LA QUESTION DES INDIGÈNES
nouftàrœuvre. Ce rôle d'éducateurs qui nous est imposé par la situation même demande des qualités que nous avons déjà; le caractère sympathique de notre nation nous assure de réelles facilités; mais il faut aussi de la méthode, de l'esprit de suite, du sang-froid et avant tout de la patience. Jusqu'à présent, c'est surtout la patience qui a manqué ; on a voulu trop exiger à la fois. Par exemple, on s'étonne* et on s'indigne du peu d'empressement que mettent les indigènes à demander la naturalisation; de 1865 à 1878, en trei^ ans, 428 seulement se sont fait naturaliser; on en conclut qu'ils dédaignent le titre de citoyens français. On ne réfléchit pas qu'il y a là pour eux autre chose qu'une simple formalité ou même qu'un changement de nationalité. Quand un étranger européen se naturalise, il peut lui être pénible de renoncer à son ancienne patrie; mais, ce sacrifice de sentiment une fois consenti, il n'en a plus d'autres à faire; il se confond avec une population dont il partage les idées et les mœurs. L'indigène musulman, lui, est obligé d'abandonner son statut personnel; le régime des successions, celui des mariages, l'organisation de la famille, les institutions les plus intimes, tout cela est différent dans la loi française; il lui faut déraciner ses habitudes héréditaires, modifier ses usages domestiques, refaire 4e fond en comble sa vie bouleversée. Nous ne mettons pas en question la supériorité de notre état social, mais encore devons-nous laisser aux gens le temps de s'en convaincre. Du Coran au Code civil, il y a loin, et l'on comprend très bien que les Arabes ne fassent pas d'un coup tout le chemin. Une telle révolution dans les mœurs ne peut être que l'œuvre' du temps. En attendant que nous ayons formé des générations nouvelles imprégnées de notre esprit, n'y aurait-il pas quelque chose à tenter pour les anciennes? Après tout quel besoin avons-nous de tant d'uniformité; que nos Musulmans règlent comme ils l'entendent leurs héritages, qu'ils aient, si bon leur semble, plusieurs femmes, qu'ils pratiquent le divorce, peu nous
importe pour le moment; Tessentiel est qu'ils deviennent de bons et loyaux Français, le reste viendra ensuite, on verra plus tard, chaque jour suffit à sa peine.
Puisque les indigènes ont tant de raisons qui les font reculer devant la naturalisation ordinaire, pourquoi ne pas créer pour eux une naturalisation spéciale? Ils pourraient devenir citoyens sans renoncer à leur statut personnel ; comme tels ils participeraient au droit commun en matière d'impôts, de service militaire, etc. Bien entendu, il ne faudrait pas les associer sans ménagement à l^fexercice du. pouvoir politique; ceux qui présenteraient des garanties de capacité, qui sauraient lire et écrire en français seraient admis à voter pour la nomination des conseils locaux : conseil municipal, conseil général, conseil supérieur. L'élément indigène aurait ainsi sa part sérieuse de représentation et pourrait s'initier à la vie publique. On leur ouvrirait aussi les grades inférieurs de l'armée et les emplois secondaires dans l'administration. Les hauts grades, les fonctions importantes seraient réservés avec l'électorat et l'éligibilité politiques pour les citoyens optimo jure qui auraient accepté sans restriction aucune le régime des lois françaises. Il y aurait donc pour les indigènes une naturalisation à deux degrés ; rien ne les empêcherait de demander le premier degré qui leur conférerait de précieux avantages sans leur imposer de trop grands sacrifices ; plus tard, le désir leur viendrait tout naturellement de s'élever jusqu'au second. Ils y arriveraient tous, les uns après les autres; rien alors ne les distinguerait plus des vrais Français, l'assimilation cesserait d'être une utopie, parce qu'on aurait su ménageries transitions nécessaires.
Dans toutes les questions qui intéressent les indigènes, il faut porter ce même esprit de prudence qui ne cherche pas à brusquer les solutions et sait compter avec les réalités. Ce serait s'en départir que de céder au mouvement d'opinion un peu factice qui réclame actuellement la suppression de la magistrature musulmane. On sait que
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les affaires civiles entre indigènes, à moins que les deux parties ne s'accordent à préférer la juridiction française, sont jugées par les mahakmas ou tribunaux des cadis. On peut appeler des sentences rendues par la mahakma^ soit devant le medjelès^ sorte de comité consultatif formé de plusieurs cadis, soit devant la chambre musulmane qui existe dans les tribunaux de première instance. Les accusations les plus graves sont portées contre les cadis; à chaque instant, on dénonce leur vénalité; certains, dit-on, remplacent les balances de Thémis par une paire de babouches, chaque plaideur verse son écot dans Tune des ^chaussures, le juge soupèse ensuite et prononce en faveur de celui qui a donné le meilleur poids d'arguments sonnants. Peut-être généralise -t-on un peu trop facilement; mais, en tenant ces reproches pour fondés, il y a lieu de s'étonner que les indigènes, qui devraient pourtant être édifiés, n'aillent pas toujours devant les tribunaux français. C'est que la justice des cadis, avec tous ses défauts, est expéditive et peu coûteuse; un auteur algérien très compétent en la matière, M. Ernest Mercier *, établit que dans un litige de minime importance le demandeur qui s'adresse au cadi obtient une satisfaction presque immédiate, moyennant une dépense de 6 fr. 60. S'il avait recours à notre justice da paix, le même demandeur, pour la même affaire, devrait débourser 75 francs, attendrait trois mois et le plus souvent n'arriverait à aucun résultat. Il importe de remarquer que les Arabes et aussi les Kabyles sont de nature très processive ; l'objet de leur diflérend est presque toujours d'une valeur insigniûante; obliger ces pauvres gens à passer par nos formalité^ légales, ce serait les ruiner en frais de procédure. Sans compter que les juges de paix en Algérie sont généralement des jeunes gens qui débutent dans la carrière ; beaucoup arrivent de France et ne connaissent ni la langue ni les coutumes dupaysoùils sontappelés à exercer leurs délicates fonctions ; plus honnêtes que les