Voy. de Stane, Appendice à la traduction d'n)n-Khaldoun
chiites, se soulevèrent contre Tautorijé des Khalifes. Abou Abdallah, qui leur avait prêché la révolte, les conduisit au combat, chassa de sa capitale le dernier des Aghlébites et fit reconnaître comme le Mehdi le Fathimite Obéid Allah. Le royaume de Sidjelmessa fut détruit, les Ibàdites s'enfuirent de Tiaret, livré aux flammes; les Ëdrissites firent leur soumission. Une prophétie attribuée à Mahomet annonçait qu'au m® siècle de Thégire le soleil se lèverait à Toccident; le Mehdi prétendit la réaliser. Les soldats^ berbères allèrent occuper Alexandrie. Un de ses successeurs, £1 Moezz, reprit les mêmes projets. En 969, ses troupes victorieuses étaient maîtresses de TÉgypte, et la prière était dite en son nom dans la mosquée du Caire. L'invasion refluait de l'ouest à l'est.
Les Khalifes chiites transportèrent en Egypte leur résidence. Déjà en Afrique les soulèvements et les guerres civiles recommençaient. Les Fathimites avaient donné la suprématie aux Ketama, auteurs de leur élévation, et aux Senhadja, leurs alliés. Ce fut assez pour mécontenter une autre tribu berbère, celle des Zenata. Ils secondèrent dans sa révolte le Sofrite Abou-Yézid, «rhommeàTàne »; dans l'ouest, un de leurs chefs, Ziri ben Atia, s'empara de Fez et de Sidjelmessa et y fonda un royaume. El Moezz avait délégué ses pouvoirs pour le gouvernement du Moghreb à une famille senhadja ; ce commandement se fractionna en deux par la scission du prince senhadja Hammad. Il y eut ainsi dans l'Afrique du nord trois Etats, l'un dans le Maroc actuel, le second au centre avec Bougie pour capitale, le troisième à l'est, tous entre les mains de dynasties berbères; mais les Senhadja continuaient à reconnaître la suzeraineté des Khalifes chiites, tandis que les Zenata acceptaient celle des Ommiades de Gordoue.
Au XI® et au xii"" siècle se forment de grandes puissances purement berbères. Les tribus Louata, habitantes du Sahara occidental, ^ont prises d'une recrudescence de ferveur religieuse; elles se jettent à la fois sur le Soudan
et sur le Moghreb. Ces farouches apôtres prétendaient convertir par la force les noirs idolâtres et les musulmans peu fidèles; eux-mêmes se donnaient comme les zélateurs de la foi, ils étaient les marabouts (EU Morabethin, Almoravides). Quand ils paraissaient, montés sur leurs grands méharis, la lance au poing, la face voilée du litham sombre, tout fuyait devant eux. Abou-Bekr, le chef de cette croisade musulmane, éonduisit la guen^e au sud et commença la propagande armée qui devait donner à rislam rintérieur de l'Afrique. Pendant ce temps, son cousin Youcef-ben-Tachefin envahissait le Moghreb , détruisait la dynastie zénatienne de Fez et poussait sesconquêtes jusqu'aumilieu de notre Algérie. Le khaUfat de Cordoue venait de s'écrouler; les musulmans d'Espagne, affaiblis par leurs divisions plits que par leurs défaites, appelèrent à l'aide le puissant Saharien. Youcef passa le détroit à plusieurs reprises, battit les rois chrétiens et fut maître de la péninsule jusqu'à Tolède. Il mourot centenaire, redouté comme un vainqueur et vénéré comme un saint. Mais son vaste empire ne devait guère lui survivre. Dans le pays des Maemouda, au fond du Maroc, une sorte de marabout sordide et cagneux osa s'attaquer à la puissance almoravide. Il était renommé par son savoir et son austérité ; il se présenta aux montagnards de TAtlas comme le Mehdi attendu. Ses partisans, « les Almohaddia, » furent bientôt assez nombreux pour constituer une armée. Lui mort, Abd-el-Moumen, qui avait été son élève chéri et son premier lieutenant, lui succéda. C'était un Zesiata dont le père fabriquait pour vivre des soufflets de forge. Cet humble ouvrier devint un des plus puissants souverains du monde. Le Moghreb occidental, puis le ?oyaume de Bougie, enfin Kairouan et Tunis tombèrent entre ses mains. Il fait grande figure dans l'histoire musulHKine; il fonda les universités où l'Europe devait venir épeler les sciences; il eut une armée^ une flotte, une admimstratioa régulière. De Tanger àBarka, tout le pays fut cadastré, ua
impôt foncier, payable en nature, remplaça les impôts de consommation; les caravanes pouvaient partout circuler sans crainte ; un soldat passant dans la campagne n'aurait pas osé arracher un épi de blé. Il y avait longtemps que l'Afrique n'avait connu cette discipline et cette sécurité.
Abd-el-Moumen mourut au moment où il préparait une formidable expédition destitue à TËspagne. La péninsule absorbait l'attention et les forces des Almohades comme des Almoravides. Pourtant un grave danger menaçait le Moghreb. En 1045, les Senhadja de Kairouan, revenus à l'orthodoxie, avaient massacré les Chiites et s'éiaient détachés de l'obédience fathinaite. El-Mostancer, qui régnait alors en Egypte, voulut punir cette défectiooi insultante. Il y avait dans le Saïd deux tribus ardbes, les Hillal et les Soléim, déportées pour leurs méfaits et dont on ne savait que faire. Il les Jeta sur l'Occident. « Je vous fais cadeau, leur dit-il, du royaume d'El Moësa-Ibn-Baddis le Senhadjite, esclave qui s'est soustrait à l'autorité de son mattre. Ainsi^ dorénavant vous ne serez plus dans le besoin. » Ils ne se le firent {>a6 dire deux fois ; comme des loups affamés, ils se ruèrent sur la proie qu'on leur offirait. Derrière eux, tous les nomades besoigneux accouraient; d'abord on leur donnait une prime, ensuite on leur fit payer un droit pour franchir le Nil, tant Taffuenee était grande. Jusquelà, l'Afrique n'avait été envahie que par de petites armées qui se fondaient dans la masse des indigènes. Cette fois, c'était une migration d'un million d'iiommes, bédouins sauvages, marchant sans idée et sans but, détruisant pour détruire. Ils renversaient les villes, coupaient les arbres, brûlaient les récoltes, faisaient partout place nette pour leurs troupeaux. Les jardins, les vergers, les champs bien cultivés se changeaient en terres de parcours ; ils apportaient le désert avec eux- L'émir de Eairouan voulut résister , il fut balayé. Après les Senhadja, les Zenata furent battus à leur tour. Seuls les Almohades auraient pu mettre une digue à cette inondation ; Abd-el-Moumen
châtia rudement ces pillards arabes, mais il ne croyait pas leur présence si redoutable et n'avait de pensées que pour la conquête de TEspagne. Les envahisseurs purent donc se maintenir dans Vlfrikia^ l'ancienne province d'Afrique, et, continuant leurs progrès^ prolongèrent insensiblement leur mouvement vers l'ouest. Ils intervenaient dans toutes les querelles, vendaient au plus offrant leurs services mercenaires. Par leur action directe, et plus encore par l'effet dissolvant de leur exemple, ils précipitèrent la décadence des Etats berbères.
Comme si le maintien de l'unité était chose impossible dans l'Afrique du nord, l'empire des Almohades se divisait : les Beni-Merin Zenata, longtemps nomades, profitaient de son affaiblissement pour lui enlever Fez ; d'autres Zenata, les Beni-Zian, s'établissaient à Tlemcen; les Hafsides, installés à Tunis comme gouverneurs de province, se rendaient indépendants. En 1269, le dernier des Almohades périt dans une bataille, et le sultan mérinide entra dans Maroc. Trois royaumes se partagèrent de nouveau le Moghreb. Le plus important était celui de l'est : il s'étendait de Barca jusqu'au delà de Sétif et de Bougie; les deux autres acceptèrent longtemps sa suprématie. Après la chute de Bagdad, le sultan hafside, salué du titre d'Émir-el-Moumenim, reconnu comme tel par les chérifs de la Mecque, par tout le Moghreb, par l'Espagne musulmane, se trouva le chef religieux de tout l'islam orthodoxe. Tunis, devenue métropole et ville sainte, fréquentée par les voyageurs, les pèlerins et les savants, ouvrit des écoles et des bibliothèques, construisit des aqueducs, des mosquées et des palais. Tlemcen aussi avait alors ses jours de splendeur. « Les enfants de Yahgmoracen Ibn- Zian, l'ayant prise pour siège de leur empire, y élevèrent de beaux palais et des caravansérails pour les voyageurs ; ils y plantèrent des jardins et des parcs, où des ruisseaux habilement dirigés entretenaient la fraîcheur. Devenue ainsi la ville la plus importante du Moghreb, Tlemcen
attira des visiteurs même des pays les plus éloignés ; on y cultiva avec succès les sciences et les arts, on y vit nattre des savants et des hommes illustres (Ibn-Khaldoun). » Elle compta un moment jusqu'à 125 000 habitants ^ Mais, les royaumes berbères semblaient condamnés à s'user les uns par des autres. FezetTlemcen surtout se faisaient une guerre acharnée; en 1299, le Mérinide Abou-Yacoub parut devant Tlemcen, Fentoura d'une circonvallation et fit de son camp la ville neuve de Mansoura. Il s'obstina à ce siège, que sa mort seule put interrompre au bout de huit ans. Ces luttes ruineuses et fréquemment renouvelées, les divisions des familles souveraines , l'influence néfaste exercée par les Arabes empêchèrent la société musulmane du Moghreb de se développer régulièrement. Elle ne resta pas même stationnaire et vit décroître en même temps sa civilisation et sa puissance. A la fin du xv® siècle, l'empire .mérinide s'était fractionné en trois petits Etats, le royaume de Tunis se démembrait à chaque instant, le royaume de Tlemcen n'avait plus ni prestige ni force. De toutes parts, les nomades soulevés dévastaient l'intérieur ; les villes du littoral se rendaient indépendantes. L'anarchie était générale et semblait appeler la conquête étrangère. Les Portugais tenaient Ceuta et Tanger; les Espagnols prenaient Oran, Bougie, Tripoli, bâtissaient le Penon d'Alger ; tous les petits Etats indigènes reconnaissaient la suzeraineté du roi de Castille, payaient tribut et recevaient des garnisons dans leurs places.
!• Voy, V Histoire des Beni-Zian, traduite par l'abbé Barges, et le Mémoire sur les tombeaux des émirs Beni-Zian, de M. Brosselard.