Voy. Trumelet, Histoire de Vinsut^rection de
ne donnèrent pas de résultats décisifs. Le général Deligny, qui avait marché vers les Ksours, n'obtenait que des succès contestables et se voyait obligé de rétrograder jusqu'à Géryville. En même temps, le marabout Si-Lazreg, en relations avec les Ouled-Sidi-Cheikh, soulevait la belliqueuse tribu des Flittas; le caravansérail de la Raouïa, sur la route de Mostaganem, fut attaqué et brûlé avec ses défenseurs; les villages d'Ammi-Moussa et de Zemmora eurent à subir le pillage et l'incendie; les coureurs du marabout se montraient jusqu'aux environs de Relizane. Le maréchal Pélissier mourut sous le coup de ces mauvaises nouvelles. Martimprey, nommé gouverneur par intérim, montra de l'activité. Quatre colonnes opérèrent h la fois contre les Flittas ; la mort de Si-Lazreg, tué par un boulet, les avait déconcertés; après quelques combats, ils déposèrent les armes.
Mais on n'en avait pas fini avec le sud. Dans la province d'Alger, les généraux Yusuf et Liébert avaient contenu les populations hésitantes, enlevé aux rebelles une partie de leurs troupeaux et recueilli de nombreuses soumissions. On était moins heureux dans la province d'Oran, où le général Jolivet éprouvrait un échec à El-Beïda et où Si-Lala, remontant la vallée de la Mékerra, portait le ravage et la terreur aux portes de Sidi-bel-Abbès. Ce fui seulement après la mort de Si-Mohammed, qui périt le 4 février 1865 dans un engagement contre le général Deligny, que l'insurrection entra dans la période de décroissance. Les Ouled Sidi Cheikh continuèrent cependant la lutte ; pendant les années 1866 et 1867, ce fut entre eux et nous un échange de razzias, de surprises et de coups de main où nous n'avions pas toujours l'avantage. En 1869, un parti de 3000 chevaux et de 800 fantassins s'avança jusqu'à Taguin ; on les rejeta dans le désert, mais au mois de janvier 1870 ils tombèrent sur les Hamyan. Ils trouvaient un refuge au Maroc, où trois puissantes tribus, les Beni-Guil, les Ouled-Djérir et les Doui-Ménia, attachés Wahl. \ 4
à eux par la clientèle religieuse, formaient sous leurs auspices une redoutable confédération. Le général Wimpflfen, triomphant non sans peine des hésitations du gouvernement, obtint d'aller poursuivre ces pillards de l'autre côté de la frontière. Il organisa rapidement une petite colonne de 3000 hommes, dont il prit la direction avec les généraux Chanzy et de Colomb pour lieutenants *. Le 29 mars 1870, on partait d'Aïn-ben-Khelil, au sud des chotts ; le 1*' avril, on entrait sur le territoire marocain; le 13, après une marche assez pénible, les troupes venaient camper sur le plateau d'El-Bahariet en face de l'Oued Guir. C'est là que l'ennemi avait concentré ses forces. 8000 hommes environ occupaient sur la rive droite de l'oued une position assez bien choisie, formée par une ligne de dunes, couverte en avant par des fossés d'irrigation. Leur confiance était entière. « Va dire au général, répondaient-ils à un marabout chargé de leur offrir la paix, que nous avons compté le nombre de ses soldats et qu'il ait la sagesse de fuir au plus vite. » Ce n'était pas pour cela que Wimpffen était venu de si loin. Le 15, au point du jour, la rivière est passée à gué ; les zouaves attaquent de front, pendant que Chanzy et Colomb se portent sur les ailes. On se battit toute la journée, la résistance fut surtout vive au centre ; mais, tournés à droite et à gauche, les Doui-Ménia lâchèrent pied. Leurs chefs se soumirent aussitôt sans conditions. La colonne se rabattit alors vers le nord pour châtier aussi les Beni-Guil ; ceux-ci ne l'attendirent pas en rase campagne et se retranchèrent dans leur oasis d'Aïn-Chaïr. Le 25, l'oasis est enlevée et ses défenseurs rejetés dans le Ksar; le 26, ils demandaient l'aman et s'engageaient « à vivre en amitié avec nos Sahariens et à ne plus prêter leur appui aux Ouled-Sidi-Cheikh. » Ces promesses et celles qui furent faites ensuite par les Doui- Ménia furent longtemps respectées.
l . Voy. Fillias, Récits militaires.
La guerre de 1870 ne nous laissa pas les moyens de poursuivre dans le sud-ouest cette politique vigoureuse, et elle détermina par contre-coup une des crises les plus redoutables qu'ait eues à traverser la colonie. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de l'insurrection de 1871. Les indigènes s'étaient courbés sous notre domination, parce que la force les y avait contraints ; ils avaient gardé de leurs défaites passées une sorte de terreur admirative ; à leurs yeux, il n'y avait pas de puissance qui pût être comparée à celle des Français , à leurs armées innombrables, à leurs fusils rapides, à leurs gros canons, à leurs vaisseaux cuirassés. Tout ce prestige s'évanouit quand arriva la nouvelle de nos désastres ; nous n'étions donc pas invincibles ; l'heure de la catastrophe avait sonné pour le grand empire des Roumis, elle appelait les fidèles à la revanche et à la déUvrance. Tandis que ces idées s'agitaient confusément dans les esprits, notre organisation semblait se dissoudre. La guerre était survenue au moment où l'on préparait des réformes que le gouvernement de Tours, avec plus de bonne volonté que d'à-propos, avait voulu effectuer sans tarder. Le désarroi administratif était complet; les bureaux arabes, attaqués avec violence, maintenus cependant dans leurs difficiles fonctions, n'avaient plus ni sang-froid ni autorité ; les grands chefs, qui sentaient leur position menacée, étaient mécontents ou indécis. Avec cela plus de troupes, des généraux et des officiers démoralisés par la défaite, une population civile que la douleur patriotique agitait en mouvements désordonnés. Telle était la situation ; ce dont il faut s'étonner, ce n'est pas que l'insurrection ait éclaté, c'est qu'elle ait tardé si longtemps à le faire.
Les premiers symptômes se montrèrent seulement en janvier 1871. Une smala de spahis cantonnée sur la frontière tunisienne refusa de s'embarquer pour la France et entraîna la tribu des Hannenchas dans une démonstration contre Souk-Arrhas. Un mois après, le poste d'El-Milia
entre Constanfine et Collo était attaqué. Pour faire de ces troubles partiels un soulèvement général, il ne fallait plus qu'un chef- Mokrani se présenta.
Depuis 1852, il était bach-agha de la Medjana; Tinfluence traditionnelle de sa famille s'étendait bien au delà des limites de son commandement. Il avait rendu des services et en avait été récompensé par des distinctions de toute nature. Mais ce grand seigneur indigène, amoureux du luxe et des larges dépenses, était fort mal dans ses affaires ; les spéculations où il s'était lancé n'avaient pas réussi, ses biens étaient grevés d'hypothèques. Il jugea l'occasion favorable pour liquider sa situation. Si la révolte réussissait, elle faisait de lui une manière de souverain ; en cas d'échec, il savait comment la France * avait traité Abd-el-Kader. Il s'aboucha avec le cheikh des Khouans de Sidi-Abderrahman, le vieux El-Haddad, que ses fils entraînèrent; l'influence politique et l'influence religieuse travaillèrent ensemble la Kabylie. Quand tout fut prêt, Mokrani envoya à l'autorité française sa démission de bach-agha et une déclaration de guerre ; il donnait comme prétexte à sa défection l'avènement du régime civil. Le 16 mars, avec 8000 hommes, il parut devant Bordj-bou-Arreridj. Il saccagea sans peine le village; mais le bordj où s'étaient réfugiés les habitants tint bon. Déjà toute la Kabylie était debout. Fort-National, Dellys, Tizi-Ouzou, Dra-el-Mizan, Beni-Mansour, Bougie, Djijelli, Mila, les villes, les villages, les forts furent investis. Les insurgés se ruaient sur les places à coups de fusil ; repoussés, ils organisaient des sièges réguliers, menaient des approches, pratiquaient des mines, montraient un ensemble et un acharnement qu'on ne leur avait encore jamais vus. Les exploitations isolées, les fermes étaient brûlées. Palestro, emporté après une vive résistance, était détruit et les habitants massacrés avec des raffinements de cruauté. L'insurrection essaya de déborder hors des montagnes où elle était chez elle : Sétif, Batna, Aumale
furent menacés; une pointe audacieuse fut tentée vers Alger. La colonne Fourchault, formée à la hâte de quelques soldats de ligne, de mobilisés et de francs-tireurs, devança à peine les Kabyles au village de TAlma. S'ils avaient passé, toute la florissante Mitidja eût été mise à feu et à sang. Le combat du 22 avril leur barra la route. Le colonel Fourchault, avec une poignée d'hommes, poussa audacieusement jusqu'à Palestro, où il ne trouva plus que des ruines et des cadavres.
Avec ce qu'on avait de troupes en Algérie, avec des mobiles, des mobilisés, des miliciens, des francs-tireurs, on organisa deux colonnes actives. Tune dans la province de Constantine sous le général Saussier, l'autre dans la province d'Alger sous le colonel Gérez. Ce dernier, eji manœuvrant pour couvrir Aumale, rencontra à l'oued Soufflât les contingents de Mokrani; le bach-agha gravissait une colline pour reconnaître à quelles forces il avait affaire lorsqu'une balle lui traversa le cou. Sa mort décapita l'insurrection. Gérez combina ses mouvements avec ceux du général Lallemand, qui venait de quitter Alger; tous deux ensemble débloquèrent les places et désarmèrent les tribus. Etouffée au centre, l'insurrection éclata alors dans l'ouest, tandis qu'elle redoublait d'intensité dans l'est. Les Beni-Ménacer se portent sur Vesoul Bénian, menacent le chemin de fer d'Alger à Oran et bloquent Gherchell ; leur exemple pouvait entraîner le Dahra et les Flittas; on se hâta de les réduire. Dans la province de Gonstantine, six colonnes, sous le commandement supérieur du général Saussier, opérèrent à la fois contre Bou-Mezrag, qui avait succédé à son frère Mokrani. Après une campagne de cinq mpis, les insurgés furent écrasés au combat de Bou-Thaleb ; le général de Lacroix poursuivait leurs derniers adhérents jusque dans l'extrême sud. La Kabylie fut durement châtiée; elle eut à payer des indemnités de guerre, elle se vit enlever son autonomie municipale; une partie des terres mises sous le séquestre
furent affectées à la colonisation, qui pénétra seulement alors dans ses fertiles vallées.
La révolte d'El Amri en 1876, celle de TAurès en 1879 ne furent que des mouvements isolés dirigés beaucoup moins contre l'autorité française que contre les chefs indigènes dont elle tolérait les abus. L'une et l'autre d'ailleurs furent facilement réprimées. Mais le sud-ouest n'était toujours pas pacifié. L'expédition de l'oued Guir avait laissé une impression assez profonde pour empêcher un mouvement qui, en coïncidant avec la prise d'armes kabyle, eût pu nous causer les plus graves embarras. Quelques brigandages se produisirent; la marche du général Galliffet jusqu'à El-Goléa les interrompit pour un. temps. Des négociations avaient été entamées avec les Ouled-Sidi- Cheikh, elles n'aboutirent pas, et les incursions recommencèrent. Les malheureux Ksouriens étaient obhgés de payer l'impôt et à la France et aux dissidents ; nos tribus frontières se voyaient à chaque instant pillées sans qu'il leur fût permis d'user de représailles. Dans ces dernières^ années, une action vigoureuse était devenue nécessaire ; c'est parce qu'on a trop tardé à l'entreprendre que la situation s'est aggravée, Bou-Hamema, le marabout de Moghar, mettant à profit le mécontentement des populations^ et notre apparente faiblesse, a entraîné plusieurs tribus dans une révolte depuis longtemps préparée. On sait le reste : les illusions officielles, les forces insuffisantes, les^ chefs de colonne médiocres ; un succès à Chellala a permis au marabout de pousser une pointe hardie sur les haut& plateaux et de commettre ces dévastations dont l'opinion s'est tant émue. Mais du jour où le commandement a été tenu par une main plus ferme, l'accès des territoires colonisés lui a été fermé et il lui a fallu se rejeter au Maroc.
Il ne faut pas croire cependant que tout soit [fini de ce côté. Pendant le dernier été et pendant le rude hiver qui a suivi, nos colonnes ont fait une campagne peu dangereuse mais horriblement pénible, et aussi stérile que péni-
ble. On a coupé des palmiers, détruit quelques koubbas de marabouts; l'ennemi s'est dérobé; suivant son habitude il s'est abrité derrière la frontière, prêt à reparaître, quand le moment lui paraîtra propice. On ne peut pourtant pas maintenir une armée en permanence dans cet affreux pays des Ksours. Si l'on veut des résultats, il n'y a qu'un moyen, celui dont on s'est déjà servi en 1859 et en 1870, quand on est allé chercher les dissidents partout où ils se trouvaient et qu'on a fait sentir le poids de nos armes à leurs complices. On obtiendrait ainsi quelques années de repos. Mais on ne peut se flatter de résoudre d'une manière définitive cette irritante question du sudouest tant qu'on n'aura pas adopté une politique vigoureuse à l'égard du Maroc. C'est du malencontreux traité de 1844 que vient tout le mal, il faut réviser ce traité et rectifier l'absurde tracé de la frontière. L'empereur du Maroc n'est pas un souverain européen, il ne tient guère à des territoires où son autorité n'a jamais été reconnue et qui ne sont pour lui qu'une cause d'embarras. On obtiendra la rectification le jour où notre diplomatie parlera haut et ferme. Il y a des cas où l'énergie est prudence.