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CHAPITRE II

D'après les relevés administratifs, les forêts occupent en Algérie une superficie de 2 360 747 hectares; ce n'est pas là le pays sans bois dont on parlait dans les premiers temps de la conquête ; il faut pourtant convenir que la proportion des surfaces boisées est assez faible : elle ne représente guère que la treizième partie de l'étendue totale, tandis qu'en France elle est d'un sixième. A vrai dire, l'évaluation actuelle n'a rien de définitif; pendant de longues années on n'aura que des chiffres approximatifs : a C'est à vue d'oeil, au pas de cheval ou bien au moyen de la boussole et de la planchette, sans triangulation préalable, que le périmètre des forêts a été tracé. »

Dans le principe, toutes les surfaces boisées étaient considérées comme appartenant à l'Etat; plus tard, l'exécution du sénatus-consulte de 1863 en a attribué une partie aux groupes indigènes, des dotations forestières ont été accordées à des communes européennes; enfin des forêts, d'abord données en concession, ont été ensuite cédées en toute propriété. Ainsi se sont constitués à côté du domaine de l'Etat un domaine communal et un domaine particulier. 1 969 246 hectares appartiennent à l'Etat, 77 748 à des communes européennes ou indigènes, 313 751 à des particuliers. 547 820 hectares sont situés dans la province d'Alger , 647 909 dans la province d'Oran, i 165 117 dans celle de Constantine. Les bois domaniaux

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OU communaux, soit 2 046 995 hectares, sont soumis au régime forestier; mais, dans une bonne partie du territoire de commandement, l'autorité militaire est seule chargée de la surveillance, Tadministration forestière n'intervient que pour désigner les arbres à abattre et indiquer les conditions dans lesquelles doit se faire l'exploitation.

Dans les forêts domaniales et communales, les essences les plus importantes sont : le chêne-liège, qui peuple 278 325 hectares ; le chêne-vert, répandu sur 605 622, le chêne-zéen sur 62 585, le pin d'Alep sur 812 659, le pin maritime sur 536, le cèdre sur 42 742, le thuya sur 24 045. Le reste, soit 220 477 hectares, est occupé par les oliviers sauvages, les eucalyptus, les pistachiers, les caroubiers, les genévriers, etc. Les forêts particulières sont presque toutes des forêts de chênes-lièges.

Toutes ces essences sont susceptibles d'être utilisées. Le chêne-liège donne un bois très solide, qui peut s'employer dans les constructions navales; son écorce fournit le liège de commerce. Jusqu'à présent, ce sont surtout les concessionnaires et les propriétaires particuliers qui se sont occupés de cette dernière exploitation ; l'écorçage d'un chêne-liège produit une moyenne de 50 kilogrammes par an. De 1867 à 1876, l'Algérie a expédié au dehors 23 575 tonnes de liège brut, d'une valeur officielle de 28 290 941 francs. L'importance du mouvement ne fait que s'accroître. En 1878, on a exporté 5161 tonnes, valant ensemble 6 193 909 francs; en 1879, 6 036 tonnes, valant 7 243 594 francs. Le bois du chêne vert, xlur et élastique, sert au charronnage, à la confection de manches d'outils solides; on en fait aussi des traverses de chemin de fer; les arsenaux de la marine l'achètent au poids. Le chêne-zéen, compact, d'un grain serré et homogène, est utilisable pour la tonnellerie et les constructions navales. Le pin d'Alep fournit de la résine, du goudron, de la poix ; débité en madriers et en planches , il donne un bois de charpente que l'on préfère au pin du Nord. Le cèdre atteint jusqu'à

20 mètres de haut avec une circonférence de 5 à 6 ; on y taille des pièces de charpente de longue portée. Peu noueux, il se coupe et se rabote avec la plus grande facilité; rébénisterie et la menuiserie en font usage. Quant au thuya, riche de nuances, avec ses veines, ses moires et ses mouchetures, il n'est pas tout à fait aussi apprécié qu'au temps où Cicéron payait une table en thuya un milUon de sesterces ; cependant il est encore recherché et se vend cher pour rébénisterie de luxe. Parmi les autres essences, les unes peuvent être mises en coupe pour la charpente, rébénisterie, la menuiserie, la sculpture, le charronnage; d'autres, comme l'olivier, peuvent être cultivées comme arbres industriels ; d'autres enfin, telles que l'eucalyptus, assainissent par la rapidité de leur développement les terrains les plus fiévreux.

Jusqu'à présent, l'exploitation des bois n'a pas été active. La population n'est pas assez dense pour utiliser sur place les bois de chauffage; les charbons, les bois d'œuvre ou d'art constituent une marchandise encombrante, présentant pour une valeur médiocre un grand poids et un grand volume ; on ne peut en tirer parti qu'avec des transports économiques, et l'on sait qu'en Algérie le développement des chemins de fer et même des routes est encore très incomplet. C'est pour cela que, tout en ayant dans le pays même des ressources considérables, l'industrie algérienne recourt de préférence à l'étranger. La navigation à voiles, moyennant un fret modéré, apporte de Trieste ou même de la Norwège d'énormes quantités de bois bruts, équarris, sciés. De 1867 à 1876, on a importé des bois pour 28 millions de francs; dans la seule année 1879, le mouvement a été de 3 029 256 francs.

Les forêts de l'Algérie ne sont pas situées dans les parties les plus abordables ; on les a détruites partout où le défrichement pouvait donner des terres propres à la culture; c'est seulement en montagne, sur les sommets abrupts ou la raideur des pentes qu'elles se sont con-

servées. On peut avoir vécu longtemps dans le pays, avoir parcouru celles de ses régions où la civilisation s'est installée et partager Terreur commune qui le déclare nu et sans forêts. Il n'en est pas moins vrai que les superbes cèdres de Téniet-el-Hâad et du Djebel-Touggour, les pins de TAurès, les chênes-zéens de TEdough et des Beni-Salah sont comparables à tout ce que la végétation forestière offre de vigoureux et d'imposant.

Il n'est pas douteux que l'Algérie n'ait été jadis beaucoup mieux boisée qu'à présent. A voir la manière de faire des indigènes, on s'explique sans peine le dépeuplement forestier. Lorsqu'un terrain paraissait médiocre, on attaquait par le feu les massifs d'arbres avoisinants ; le défrichement s'opérait ensuite; on avait ainsi de grandes étendues de culture, où l'on était à l'aise pour laisser des jachères. Le pâturage, venant après cela, achevait l'œuvre de destruction. Même aujourd'hui, ce n'est pas chose facile de préserver les forêts survivantes. Chaque année, des incendies se produisent; on les impute volontiers à la malveillance, mais il faut aussi s'en prendre à d'autres causes. Les indigènes sont plus imprudents que malintentionnés ; leur incurie naît de leur ignorance. Pendant l'été, l'extrême sécheresse de l'air enlève aux arbres presque toute l'humidité ; qu'il se lève un siroco violent, et le moindre feu de berger pourra devenir un embrasement général. Les incendies de forêts ne sont pas d'ailleurs particuliers à l'Algérie ; on en peut constater pendant la saison chaude en Sardaigne, en Corse, en Provence, dans tous les pays dont les conditions climatériques sont à peu près semblables *.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas des précautions à prendre. Le service des forêts, qui comprend, comme en France, des inspecteurs, des sous-inspecteurs, des gardes généraux, des préposés et en outre des gardes indigènes,

1. En 1880, on a constaté 137 incendies. Après enquête, 8 seulement ont été attribués à la malveillance, 103 à l'imprudence seule.

est chargé d'empêcher surtout les abus de pâturage et les incendies. Lors des migrations estivales, on est obligé d'admettre en forêt les troupeaux des nomades; comment en effet ne pas tenir compte des droits d'usage invétérés et plus encore des nécessités? Mais les jeunes coupes, les massifs qu'on juge trop compromis et en général tout ce qui n'est pas défensable forment une zone prohibée. Pendant les quatre mois de grande chaleur, il est absolument défendu, même aux propriétaires, d'apporter-ou d'allumer du feu à une distance moindre de 200 mètres ; il est également interdit dans un rayon de 4 kilomètres de brûler les broussailles et les végétaux sur pied. Dans les régions forestières, les indigènes sont astreints à un service de surveillance. En cas d'incendie, si les coupables demeurent inconnus, la forêt est fermée pour six années même aux usagers, des amendes collectives sont frappées sur les tribus; quand les incendies dénotent un concert préalable, on les assimile à des faits insurrectionnels, et ils peuvent donner lieu à l'application du séquestre.

L'expérience ne montre pas que ces mesures soient bien efficaces; en admettant qu'elles le fussent, elles ne pourraient que préserver les massifs existants. Or il est évident que pour modérer le climat, assurer la régularité des pluies et du régime des eaux, protéger les cultures de plaine, assainir les régions basses, le peuplement actuel est très loin d'être suffisant, le reboisement apparaît donc comme nécessaire. De 1866 à 1878, on a exécuté quelques boisements artificiels, surtout dans les environs d'Alger,. d'Oran et de Constantine; on a planté du pin d'Alep, du chêne-liège et dans les parties élevées du cèdre. Les surfaces sur lesquelles on a opéré sont en tout de 1560 hectares; le coût a été de 1 453 100 francs, soit 880 francs par hectare. A ce compte il faudrait des milliers d'années et des milliards de francs pour arriver à des résultats appréciables; il est vrai que l'administration compétente indique comme préférables les reboisements naturels par

coupes de cépage, améliorations de broussailles dans les forêts qui existent déjà. L'opinion publique réclame des efforts et des dépenses proportionnés à la grandeur des intérêts engagés et à l'urgence du péril. Pourquoi les Chambres ne voteraient-elles pas pour TAlgérie, comme on Ta fait pour la France, une loi de reboisement? Le reboisement officiel s'opérerait surtout dans les montagnes, sur les terrains qui appartiennent au domaine ou qui ne présentent qu'une valeur marchande médiocre; il se ferait aussi le long des oueds ; dans le lit large et désolé qu'ils se sont tracé, on planterait d'abord des saules submersibles, puis des frênes, des peupliers, des aunes, plus tard des platanes et des eucalyptus *. Une part serait laissée à l'initiative individuelle; les colons compren* draient facilement l'utilité des rideaux d'arbres étendus en plaine pour diviser et protéger les cultures. Des primes encourageraient les plantations ; ce serait le moyen d'agir même sur les indigènes et de les intéresser à l'œuvre commune. Plus tard, le sentiment qui anime les fondateurs de la ligue du reboisement deviendra général, chacun saura que planter un arbre c'est rendre un service au pays. Mais en attendant, pour empêcher une destruction totale, pour préserver et reconstituer la richesse forestière, l'intervention de l'Etat est encore nécessaire et le sera longtemps.

1. Voy. Battandier, Du rôle du boisement dans C avenir de l* Algérie. (Bulletin de V Association scientifique algérienne,) Voy. aussi le programme de la ligue du reboisement.

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