‹ L'Algérie (volume 2)Chapitre 72 sur 93 · LA QUESTION DES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES INDIGÈNES

Si l'on se demaode quels sont les progrès accomplis par les indigènes de l'Algérie depuis la conquête, on reste confondu du peu de résultats obtenus jusqu'à ce jour. Quelques-uns sont venus à nous, mais en si petit nombre! Dans la masse, il ne s'est pas opéré de changement. La condition matérielle est à peu près la même; pour presque tous, l'existence, pénible en temps normal, est à la merci des moindres accidents ; dans chaque mauvaise récolte il y a une menace de famine; les mœurs sont aussi grossières, les esprits aussi incultes qu'avant 1830. Malgré une domination.de cinquante ans, après les résistances brisées, les révoltes avortées, ils persistent avec un entêtement de brûles dans leurs chimères religieuses. A leurs yeux, la conquête française n'est qu'un accident passager, toutes les occasions leur paraissent bonnes pour la rébellion. Qu'un chef de bande obtienne le plus mince avantage, ils verront en lui le maître de l'heure, le fléau d'Allah; ils accourront en foule sous ses drapeaux. Misère, ignorance, superstition, haine fanatique, voilà l'état matériel et moral de nos sujets algériens en l'an de grâce 1882.

Il y a une opinion brutale qui résout le problème par la suppression des indigènes; elle ne vaut pas l'honneur d'être discutée. Rien ne paraît moins démontré que cette prétendue loi qui ferait disparaître les races inférieures devant les nations plus civiHsées. Quand un peuple s'éteint, c'est qu'on a travaillé à le détruire ; les Espagnols

aux Antilles, les Anglo-Saxons en Australie en savent quelque chose. Du reste, il est aujourd'hui parfaitement certain que ni les Berbères ni les Arabes ne sont en voie d'extinction. Ils ne s'éliminent pas d'eux-mêmes ; faudra-t-il donc les exterminer? La générosité française répugne à de semblables idées ; ajoutons que, si nous voulions et si nous pouvions faire cette odieuse besogne, nous irions directement contre nos intérêts. Deux millions d'hommes représentent une valeur sociale, une force économique précieuse. Supprimer une force est inepte, il faut savoir se l'approprier pour en faire usage. Même aujourd'hui, il est incontestable que les Européens établie en Algérie tirent •parti des indigènes; voit-on l'agriculture obligée de se passer de la main-d'œuvre arabe ou kabyle?

Avant de déclarer, comme on est trop porté à le faire en Algérie, qu'on né peut rien obtenir des indigènes, avant de passer sur eux condamnation, il faudrait p'ouvoir dire qu'on a essayé pour les transformer tout ce qui était humainement possible. La tâche n'est pas des plus simples; mais rien ne nous autorise à la déclarer irréahsable. En faisant de ces peuples nos sujets, nous- avons contracté l'obligoition de les civiliser, de les rendre meilleurs, plus instruits eft plus heureux. Ils en sont à peu près au même point que l'Europe du moyen âge; ils n'ont ^u ni (Renaissance, ni Réforme, ni Révolution; on ne peut espérer de leur faire franchir d'^un bond tout le chemin marqué par ces étapes glorieuses; on s'expose à des déceptions quand on parle de les assimiler du jour au lendemain ; mais, si on les dirige bien, on peut au moins les rapprocher de nous. Nous ne pouvons ni ne voulons détruire les indigènes; s'ils demeurent tels qu'ils sont, ils constituent pour nous le plus grave des périls; tant que nous ne les aurons pas réconciliés avec notre domination, nous resterons à la merci d'une révolte, nous ne serons pas vraiment les maîtres du pays, nous ne serons pas installés en Algérie, mais campés. Pénétrons-nous donc'bien de ces idées, et mettons-

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