc [Linum suffruiicosum], l'autre bleu {Linum auslriacwn)^ des hélianlhèmes blancs et roses, des scabieuses, des œillets, une grande variété de VEnj-
simum yrandiflorum^ VAllium tautncum^ un souci vivace, des nigelles, des dauphinelles, le Sedum altissimum^ etc., s'entremêlent aux touffes de la plante.
Battandier ot Trabut. — Algérie. 8
Pendant les longues traversées d'un point d'eau à un autre, il arrive de temps à autre qu'un lièvre se lève sous les pieds des chevaux. C'est alors une chasse à courre, où le gibier ne trouvant aucun abri n'a guère de chances d'échapper. Les chevaux du pays ont si bien l'habitude de cette chasse qu'ils s'arrêtent d'eux-mêmes dès qu'ils ont atteint le lièvre pour donner au cavalier le temps de tirer. D'autres fois, ce sont des vols de gangas ou des outardes, que l'on dérange, rarement des gazelles ou des antilopes.
Les points d'eau sont en général des puits plus ou moins profonds, où l'on trouve de l'eau bonne à boire ; des réserves ou mares d'eau trouble, où les troupeaux viennent boire, rarement quelques petites sources au voisinage des montagnes. Le Khreider, près du chot Ghergui, est un des bien rares points où coule une source abondante pouvant irriguer de grands jardins. Sur bien des points, les caravanes doivent transporter à dos de chameau l'eau nécessaire à leur alimentation .
Sur le pourtour des Chotts et sur quelques points au voisinage des montagnes se forment des dunes sablonneuses, où apparaît la flore des sables désertiques caractérisée surtout par le Drinn {Aristida pungens).
Plus près des cuvettes, se trouvent d'abondantes Salsolacées, dont quelques-unes envahissent même le Ut des Chotts pendant l'été.
Enfin certaines dépressions un peu plus fraîches et un peu plus profondes présentent des traces de végétation arborescente ; quelques Betoum [Pistacia ailaniica) et quelques Jujubiers [Zizyphus lotus). A part ces deux plantes et le Rétama sphœrocarpa^ on
; ne trouve guère de végétation arbustive dans la steppe.
Dans toute cette région, on ne voit comme habita -
i lions stables que les gares fortifiées du chemin de
■ fer d'Arzew à Aïn Sefra. Rarement on rencontre un
' douar (agglomération de tentes des Arabes pasteurs).
, La steppe ne sert guère en efïet qu'au parcours des
' moutons et des chameaux.
Les moutons ne touchent guère à l'Alfa, mangent un peu de Chih, mais se nourrissent surtout de
} petites herbes intercalaires. De petites plantes, paraissant bien insignifiantes, jouent un rôle considérable à ce point de vue, tels sont le Pianlago albicans et le Schismus margïnalus.
Ces immenses plaines stériUsées par le manque d'eau n'ont probablement pas toujours eu ce même régime ; pourtant on n'y trouve pas de fleuves morts, comme dans le Sahara. Leur flore a bien l'air d'une flore en ruines, montrait encore de nombreux vestiges d'une flore plus boréale à travers lesquels s'infiltre la flore désertique. Cette flore des steppes est peu nombreuse en espèces, on y distingue encore beaucoup de plantes d'Europe : Androsace maxima. Sideritis montana, Taraxacum officinale^ Buffonia ternit folia, Telephium Imper ait, Barkausia taraxacifoliGj Onopordon acaule, les deux lins déjà cités, Aster othrix hispanica, Artemisia compestris, qui est très répandu et très commun, Planta go albicans, Diplotaxis muralis^ D. virgata, Alyssum granatense, A. campestre^ etc.
On trouve des restes encore plus caractéristiques sur l'Antar : Linum tenuifollum, Brassica Gravinœ, Pimpinella Tragium^ Lactuca viminea^ Erodium
cheilanthifolium ; et vers la source du Kreider : Salsola tragus, Triselum valesiacum^ etc.
La flore endémique de ces régions semble ellemême formée des débris d'une flore passée, dont il ne subsiste que quelques épaves, comme ces genres monotypes ou à peu près : Cossonia, Reboudia, A^iastatica, ISotoceras^ Loncho'phora, Otocarpus^ Muricaria, Erucaria^ Sclerocephalus, Gymnocarpon, CalUpellis, Gaillonia, Rhetinolepis^ Brocchia^ Anvillxa^ Lasiopogon, Kœlpmia, Gymnarrhena^ Tourneuxia^ Echiochilon^ etc.
Les familles les plus abondamment représentées dans cette flore sont certainement les Composées et les Crucifères. Nous citerons parmi les plantes les plus remarquables : Delphinium mauritanicum, Nigella arvensis, Ranunculus chœropkyllos^ Cerato- m cephalus falcatus ; divers A ^/ow «5, Matthiola maroccana^ tristis^ livida, oxyceras, Clypeola cyclodontea, Lepidium subulatum, Alijssum clypeatum et macrocalyx, Malcolmia torulosa, Erucastrum leucanthum\ divers hélianthèmes, résédas, Erodium^ Malva, Fagonia, Zygophyllum^ Paronychia, Herniaria fruticosa^ ^^^9yrolobium uniflorum, Trigonella polycerata ; divers Astragalus^ V Acanthyllis tragacanthoïdes, dont raffolent les chameaux; Ononis augustissima et Columnx^ Onobrychis argentea^ Pimpinella dichotoma, Deverra divers, Hohenhackeria^ CruciaiiPÂla patula^ des Valerianella, diverses scabieuses, beaucoup d'Evax et de Filago, Anacyclus valentinus et alexandrinus^ Ackillea leptophylla et santolina^ Chlamydophora^ Asteynscus, Leyssera capUlifolia^ des Francœuria^ Perralderia^ Pulicaria^ Bellis microcephala, Senecio coronopifoHuSy quelquesAw^^emis; divers Céntaurea^ Amber^
boa^ Atractylis, Carlina, Rhanterium^ Picridium^ Zollikoferia^ Spitzelia, Tragopogon^ Scorzonera^ des Linaires ; Anarrhinum fruticosum ; Echlum humile, Rochelia stellulata; Echinospermum patulum et vahlianum; Arnebia decumbens; Nonnœa micrantha et phaneranthera ; Marrubium Alyssum ; Salvia phlomoides^ lanigera^ œgypliaca ; Thymus algeriensis ; Ajuga chamœpiiys^ Statice wgyptiaca, Bonduelli, echioides; divers Stipa, Kœhleria; Bromus rubens, Triticum sqiiarrosum ; JEgylops ovata , Ephedra alata, etc.
Dans la steppe limoneuse, à Chih, on trouve : Artemisia campesiris, Lygœum^ Peganurrt harmala, Nosea spinosissima, Atriplex Halimus, Atriplex paroifolia, Orobanche cernua, Phelippœa arenaria et plusieurs plantes de la steppe à Alfa.
La flore des sables, relativement très riche, a pour plantes caractéristiques, outre le Drinn : Euphorbia Guyoniana, E. calyptrata^ cornuta^ Scrophularia Saharœ^ Rumex tingitanus^ Calligonum comosum, Cleome 'arabica, Ononis serrata, Eremobium lineare, Allium odo?'atissimum, Orlaya maritima, etc.
La zone à Salsolacées qui entoure les Chotts contient un grand nombre de représentants de cette famille : T?'aganum nudatum, Svœda fruticosa et vermiculata^ Salsola vermiculata, tetragona^ Anabasis arliculata^ Echinopsilon muricatus, S a lie or nia fruticosa et strobilacea, Halogeton salivas^ H alopeplis perfoliata^ etc. ; diverses autres plantes, telles que :Frankenia thymifoiia et pulverulenta, Spergularia marina, Zygophyllum cornutum^ Plantago marilima, Statice pruinosUf Juncus maritimus, Festuca fenas, Glyceria distans, Triticum orientale, etc.
Le climat de la steppe est sec et chaud, si l'on s'en tient aux moyennes annuelles, mais il est sujet à de grandes variations. A Mecheria, vers 1400 mètres, la moyenne de température de l'hiver a été de 1877 à 1886 de 7°,1 ; celle du printemps de 13°, de l'été de 26% de l'automne de 16^6, et enfin celle de l'année de 16°, 6. Les quantités de pluie qui y tombent sont encore assez mal connues, mais certainement faibles. L"air y est en général très sec. De novembre à avril, le sol est assez humide ; bien que très sec, l'été, il est parfois humecté par des orages de pluie ou de grêle. La chaleur y dépasse souvent 40° à l'ombre l'été; l'hiver, les froids de — 8° à — 12° n'y sont pas très rares. Les nuits y sont fraîches, presque toute l'année. On y éprouve parfois des variations de température de 25 à 30°, dans la même journée.
On sème parfois de l'orge dans les dépressions à Chih et cette culture réussit plus ou moins suivant les années. Il est probable qu'on obtiendrait de bien meilleurs résultats avec des labours profonds.
La steppe telle que nous venons de la décrire, la mer d'Alfa, se reUe au ïell par bien des intermédiaires. C'est ainsi qu'en allant de Saïda, regardé souvent comme la Umite du Tell, on traverse les vastes cultures d'Aïn-el-Hadjar, occupant d'anciens terrains forestiers, depuis longtemps dénudés et qui ne servaient naguère qu'au parcours des moutons. Il existe ainsi, à la Lisière des hauts plateaux, une zone élevée assez vaste, très propre aux cultures.
Après avoir traversé cette zone, on rencontre de grandes plaines pierreuses couvertes d'un court gazon formé surtout par le Poa bulbosa, les yEgylops, le Kœleria pubescens. Des thyms : Thymus lanceolatus,
Thymus algerien.sis, des hélianthèmes : //. Fontanesi, pilosum^ virgalum^hirtum^ rubeltum^ etc. VOnobrychis argenteŒy le Carduncellus pectinatus, les Stipa parviflora et gigantea^ V Atraclylis cespitosa^ les Phlomis
! Herba-venii et biloba^ le Passer Ina virgata^ etc. Dans les bas-fonds, le Galium tuneianum forme par-
! fois un véritable tapis. Cette zone cultivable sur bien
I des points se rattache aux terrains forestiers par des vestiges de broussailles de ballottes, d'oxycèdres,
' par quelques genêts rabougris, et d'autre part passe insensiblement à la steppe à Alfa. Elle est précieuse pour les moutons. Comme dans la steppe, les insectes, surtout les acridiens et les arachnides : lycoses, solpugides, etc., y pullulent.
Ces mêmes terrains courtement gazonnés,un peu secs, n'ayant souvent qu'une faible couche déterre végétale, où l'on rencontre presque toujours VOnobrychis argentea et beaucoup des plantes ci-dessus énumérées, avec quelques autres qui prédominent par places : Acnnthyllis iragacantlioides^ Ruta montana^ Santollna squarrosa, divers Carduncellus, etc., sont très répandus dans la région dite des Hauts-Plateaux. Ils fournissent aux moutons des pâturages bien plus riches que la steppe à Alfa ; tels sont les plateaux du Sersou.
Bien que la steppe soit surtout caractérisée par l'Alfa, celui-ci s'étend bien en dehors de la steppe, dans la région forestière et montagneuse, partout où le sol bien drainé ne reçoit que des plaies peu abondantes (30 à AO centimètres).
D'autre part il est de véritables steppes sans Alfa ni Chih, mais où domine tantôt une seule plante : Peganum harmala^ Passerma microphylla (celle-ci
dans les dépressions comme le Chih) ; tantôt une série de Salsolacées avec les grands Phelippœa liitea et violacea, tantôt des mélanges variables de plantes : Atractylis serratuloides, Rhanterium adfressum^Zoltikofferia spinosa^ etc.
Nous ne pouvons quitter ces régions sans consacrer quelques pages à TAlfa, qui en est la plante la plus importante au point de vue économique, comme au point de vue botanique.
L'Alfa. — Le mot arabe halfa est donné, suivant les régions, à des graminées de steppes à feuilles résistantes jonciformes à l'état sec.
Actuellement en français, ce mot a pris un sen plus précis et ne désigne qu'une seule espèce de plante : le Stipa tenacissima, L., très répandu dans le sudest de TEspagnc, le Maroc, rAlgérie, la Tunisie et la Tripolitaine.
L'alfa doit être rapproché comme plante économique, non seulement du Sennoc ou Albardine [Lygeum Spartum)^ avec lequel on le confond souvent sous le nom de Sparte, mais aussi du Dyss [Ampelodesmos tenax).
Ce sont là trois Graminées très abondantes dans le Nord-Afrique. L'une dans le Tell et les montagnes, le Dyss; les deux autres dans le Tell et surtout sur les Hauts-Plateaux et le bourrelet saharien, l'alfa et le Sennoc ou Albardine.
L'alfa est une herbe vivace à rhizome très rameux, formant des souches d'abord compactes homogènes, mais devenant circulaires ou circinées par le dépérissement des rameaux anciens du centre. Les rameaux périphériques qui dessinent ainsi un cercle, s'isolent à mesure qu'ils s'éloignent et deviennent à
la longue l'origine de nouvelles touffes compactes qui s'é vident au centre, à leur tour, et forment de nouveaux cercles si la nature du terrain le permet. La feuille, variable avec l'âge et l'état de la plante, a une longueur de 25 à 120 centimètres et une moyenne de 50 à 80. centimètres. Elle est, pendant la période de végétation, étalée d'une forme laminaire, plane et rubanée, présentant : une face supérieure relevée de sept fortes nervures, séparées par des sillons profonds et toute couverte de villosités, une face inférieure, qui par un mouvement de torsion dans la longueur de la feuille se trouve regarder le ciel; elle est unie, luisante, dépourvue de nervures saillantes. Sous l'influence de la sécheresse, les deux moitiés de la feuille se rencontrent et forment un limbe dur, sec, jonciforme. La pointe est fine, piquante, légèrement scabre, souvent jaunissante (pointe dorée des alfatiers). Sur le vif et dans la saison humide, la couleur des feuilles est d'un beau vert foncé; sous l'influence de la sécheresse ou de la dessiccation, la teinte verte devient blanchâtre. Les feuilles de l'ail fa sont persistantes, elles durent au moins deux ans, les feuilles âgées deviennent la proie des crygtogames; cette désagrégation commence par la pointe et gagne finalement tout le brin ; ces feuilles noircies encombrent les souches et forment dans bien des cas un véritable feutrage gris, à travers lequel émergent les jeunes feuilles de l'année. Habituellement les feuilles âgées meurent, jaunissent et se désarticulent au point d'union du Umbe avec la gaine. L'attaque précoce des pointes par les cryptogames dépréciant les alfas, on distingue avec soin : V la pointe verte ',^'' ta pointe sèche aiguo (pointe
dorée) et 3° la pointe grise et désagrégée par les cryptogames.
L'alfa a une aire de dispersion très étendue et il y a bien peu d'espèces de la flore méditerranéenne qui l'emportent par le nombre d'individus ou la surface occupée. Les stations de celte Graminée présentent quelques caractères communs, mais bien des variantes. On peut rencontrer l'alfa à des altitudes très difl'érentes; il croit, en effet, au bord même de la mer et à 1 800 mètres, il vient sur le littoral, dans le Tell inférieur, les Hauts -Plateaux (fig. 10) et dans la région désertique.
Souvent l'alfa recouvre des mamelons, dont il constitue la végétation principale, abritant une flore bien caractérisée d'humbles herbes qui passent presque inaperçues. Sur d'autres points, l'alfa vient sous bois, c'est alors dans les forêts, souvent de pins, de chêne vert [Q. ilex) et de CalUtris [Thuid], qu'on le rencontre surtout. Dans la région désertique, au sud-est de Laghouat, au sud de Tripoli, par exemple, sur des plateaux pierreux, l'alfa trouve encore les conditions nécessaires à son développement.
Le sol argileux des dépressions ne convient pas à l'alfa, son terrain préféré paraît être un sol léger, formé de siUce avec un peu d'argile et recouvert de menues pierrailles calcaires. Malgré ce tempérament rustique, il s'en faut de beaucoup que l'alfa occupe toute la région des Hauts-Plateaux que l'on considère comme son domaine. De vastes surfaces sont couvertes par quelques plantes qui semblent être en concurrence avec cette graminée. Nous citerons YAlbardine ou Lygeum SparlurriQi VArtemisia Herba-
alba (le Chih des Arabes). Dans les steppes du sud, il est facile de remarquer que l'alfa ne vient que sur les parties saillantes ou déclives du sol ; les bas-fonds, qui sont vastes et nombreux, ne nourrissent que l'Albardine et le Chih.
Parmi les influences météorologiques, c'est une grande quantité annuelle de pluie qui parait, sur bien des points, exclure l'alfa.
Si nous circonscrivons sur une carte du Nord- Afrique les régions où il tombe en moyenne plus de 50 centimètres de pluie par an, nous verrons que l'alfa ne pénètre point dans ces contrées (fig. H).
Jusqu'au niveau de Ténès, le Uttoral de l'onest depuis Tanger reçoit moins de 60 centimètres de pluie, aussi l'alfa vient sur les bords mêmes de la mer. De Ténès à Tunis, une ligne passant à 50-100 kilomètres sud de la côte, limite une contrée pluvieuse (de 60 à 100 centimètres) dépourvue d'alfa. Les montagnes élevées du littoral, le Djurjura, les Babors arrêtent les pluies. Les régions placées immédiatement en arrière, comme la forêt du Ksenna, au sud du massif kabyle, la région des Beni-Abbès à Sétif, au sud des Tababors, Babors, etc. , sont alors occupées par l'alfa.
Il en est de même en Espagne, où l'alfa n'occupe que le littoral et les plateaux recevant de faibles quantités annuelles de pluie (40 à 50 centimètres).
Par contre, l'alfa ne craint pas les contrées sèches, puisqu'il végète encore avec vigueur sur les confins de la région désertique, sur des points où il ne tombe pas 20 centimètres de pluie par an, Laghouat (16 centimètres), Djebel Gharian, au sud de Tripoli.
L'alfa occupe une vaste région, dans la partie occidentale et méridionale du domaine méditerranéen.
Au Maroc, l'alfa se trouve sur le littoral jusqu'à Tanger, sur les Hauls-Plateaux (Dahra), qui font suite aux plateaux oranais; sur le versant nord du grand Atlas (Keïra, Sekiana, etc.), mais il n'est exploité que près de Mogador, dans les deux provinces de Ghiadma et de Halia, chez les Kabyles d'Aouirah.
Fïg. 11. — Distribulioa géographique de l'alfa.
Dans la péninsule ibérique, il occupe, dans le sud du Portugal, une petite région plus sèche que le reste du pays, la province d'Algarve (cap Saint-Vincent).
En Espagne, l'alfa couvre une superlicie très considérable des plateaux compris dans un triangle, dont les trois sommets sont à Malaga, Valence, Madrid. Il abonde dans les provinces de Murcie et d'Almeria, il est exploité à Almeria, Motril, Albacete, Alicante, Grenade, Huescar, Jaen, Guadalajara, Giudad Real, Tolède, etc.
En Algérie, dans la province d'Oran, l'alfa est répandu depuis le littoral jusqu'aux montagnes des Ksours et le plateau des Ouled Sidi-Cheikh. Les grandes nappes exploitées sont au sud d'une ligne passant par Sebdou, Daya, Saïda, Frenda.
Dans la province d'Alger, l'alfa ne vient pas Jusqu'au littoral, il ne dépasse pas au nord une ligne passant par Tiaret, Téniet-el-Haâd, Aumale, les Beni-Abbès, les Bibans. L'alfa abonde dans les Hauts-Plateaux, dans la région de Aïn-Oussera, Chellata, Rezdeba, Djelfa, autour de Bousaâda, dans les montagnes des Ouled Nayl, autour de Laghouat, qu'il dépasse au sud jusqu'au versant de l'oued Mi a.
Dans la province de Constantine, l'alfa forme un peuplement dans la région ouest et sud de Sétif, Beni-Abbès, les Bibans, les Boutaleb et les Maadid. L'alfa couvre une grande partie des contreforts inférieurs du massif de l'Aurès (Batna), il ne se trouve dans ces régions que sur les versants des montagnes, il ne forme pas de plaines comme dans les plateaux oranais.
Les peuplements d'alfa des montagnes de la province de Constantine se continuent en Tunisie, de Tébessa à Feriana, à Gafsa, Djebel Zitouna, Sbeïlta, jusque dans les massifs montagneux à l'ouest de Kairouan. Au sud et non loin du littoral, les plateaux des Matmata et des Haouïa sont également couverts d'alfa.
Cette région se continue vers Tripoli et au delà par Djado, Zintan, Dj. Nefousa, Djebel Yefren, Djebel Gharian, Djebel Cherchara, jusqu'au niveau de Silten et suivant Rohlfs (Kufra) l'alfa s'avancerait aussi jus-
qu'au 30° vers le sud dans les plateaux tripolitains.
L'alfa rentre dans la catégorie des végétaux toujours verts, et parmiles Graminées, dans le groupe physiologique des Graminées de steppes. Les feuilles présentent des couches protectrices qui les rendent coriaces pendant la sécheresse. Le parenchyme vert entre alors dans une période de vie ralentie par l'insuffisance d'eau.
Vienne la pluie ou une forte rosée, immédiatement le limbe reprend de la turgescence, s'ouvre, se colore en vert foncé et aussitôt les communications avec l'atmosphère se trouvent rétablies, la chlorophylle peut reprendre le cours de ses fonctions organisatrices.
On peut diviser ainsi les phases de la végétation de l'alfa : au premier printemps, les feuilles persistantes entrent en activité et commencent les recettes en profitant des premières températures utiles.
Puis les jeunes feuilles, déjà ébauchées depuis l'automne, sortent des gaines, de nouvelles innervations se forment, les fonctions de nutrition atteignent vers la fin de cette période leur maximum d'intensité.
Vers la fin avril ou les premiers jours de mai, les fleurs se montrent et, dans la seconde quinzaine de juin, les fruits sont mûrs.
L'alfa ne paraît pas difficile sur la nature du sol et l'action du terrain sur la plante se borne encore à l'efl'et produit par une sécheresse plus ou moins grande.
La saison des pluies peut présenter d'une année à l'autre de grandes différences dans la quantité d'eau tombée et aussi dans le mode de répartition des ondées. Les printemps pluvieux sont favorables à
l'alfa, l'eau emmagasinée permet une végétation plus active et surtout de plus longue durée. Après des hivers secs, la récolte a pu devenir presque nulle dans les alfas déjà exploités l'année précédente (Maroc, 1878 et 1879).
L'influence de l'exploitation est très évidente ; les alfas vierges sont longs, larges, durs, grossiers, plus cassants; à mesure qu'on les exploite et que la souche s'épuise, ils perdent leur longueur, deviennent pins fuis, moins cassants, plus uniformes.
A ce degré, l'exploitation a amélioré le produit, au point de vue commercial. Mais la continuité des récoltes épui&ant de plus en plus la souche finit par réduire les feuilles à de petits brins de 25 centimètres, mais très souples, très tenaces. Arrivés à ce degré d'épuisement, les terrains à alfa ne sont pas toujours laissés en repos. Dans le voisinage des grandes voies de communication, des grands centres, on arrache encore ces brins étiolés qui sont assez estimés.
L'exploitation de l'alfa remonte à une haute antiquité et il est probable que tous les peuples qui ont occupé les terrains à alfa ont utilisé cette précieuse Graminée.
Varron, en parle. Dioscoride et Pline (1), qui tous les deux ont voyage et même séjourné en Espagne, ont écrit sur ce sujet. Pline (2) décrit très bien les traits principaux de la distribution géographique des stations de l'alfa ; il énumère les opérations de la récolte et les manipulations qui permettent d'ulihser ce textile. 11 remarque que la cueillette commence souvent immédiatement après l'hiver, mais que
(1) Pline, De re rustica.
(2) Pline, Eist. nat., cap; xiv.
l'époque de la maturité du produit est fin mai, juin. L'arrachage se faisait, absolument comme aujourd'hui, au moyen d'un petit levier d'yeuse ou d'os, autour duquel les feuilles étaient enroulées. Déjà, du temps de Pline, l'alfa était exporté surtout sous forme de cordages pour les navires, et c'est Carthagène qui était le centre de production, d'où le nom de Campus Spartarius donné par les anciens au territoire de Carthago Nova. On lissait aussi des étoffes et l'on confectionnait avec les brins d'alfa des nattes et des tapis. — Pline ne paraît pas avoir bien connu les alfas d'Afrique et en dit : « In Africa [Spai'tum) exiguum et inutile cjignitur. »
On a avancé que l'alfa avait été introduit en Espagne par les Carthaginois : c'est là une assertion absolument sans fondement; l'alfa est aussi spontané en Espagne qu'en Afrique.
Lécluse {Clusius), vers 15G0, voyagea en Espagne et vit aussi l'alfa exploité ; rien n'avait changé depuis Pline, et, actuellement encore, les procédés d'exploitation sont à peu de chose près ce qu'ils étaient du temps de Pline.
L'exploitation trop précoce a de nombreux inconvénients, en dehors dos dommages causés à la touffe.
Les feuilles non mûres ne sont pas encore complètement constituées à leur base; à la moindre traction, la gaine encore verte mit le limbe, l'extrémité du brin est alors aqueuse, molle et ridée par la dessiccation.
Les feuilles cueillies dans ces conditions donnent par la dessiccation un déchet très considérable, qui peut atteindre 40 p. 100. Ces brins encore gorgés d'eau et non complètement constitués n'ont pas la
Batïandier et Thabut. — Alfîérie. ^
i30 LA STEPPE.
valeur commerciale des feuilles mûres. L'examen des produits d'une exploitation, faite dans de si mauvaises conditions, révèle facilement son infériorité ; la fraude n'est pas possible, lacheteur recherche toujours les feuilles présentant à leur extrémité inférieure le crochet caractéristique et la ligule velue.
La régularité des exploitations donne de la valeur aux produits, pendant les premières années. Les feuilles âgées, dans les alfas vierges, deviennent dures, cassantes et ne valent pas les feuilles de Tannée qui conservent plus de souplesse et donnent moins de déchet à la filature.
On cherche donc à obtenir des nappes d'alfa bien nettoyées et pouvant facilement donner des produits exempts de feuilles sèches ou rompues à l'extrémité. Les exploitations régulières ont pour effet de maintenir cette propreté des touffes. En Espagne, on va jusqu'à nettoyer (quittar los viejos) avec la pioche, on arrache les vieux rhizomes morts et on butte les autres. Dans certains cas, on a recours au flambage ou incinération, les parties superficielles sont seules atteintes par le feu, et la souche réveillée par un apport considérable de sels ou engrais, provenant des cendres, végète vigoureusement et peut donner, après cinq ou six ans, un alfa recherché sous le nom d'alfa blanc^ les feuilles sont souples, saines et conviennent aux travaux de sparterie fine
La feuille d'alfa se compose de deux parties très distinctes, quand elle est bien développée : le limbe et la gaine ; la réunion de ces deux parties se fait par une véritable articulation, tous les tissus ne sont pas continus, les nombreuses fibres qui donnent
cette solidité si remarquable au limbe cessent brusquement au niveau de Tarticulation. Aussi une traction sépare facilement le limbe de la gaine; c'est cette faculté de se désarticuler qui est le point de départ de tous les procédés d'extraction ou d'arrachage.
On peut glaner l'alfa avec la main solidement gantée et choisir ainsi les brins ; ce procédé serait le meilleur pour la conservation de la plante, mais il n'est pas suivi ; un ouvrier ne récolte pas autant que parle procédé suivant, dit du bâtonnet, qui est seul usité sur tous les chantiers depuis l'antiquité.
L'alfatier ayant à la main gauche un bâtonnet d'environ 40 centimètres, fixé au poignet au moyen d'un brin de cuir, saisit avec la main droite une poignée de feuilles, l'enroule sur le bâtonnet tenu obliquement et tire avec les deux mains et par saccades; de nombreux brins se désarticulent ; mais aussi presque toujours deux ou trois rameaux de la souche se rompent et suivent leurs feuilles. L'ouvrier passe alors la main droite sous les extrémités inférieures des brins, y rencontre les rameaux pendants qu'il rejette avec les feuilles qui y adhèrent, ne gardant autant que possible que les limbes désarticulés, dont il fait une poignée ou manoque en réunissant le produit de plusieurs touffes. Malgré ce premier triage, l'alfa porté au chantier contient encore de nombreuses gaines.
Les alfas que l'on cueille comme fourrage sont arrachés avec les gaines et l'extrémité de la tige. C'est, en effet, les bases engainantes, formant une espèce de bulbe, qui sont recherchées par les chevaux et les chameaux.
132 Là STEPPE.
Sur tout le bourrelet saharien, il existe ainsi de nombreux points de ravitaillement en alfa, et ce produit naturel est trop utile aux Nomades, pour qu'il soit prudent de permettre une exploitation en vue du commerce, dans cette région.
Les alfas séchés, triés, classés, sont ensuite pesés et mis en balles cerclées à la presse hydraulique, puis transportés au port et livrés au commerce.
Actuellement, les terrains à alfa sont les uns possédés par des particuliers, d'autres sont communaux, d'autres domaniaux. Enfin de très grandes surfaces sont comprises dans les terrains de parcours des tribus et en territoire de commandement. On a estimé à cinq millions d'hectares la surface de ces peuplements des Hauts-Plateaux ; ce chiffre est évidemment exagéré ou bien comprend, en dehors des surfaces vraiment exploitables, de grandes étendues où les toufï'es d'alfa sont très éloignées les unes des autres.
Les nappes d'alfa sont généralement exploitées par des entrepreneurs qui font un traité avec les concessionnaires. Ces derniers ont obtenu leur droit d'exploitation en payant une redevance assez faible, soit au Service des Forêts (10 centimes par hectare), soit aux communes en territoire civil, soit enfin aux administrations militaires dans les territoires de commandement.
Les entrepreneurs établissent dans les régions à exploiter un chantier, c'est-à-dire une baraque habitée par un gérant, chargé de recevoir livraison des alfas cueillis et pesés verts.
Près de cette construction, les manoques d'alfa sont disposées en meulons. Une fois sèches, elleo
seront transportées par charrettes ou bêtes à bât vers les lignes ferrées ou les ports. Le gérant fournit à tout un personnel, souvent d'origine espagnole (pour Oran), les comestibles et môme l'eau. C'est autour de la baraque que se groupent ces travailleurs campés avec leur famille sous des huttes d'alfa et vivant dans la malpropreté, supportant des privations en raison du prix élevé des denrées, de l'amour du gain et de la nécessité de recueillir quelques économies.
Le matin, l'alfatier s'éloigne de ce centre, choisit un emplacement qui fournit les brins en abondance; les manoques rapidement entassées sont ensuite portées à la bascule, le plus souvent avec le concours d'un âne.
Les Indigènes, qui dans les premiers temps restaient à peu près étrangers à la récolte de l'alfa, s'y adonnent de plus en plus; et, dans les territoires militaires, ils sont seuls autorisés à récolter.
Les prix payés par les entrepreneurs sont sujets à d'assez grandes oscillations; ils ont suivi, dans ces dernières années, la baisse générale des alfas et ont ainsi passé de 4 francs les 100 kilos à 2 francs et même 1 fr. 50.
Un ouvrier ardent au travail, dans une journée, arrache en moyenne, en alfa vert, 300 à 400 kilos ; un Indigène, de i50 à 200 kilos; une femme ou un vieillard, 100 kilos; un enfant de douze à quinze ans, 35 à 50 kilos.
Le procédé d'extraction décrit est le même dans toute la région de l'alfa, et depuis Pline, qui en parle assez longuement, rien ne paraît avoir changé.
La cueillette de l'alfa et toutes opérations rela-
tives à l'achat de ce textile aux ouvriers alfatiers sont soumises, en Algérie, à une période annuelle duiterdiction, dont la durée est fixée à quatre mois.
Pour le Tell, la période d'interdiction dure du 16 janvier au 15 mai.
Pour les Hauts-Plateaux, elle commence le l^"" mars et prend fm le 1"^ juillet.. Un arrêté du préfet ou du général, rendu surTavis du service forestier, peut, si la maturité de la plante le permet sur un point donné, devancerl'époque fixée de quinze jours au plus.
L'Espagne a de tout temps été un pays de grande production ; vers 1868-7^, l'exportation atteignait 90000 tonnes; actuellement, elle est réduite à 45 000 tonnes.
L'Algérie a commencé l'exportation en 1863 ; en 1870, 33 000 tonnes étaient Livrées au commerce; en 1879, le maximum de 110 000 tonnes est atteint; aujourd'hui, 80000 tonnes sont transportées en Europe.
La Tunisie exportait, en 1879, 33000 tonnes ; actuellement, son exportation est réduite à 14000 tonnes ; mais une assez grande partie des alfas récoltés sont mis en œuvre et utiUsés dans le pays. La Tunisie exporte aussi pour plus de 100 000 francs d'alfa ouvré.
La TripoUtaine a produit, en 1881 et en 1885, 80000 tonnes; son exportation se maintient vers 75 000 tonnes.
Le Maroc n'exporte par Mogador que 3000 à 4 000 tonnes par an.
L'exportation de l'alfa a subi dans ces dernières années une marche ascendante, en rapport avec une consommation croissante. De -1860 à 1869, l'expor-
tation totale s'est élovée d'une quantité insignifiante à 95000 tonnes; en 1876, ce chiffre a presque double (185000); en 1881, il était de 200000 tonnes et en 1882, de 225 000 tonnes. Mais si la consommation a augmenté, les prix ont singulièrement baissé et sont arrivés aujourd'hui pour les alfas de papeterie à un minimum.
Les pâtes chimiques de bois sont, de jour en jour, mieux fabriquées ; leur qualité augmente, tandis que les prix baissent.
Les trois départements de l'Algérie fournissent une part très inégale à l'exploitation; c'est le département d'Oran qui a toujours conservé le monopole des alfas, dans les premières années parce que les peuplements étaient voisins de la mer, et aujourd'hui en raison de ses chemins de fer de pénétration qui permettent un transport économique.
En 1885, Oran exportait 89 000 tonnes ; Alger 2 250 et Constantine 1 593.
Alger et Constantine exportent des alfas de vannerie, sparterie, à un prix bien plus élevé que les alfas de papeterie, 12 à 15 francs au lieu de 7 à 8 francs.
La valeur des alfas exportés annuellement est d'environ 10 millions.
Depuis vingt ans, on peut estimer à 150 millions le produit total des ventes.
Aujourd'hui que la main-d'œuvre indigène se substitue à la main-d'œuvre étrangère, on comprend facilement que les 10 millions d'alfa vendus par an constituent, pour les pays producteurs, un revenu très appréciable.
Il est à désirer que le chemin de fer de Laghouat
permette bientôt de livrer à l'industrie les alfas de Djelfa. Lorsque toutes les voies de pénétration seront achevées, l'Algérie pourra produire annuellement 400000 tonnes d'alfa.
C'est l'industrie du papier qui consomme la plus grande partie des alfas; sur les 225 000 tonnes exportées des pays d'alfa, 210000étaient destinées à la papeterie. Les autres industries : sparterie, vannerie, corderie, emploient environ 15 000 tonnes.
Dans les pays de production, on met souvent en œuvre une quantité notable d'alfa; l'Espagne et la Tunisie utilisent une bonne part de leur production; l'Espagne même importe des alfas d'Algérie pour la sparterie. En tenant compte de cette consommation locale, on peut évaluer ainsi les quantités d'alfa utilisées par année :
Papeterie 210,000 tonnes.
Sparterie
Corderie j
Vannerie ' 20,000 —
Gtiaussures \
Tissus, etc /
L'Angleterre consomme la plus grande partie de l'alfa produit. Le papier de bois n'a pu y détrôner le papier d'alfa très apprécié; sur les 225 000 tonnes récoltées en 1885, près de 200000 ont été importées en Angleterre. — La Belgique et la France ont quelques papeteries qui produisent soit du papier, soit de la pâte vendue à d'autres usines pour faire des mélanges.
La France utilise très peu d'alfa, en raison du prix élevé du transport, des produits chimiques et charbons. L'alfa, qui revient aux Anglais et aux
Belges à 10 francs les 100 kilos, revient aux fabricants fra7}çais à 14 francs; l'alfa rendant au maximum 50 p. 100, c'est déjà une difïe renée de 8 francs par 100 kilos de pâte, soit 55 francs au lieu de 43 francs.
L'Allemagne achète de beaux alfas pour la vannerie et la sparteriefme, le prix élevé (14 à 17 francs) compense la faible quantité, 3000 tonnes.
L'Autriche, l'Italie consomment aussi des quantités faibles, mais croissantes d'alfa.
Depuis les temps les plus reculés, l'alfa a été utilisé pour ses fibres; la sparterie et la corderie de l'Espagne étaient très estimées des Anciens. De nos jours, l'alfa est employé pour les usages les plus variés.
On peut grouper les industries de l'alfa suivant la forme que le produit acquiert dans les manipulations ; on aura ainsi :
1° Industries qui emploient l'alfa à l'état naturel ou simplement blanchi ou teint : sparterie, nattes, vannerie, balais, chaussures, bouquets, cigares à paille, etc. ;
2° Industries qui emploient les tissus dissociés par un rouissage, les fibres restant adhérentes et pouvant être utilisées après un simple battage : cordes, tapis grossiers; ou bien elles sont peignées, filées et tissées en tentures, tapis, etc.
Ces tissus ne résistent pas aux lessives alcalines, les fibres courtes se décollent comme celles du jute; mais on peut faire de superbes tentures ou rideaux, etc. ;
3° Industries qui emploient les fibres complètement dissociées par les produits chimiques, en tête desquels se placent les alcalis, soude.
Les fibres se feutrent facilement et fournissent une excellente pâte à papier, employée pure ou mélangée à de la pâte de chiffon, de bois ou de paille ;
Pour la papeterie, l'alfa est traité à peu près comme la paille. On commence par trier les brins, une toile sans fin entraîne les feuilles et des ouvriers saisissent rapidement au passage les impuretés.
L'alfa est ensuite haché par un hache-paille, qui lo divise en fragments de 3 à 4 centimètres. Quelques fabricants, au lieu de hacher, écrasent entre des cylindres.
L'alfa trié, haché et bluté, est introduit dans le lessiveur.
Le lessiveur fermé est chauffé par injection de vapeur pendant six à huit heures.
Quand on emploie le lessiveur boulonné, la pression ne doit pas dépasser trois atmosphères, c'est-à-dire une température de 130° ; h une pression plus élevée, la pâte d'alfa boutonne très facilement.
Au sortir du lessiveur, l'alfa se déflle facilement et rapidement après un lavage prolongé, on blancliit au chlorure de chaux; 10 kilos de chlorure par quintal sont suffisants; on chauffe à 55°, ce qui accélère le blanchiment; l'opération doit être conduite doucement ; on doit éviter avec soin la formation de boules.
L'analyse suivante, faite en avril 1887, au Muséum, par Fremy, fait prévoir le rendement de l'alfa:
Matières solubles dans l'alcool 3.35
Matières solubles dans l'eau 9.95
Composés pectiques 7. 80
Yasculose et cutose 17.80
Cellulose 46.00
Ceudres 3.20
Le rendement le plus ordinaire est, en effet, de 15 p. 100, bien que certains industriels anglais prétendent obtenir 50 et même 52 p. 100.
Le prix de la pâte d'alfa est assez élevé ; le prix marchand est de 60 à 65 francs les 100 kilos.
En France, l'alfa revient à 14 francs au minimum ; dans ces conditions, 100 kilos de pâte coûtent :
Alla 30 francs .
Produits chimiques 10 —
iVIain-d'œuvre, frais géïK^ranx, charbon 15 —
Total 55 fr. les 100 kil.
En Angleterre et en Belgique, l'alfa revient à 10 francs les 100 kilos; les produits chimiques sont meilleur marché aussi; les 100 kilos de pâte coûtent :
Alfa à 10 francs les 100 kilos 22 francs.
Produits chimiques. 8 —
Main-d'œuvre, charbon, frais généraux 14 —
Total 44 fr. les 100 kil.
La pâte de bois blanc à la soude, qualité supérieure, qui remplace assez bien celle de l'alfa, revient à 45 francs.
La pâte de paille, bien inférieure à la pâte d'alfa, revient à 45 francs.
La pâte de chiffon varie de 30 à 60 francs suivant la qualité.
11 résulte de ces chiffres que la seule raison qui éloigne les fabricants français de l'utilisation de l'alfa comme succédané dans la même proportion
que les fabricants anglais ou belges, est le prix de revient.
L'alfa donne un papier souple, soyeux, résistant, transparent, d'une grande pureté. Le papier d'alfa a beaucoup plus d'épaisseur pour le même poids que tout autre papier. Il prend très bien l'impression, il fait matelas sous les caractères d'imprimerie, qualité très recherchée; il convient très bien pour les éditions de luxe, les belles gravures.
La paille pure donne un papier sonnant, mais peu solide, qui est beaucoup améUoré par une addition de pâte d'alfa. On fait ainsi un très bon papier à lettre.