‹ L'AlgérieChapitre 62 sur 104 · LES HABITANTS DE LA TENTE ET DU GOURBI · texte numérisé non relu

LES HABITANTS DE LA TENTE ET DU GOURBI

entre lui et nous une barrière qui sera longtemps encore infranchissable. Si quelqu'un d'entre eux, un vieux soldat le plus souvent, se « civilise », c'est en joignant nos défauts aux siens. C'est par l'ivrognerie qu'il commence et c'est l'ivrognerie qui détruira l'Arabe, s'il perd ses croyances religieuses. H y a certainement de braves gens chez les Arabes et là comme partout le bien est mêlé au mal; cependant, sous des formes très dignes, la justice y est essentiellement vénale. Les témoignages sont presque toujours dictés par l'intérêt ou par la crainte. La morale est souvent remplacée chez eux par de belles phrases déclamatoires, destinées à surprendre la bonne foi des naïfs, si par hasard il s'en trouve. Depuis longtemps opprimés, les Arabes, pas plus que les Kabyles, ne comprennent la bonté. Très obséquieux, ils ne sont guère accessibles qu'à la crainte; respectant la main qui les frappe, ils sont toujours prêts à se révolter contre ceux qui les traitent avec douceur. Ils attribuent les bons traitements dont ils sont l'objet à la crainte qu'ils inspirent. L'Arabe est voleur. Le vol est glorieux même, si le volé est musulman, et méritoire, s'il est chrétien (1). Ils déploient dans le vol beaucoup d'habileté et de bravoure. Parfois le colon, las d'avoir veillé inutilement pendant douze ou quinze nuits, s'endort terrassé de fatigue, se confiant à la garde de cliiens vigilants. Les larrons guettent

(1) Du temps de sa puissance, l'Arabe fut toujours corsaire ; corsaire il est resté dans sa décadence. Le Touareg pille les caravanes et les oasis, les tribus qui ont gardé quelque indépendance font des razzias. Là où les grandes expéditions sont impossibles, le corsaire devient un simple voleur.

Battandier et Trabut. — Algérie. 14

dans l'ombre à proximité. L'un d'eux se débarrasse de son burnous, s'oint le corps de graisse de fauve, lion ou panthère et s'avance à quatre pattes vers le chenil. Les chiens, sidérés par l'odeur du fauve, restent muets. Pendant ce temps, ses compagnons se sont rapprochés du mur de l'écurie, et bien loin de s'attaquer aux portes, ce qui fait toujours du bruit, descellent une j^ierre du mur, puis deux, puis trois, jusqu'à ce que la brèche soit praticable. Alors on fait pénétrer avec précaution par l'ouverture un bâton habillé d'un burnous. Si cette exploration n'amène aucune alerte, un des compagnons pénètre dans l'écurie, détache les animaux pendant que les autres agrandissent la brèche par laquelle l'écurie sera bientôt vidée. Toute la troupe, armée jusqu'aux dents, aura vite conduit les bêtes en lieu sûr, dans quelque ravin perdu au fond des bois. Le colon aura beau s'adresser à toutes les autorités, ses bêtes demeureront introuvables. Si quelque agent de l'autorité, ou simplement quelqu'un de suspect apparaît dans la région, tous ses faits et gestes sont immédiatement signalés à plusieurs heues à la ronde. Tous les Arabes du pays manœuvreront comme un seul homme pour dépister les recherches. 11 peut arriver qu'au bout de quelques jours, le colon volé voie venir à lui un Arabe qui le tire à l'écart et lui tienne le discours suivant :

Tu as perdu tes bœufs, c'est pour toi une bien grande perte, aussi t'ai-je bien plaint dès que je l'ai su et j'ai résolu de te rendre service. Écoute-moi, je sais oii sont tes bêtes, donne-moi 500 francs (plus ou moins suivant l'importance du vol) et je me charge de te les faire retrouver.

C'est la Bécharra. Ce que le colon a de mieux à

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