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CHAPITRE m

l'organisation administrative des indigènes •

Dans les premières années de la conquête, on n'eut pas beaucoup d'indigènes à gouverner ; cependant, par intermittence, quelques tribus se soumettaient pour se révolter bientôt ; on préposa aux rapports qui pouvaient s'établir un « agha des Arabes », Ce fut tantôt un indigène, et alors il trahissait, tantôt un officier français, et alors il n'avait aucune action sur ses prétendus administrés. En 1832, pendant Fintérim du général Avizard, on avait institué le bureau arabe, dont le premier titulaire fut Lamoricière. Supprimé, puis rétabli à plusieurs reprises, ce service fut définitivement organisé en 1843. Il y avait auprès du gouverneur un directeur général des affaires arabes, de qui relevaient trois directions provinciales; des bureaux, dits bureaux arabes, étaient établis au chef-lieu des subdivisions et sur chacun des points occupés par Tarmée où le besoin en était reconnu. Plus tard, la hiérarchie fut légèrement modifiée ; elle comprit et elle comprend encore un bureau politique siégeant à Alger, des bureaux divisionnaires, des bureaux de subdivision et des bureaux de cercle et d'annexé. Le personnel se compose d'officiers détachés de l'armée et pouvant toujours rentrer dans les cadres; leur mission n'est pas d'administrer, mais seulement d'élaborer les affaires. Ils sont les auxiliaires du commandement, ses intermédiaires auprès des chefs indigènes et de la population. L'autorité réelle doit

résider entre les mains des généraux de division, des généraux de brigade chargés des subdivisions et des commandants supérieurs des cercles.

L'organisation de 1844 est l'œuvre de Bugeaud; il entrait dans ses vues de laisser aux chefs indigènes les. postes secondaires. « Eloigner du pouvoir les familles, influentes, c'était, disait-il, se faire des ennemis dangereux; il valait mieux les avoir dans le camp qu'au dehors. » Il conserva à peu près la hiérarchie établie par Abd-el- Kader. Les grandes circonscriptions étaient confiées à des khalifas et à des bach-aghas, elles se partageaient en subdivisions avec des aghas ; dans l'aghalik, chaque tribu avait son caïd , et, si elle était importante, elle était frac-tionnée en ferkas dirigées par des cheikhs. Les bachaghas et les aghas, nommés par le roi, recevaient un traitement fixe ; les caïds et les cheikhs , désignés par le& généraux commandant les provinces, avaient une remise sur le produit des impôts et des amendes. Depuis, il s'est introduit quelques modifications ; il n'y a plus de khalifas * ; les bach-aghas et les aghas, à mesure qu'ils s'éteignent, ne sont plus guère remplacés ; en général l'autorité française est directement en rapport avec les caïds. Mais, dans tout le territoire militaire, les commandements indi« gènes subsistent toujours. En territoire civil, ceux de^ indigènes musulmans qui habitent des communes de plein exercice sont administrés par le maire et par le conseil municipal, dans lequel ils sont d'ailleurs représentés. Quand la population européenne est encore peu nombreuse, la commune est dite mixte. Elle est alors confiée à un administrateur et à un adjoint relevant de l'autorité préfectorale ; il n'y a pas de conseil élu, mais une commission municipale , nommée par le gouvernement et composée à la fois d'Européens et d'indigènes.

1. Au moins au eens où on l'entendait autrefois; aujourd'hui le» fonctionnaires indigènes revêtus de ce titre sont simplement les adjoints des caïds.

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Tout a été dit sur et contre l'organisatioo des territoires militaires ; les bureaux arabes surtout ont été attaqués avec violence ; les reproches qu'on leur a adressés n'étaient pas toujours immérités. Cette institution, après avoir rendu d'éclatants services, fut, comme beaucoup d'autres, corrompue par l'Empire. Intelligents, instruits, connaissant le pays et la population, les officiers des affaires arabes s'exagérèrent leur propre valeur; dans l'armée, on les appelait le parti de l'admiration mutuelle. Chargés seulement d'instruire les affaires, ils étaient devenus assez puissants pour s'emparer du gouvernement ; il semblait que l'Algérie fût leur domaine. La colonisation fut traitée par eux en ennemie, leur influence néfaste inspira à Napoléon III la théorie du royaume arabe et le . sénatus-consulte de 1863. Energiques et résolus, quelques-uns poussèrent la vigueur Jusqu'à la cruauté ; les violences de Beauprêtre furent pour beaucoup dans l'insurrection de 1864 ; l'exercice d'un pouvoir illimité, l'absence de tout contrôle sérieux étaient des tentations dangereuses. Plusieurs affaires fâcheuses furent dévoilées, aucune n'eut le retentissement du procès Doineau. On vit un capitaine de l'armée française condamné en cour d'assises pour avoir attaqué une diligence sur la grande route. Il s'en fallait même alors que tous les officiers des affaires arabes fussent des Doineau. Mais l'homme est ainsi fait que, lorsqu'on lui abandonne une autorité absolue, il est porté à en abuser. Etant données les attributions si étendues des bureaux arabes, l'aveuglement ou la complaisance du gouvernement général, les incidents déplorables ou scandaleux ne pouvaient manquer de se produire.

Les griefs ne manquent pas contre les commandements indigènes. « Les grands chefs, dit-on, constituent une féodalité redoutable ; ils nuisent également à la domination française, qu'ils compromettent ou qu'ils trahissent, et à la population musulmane, qu'ils oppriment ou qu'ils éga- Wahl. 16

rent. En temps ordinaire, ils commettent des rapines sans nombre, ils font payer à leurs administrés beaucoup fdtis que ceux-ci ne doivent; suivant l'énergique métaphore arabe, ils les mangent. Vienne une insurrection^ et alors, si les chances leur paraissent favorables, ils usent de Tautorite qui leur a été confiée pour propager la révolte et tournent contre nous les armes mêmes que nous leur avons données. » Ici encore, il faut reconnaître que toutes les accusations ne sont pas imaginaires. Plusieurs soulèvements, celui de TAurès par exemple, n'ont pas eu d'autre cause que les piileriès des caïds. Dans les tribus, il n'y a point de comptabilité régulière, et il arrive souvent que le chef chargé des recouvrements fasse payer plus ou veuille faire payer deux fois. En 1871, ce fut le bach-agha Mokrani, officier de la Légion d'honneur, comblé de distinctions et de dignités , qui donna le signal de l'insurrection. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas ^e chefs fidèles ; beaucoup ont fait leurs preuves de dévouement. Il Y^eu a aussi d'intègres, bien que, dans les idées arabes, l'administration ne se comprenne pas sans un peu de concussion. Au fond, ce ne sont pas tant les hommes auxquels on trouve à reprendre, mais le système.

Les inconvénients des bureaux arabes et des commandements indigènes étant bien établis, on se demande comment on a pu, sinon instituer, du moins laisser subsister les uns et les autres. Car enfin, malgré les tentatives qui ont été faites pour les abolir, les bureaux arabes existent toujours en territoire militaire et les caïds aussi. D'où vient qu'on n'étende pas à toutes les populations de l'Algérie le régime dont bénéficient celles qui vivent en territoire civil? Serait-ce par hasard parce que ce régime luimême présente ses défauts et ses imperfections ?

Nous avons vu qu'en territoire civil on distingue la commune de plein exercice et la commune mixte. Dans la première, les indigènes sont administrés par le maire; on sait ce qu'est en France un maire de village; les magis-

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trats municipaux daos les commuoes rurales d'Algérie sont aussi le plus souvent d'honnêtes cultivateurs, dont les connaissances ne vont pas très loin, Gr il leur faut conduire non seulement les affaires de leurs concitoyens, mais encore celles d'une population qui leur est étrangère par sa langue et ses mœurs, avec laquelle ils n'ont rien de commun, tant s'en faut. Comment veut-on qu'ils se tirent bien d'une pareille besogne? Sans compter qu'il y a presque toujours antagonisme entre colons et indigènes, les uns et les autres délestant ou méprisant ce qu'ils connaissent mal et comprennent peu. Dans de telles conditions, on ne peut pas dire que les indigènes possèdent les garanties d'une administration impartiale et éclairée.

Dans les communes mixtes, ce n'est plus un élu des colons, c'est un fonctionnaire nommé par le gouverneur, qui dirige les affaires. Cet administrateur doit réunir un ensemble bien rare de qualités : il ne le faut pas trop jeune, car on pourrait craindre de la présomption et de la légèreté; il ne faut pas qu'il soit alourdi par l'âge, car les habitudes laborieuses et l'activité physique lui seront également nécessaires. Du travail de bureau, il devra passer à l'action, sauter à cheval, courir d'une traite sur les points où sa présence est nécessaire. Les circonscriptions sont immenses ; elles ont de 20 000 à 180 000 hectares et comptent de 10 000 à 20 000 habitants ; les intérêts les plus divers, souvent les plus opposés, s'y entrecroisent. Sans parler des connaissances administratives toujours indispensables, de la langue arabe ou kabyle qu'il faut posséder, quel mélange de vigueur et de modération, de fermeté et de prudence pour manier à propos tant d'hommes et tant de choses, pour appliquer les pouvoirs disciplinaires et n'en pas abuser! En fait, ce qu'on a créé dans les communes mixtes, ce sont des bureaux arabes civils; seulement l'administration militaire avait sous la main un personnel tout formé , l'administration -civile a été obligée d'improviser le sien. Certains de ses choix ont été

excellents, d'autres médiocres; « il s'en vit de mauvais^

exemplum ut » Mais il ne pouvait en être autrement.

On commence à s'apercevoir qu'on a été un peu vite en besogne lorsqu'on a tout à coup transporté en territoire civil 6 millions d'hectares et 1 million d'indigènes *. On a détruit ainsi sur une grande étendue une organisation qui était loin d'être parfaite , mais qui avait pour elle, sa longue existence et la qualité d'un personnel fort amélioré depuis 1870. Jusqu'à présent, l'expérience ne prouve pas qu'on l'ait remplacée avec avantage. En tout cas, une vérité apparaît clairement, c'est qu il est présentement impossible de soumettre les populations indigènes à l'empire du droit commun. De longtemps /encore on n'y pourra songer. II faut pour eux quelque chose d'exceptionnel, un régime sui generis. Que ce régime soit civil ou militaire, qu'il fonctionne avec les bureaux arabes ou avec les administrateurs de commune mixte, qu'il fasse ou non emploi des chefs indigènes, il aura toujours ses inconvénients et ses dangers. Gouverner les Arabes à la manière expéditive et par des procédés arbitraires, c'est heurter nos habitudes européennes, aller contre nos sentiments d'équité. Que si au contraire on veut leur donner les garanties légales que possèdent les nations civilisées, les ressorts se détendent, le commandement s'affaiblit, on risque de voir les populations échapper à toute prise de l'autorité. Là est la difficulté, et ce n'est pas par des changements d'étiquette ou d'uniforme qu'on la fera disparaître. C'est qu'il faut ici autre chose que des réformes administratives ; il ne s'agit pas d'un régime à modifier, mais d'un peuple à transformer dans ses institutions sociales, dans ses mœurs et dans ses idées.

1. Le programme général du 25 août 1880 comprenait exactement dans les rattachements à opérer une superficie de 5 834 609 hectares et une population de 926 829 indigènes. Au !•' octobre 1881, il ne restait plus, pour que l'exécution fût complète, qu'à créer deux communes mixtes.

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