LE MOUVEMENT DE LA POPULATION
On a toujours eu des données précises sur la population eiuropéenne, mais il n'y a pas longtemps qu'on a essayé de recenser lesjndigènes. En 1866, on évaluait leur nombre à 2 652 072 ; en 1872, on n'en trouvait plus que 2 125 051 ; il n'en fallut pas davantage pour conclure qu'ils étaient en voie d'extinction et que « la loi supérieure » qui fait disparaître les peuples arriérés se vérifiait une fois de plus.. On calculait déjà le nomère d'années que nécessiterait une disf^rition totale lorsqu'est survenu le recensement Ae 1876 ; cette fois, on comptait 2 462 936 indigènes, soit en chiffres ronds 340 000 de plus qu'en 1872; la fameuse « loi supérieure » recevait un vigoureux démenti.
On n'a pas assez pris garde qu'entre 1866 et 1872 il s'était placé des années comme 1867 avec famine et typhus, comme 1871 avec insurrection et répression. En 1867, lamortalitp fut épouvantable ; les routes étaient semées de cadavres, des spectres se disputaient un morceau de pain; les hôpitaux, trop pleins, laissaient déborder «ur les villes et les villages une horrible cohue de moribonds; enl871,le^ang arabe et kabyle coula à flots. De tels faits sont exceptionnels ; la déperdition qui s'est produite de 1866 à 1872 est une anomalie, on ne saurait en déduire des conséquences générales. D'autre part, l'énorme différence qui^xiste entre les chiffres de 1872 et de 1876 est assez surprenante ; pour
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Texpliguer^ il faudrait admettre 4i[»e siatâjyité formidable qm ne parait pas être le fait des indigènkes, La vérité, c'est ^e jusqu'à présent ces recenseni^ts n'ont eu qu'une valeur très approximative ; les administrateurs civils ou les offi^ ciers des affaires arabes chargés d'établir les statistiques sont obligés de s'en rapporter aux renseignements fournis par les indigènes. L'Arabe est naturellement méfiant, il ne voit pas trop pourquoi le beylick veut savoir combimi de personnes habitent sa tente ou son gourbi; à to^t hasard, il aime mieux ne pas dire Texai^e vérité. Môme s'il est de bonne foi, il peut hii arriver de tromper les recenseurs. « Combien as-tu d'eniamts? demandaitron à im indigène. — Trois. » U y avait là en .effet trois garçons, mais aussi deux petites filles. « Et celles-ci ne sont-eUes pas à toi? — Oui, mais ce sont des filles. »
Les gens très pauvres, ne pouvant acheter une femme, ne se marient pas ; il leur est aussi difficile d'entretenir des liaisons durables, ils sont donc nuls pour la reproduction; en outre, les maladies épidémiques ou contagieuses, celles qui résultent du manque de soins et d'une mauvaise hygiène, font d'assez grands ravages. Par contre, les indigènes mariés ont généralement des familles nombreuses ; les individus qui ont échappé aux périls qui ipenacent la première enfance sont fortement constitués, beaucoup arrivent à un âge très avancé. Ces forces contraires se font équilibre. C'est pour cela qu'il est difficile de croire soit à une rapide augmentation par l'excédant des naissances, comme semblerait l'indiquer le recensement de 1876, soit à une diminution normale s'effectuaut dans les proportions de celle qui a été signalée en 1872. U semble plutôt que la population indigène demeure à peu près stationnaire; pour le moment, faute de document^ certaip^, oh est obligé de s'en tenir à ces probabilités. Mais.il paraît au moins démontré que les musulmans d'Algérie ne ^^mt pas en train de disparaître; pour l'honneur de la France, on doit s'en féliciter. Ces prétendues fatalités historiques
n'ont jamais été que des excuses commodes pour justifier récrasement des peuples faibles.
Depuis 1830, on a pu mesurer avec une précision parfaite les mouvements de la population européenne. Les statistiques n'ont pas toujours été encourageantes ; « les cimetières sont les seules colonies toujours croissantes de l'Algérie, » disait le général Duvivier, et cette lugubre boutade était alors l'expression de la stricte vérité. Elle ne se justifie plus aujourd'hui; c'est que dans l'histoire du peuplement il faut distinguer deux périodes, l'une tout à fait néfaste, l'autre de plus en plus satisfaisante. L'année 1856 marque la séparation.
De 1830 à 1856, le nombre des Européens monta de 602 à 169 186, mais cet accroissement n'était dû qu'à l'immigration ; il y avait eu en effet 87 240 décès et seulement 7Sr207 naissances; pour 1000 naissances, on comptait de 1830 à 1834 1138 décès; de 1834 à 1840, 1428; de 1841 à 1850, 1416 ; de 1851 à 1856, 1170 ; c'est-à-dire que la population coloniale, bien loin d'augmenter, aurait aussitôt disparu si chaque année de nouveaux arrivants n'étaient venus combler les vides faits par la mort. Cette déperdition était due à l'insalubrité alors réelle du climat, aux difficultés de l'existence dans une contrée presque sauvage, à l'action meurtrière des défrichements, à l'ignorance de l'hygiène et de la thérapeutique locales. Parmi les nombreuses victimes que fit alors l'Algérie, combien ont succombé à des fièvres gagnées dans les régions marécageuses, combien à la misère et à l'épuisement, combien aussi à de simples imprudences, comme l'abus des liqueurs fortes ou des boissons glacées ; sans compter les meurtres commis au nom de la science par la méthode de Broussais I
Ce sont là les premières épreuves de l'acclimatement. Si la mortalité était dans son plein, la natalité, par contre, subissait l'effet de conditions défavorables. La plupart des immigrants, employés de l'Etat ou chercheurs