CHAPITRE III
l'élevage
Dans un pays agricole comme est TAlgérie, l'élevage est la condition essentielle de la prospérité ; il fournit non seulement de la viande, du lait et divers produits organiques pour rindustrie locale et le commerce extérieur, mais aussi et surtout la force animale dont ne peut se passer le travail des champs, Tengrais qui nourrit le sol et lui permet de produire toujours sans s'épuiser jamais. Le rendement des terres est beaucoup moindre en Algérie que dans la métropole : en France, Thectare donne 15 à 18 hectolitres de blé ou bien de 20 à 27 hectolitres d'orge, tandis que le colon n'obtient guère que 8 hectolitres en blé et un peu plus de 8 hectolitres en orge. Une telle infériorité ne s'explique point par la mauvaise qualité des terres, qui sont excellentes ; elle n'est pas le fait des cultivateurs européens, actifs et intelligents pour la plupart; elle a sa cause unique dans la rareté des engrais. Ici, comme ailleurs, l'élevage est l'auxiliaire indispensable de la culture. « Si tu veux du blé, fais du pré, » dit un vieux proverbe.
Il existe en Algérie peu de prairies* naturelles fixes; mais les champs en jachère, les terres en friche, même quand elles sont sèches et légères, se couvrent au printemps d'une végétation abondante. Le prix de revient est presque nul ; la fenaison est facile, prompte et peu coû-
teuse ; les indigènes font pâturer sur pied ; les Européens exécutent des coupes qui leur donnent 25 quintaux à Thectare en moyenne. Cependant il ne faut pas trop compter sur ces prairies advèntives, qui peuvent faire défaut si la saison est défavorable et qui ne fournissent qu'une alimentation assez médiocre surtout au gros bétail. La culture des prairies artificielles, celle des plantes et racines pour les animaux ont été introduites après la conquête ; elles se sont développées depuis; en 1879, elles occupaient 68 789 hectares; la plante fourragère qu'on sème le plus volontiers est la luzerne; dans les terres irriguées des arrondissements de Bône et de Constantine une luzernière coûte par hectare 1000 francs de premier établissement et 5 à 600 francs de dépense annuelle ; elle donne une série de coupes dont le rendement total est de 240 quintaux ; à li francs le quintal le produit brut est donc de 960 francs ; en terre sèche, on n'obtient que 2 ou 3 coupes, soit àpeu près 80 quintaux; mais les frais sont beaucoup moindres, et le sol ne se fatigue pas. On a aussi essayé avec un plein succès de la culture et de l'ensilage du maïs; le rendement est de 600 quintaux à l'hectare, et l'on a de cette manière d'excellents approvisionnements qui 'se conservent pendant toute l'année.
L'indigène soigne peu et mal ses bêtes ; il se borne à faire le guet pour qu'on ne les lui vole pas. De leur construire des abris, de surveiller leur alimentation, de leur préparer des réserves, il n'en a cure. Au printemps, quand l'herbe est abondante, les animaux pâturent à leur guise; alors sévit la meurara^ la mort par indigestion; viennent les mois de Tété, si l'année a été sèche, l'herbe et l'eau se font rares, les malheureux troupeaux courent de la source au pâturage et du pâturage à la source, beaucoup périssent de faim, de soif ou d'épuisement. La nourriture, maigre et échauffante en été, devient froide et aqueuse en hiver; dans les plateaux et les parties élevées du Tell, les rigueurs de la saison déterminent une mortahté .
considérable. La reproduction est livrée au hasard-, il e» résulte des portées malencontreuses aux époques de Tannée les plus défavorables; les races dégénèrent et s'abâtardissent. Jusqu'à présent, la J)lupart des colons se sont bornés à acheter des animaux et à les engraisser pour les revendre; ils sont plus soigneux que les Arabes ^ bien que leurs procédés et leur installation laissent encore à désirer. Des hangars ouverts tiennent lieu d'étables^ l'alimentation n'est pas toujours régulière ni substantielle^ les eaux sont souvent mauvaises. On trouve à peine quelques éleveurs sérieux qui soumettent leurs bêtes à uft régime mieux entendu, surveillent la reproduction et se préoccupent d'améliorer les races par le croisement ou la sélection. Leur nombre augmentera quand tous les villages auront leurs communaux et quand les cultures fourragères auront pris une plus grande extension.
Le cheval du pays est le barbe, sobre, résistant, docile,, plein de feu et d'élan, monture excellente, mais trop petit, trop faible pour l'attelage et le travail. En 1867, on comptait 203 681 chevaux, en 1872, après la famine et la guerre, ils n'étaient plus que 127 946; en 1879, la statistique officielle en trouVe 155 939. Sur ce nombre 137 045 appartiennent à des indigènes, 19 894 à des Européens. Les^ Arabes ont besoin de vastes espaces pour Télevage du cheval; dans le Tell, ils paraissent y renoncer. D'ailleurs^ la race est en décadence, elle s'affaiblit visiblement; on a essayé pour lui donner plus de corps et de vigueur de la croiser avec des animaux de gros trait ; mais ces tentatives, désapprouvées par les hommes compétents, n'ont pai^ donné de bons résultats. Les percherons importés en Algérie subissent l'influence du changement de milieu et de climat; les métis manquent de vigueur et d'élégance :à la deuxième génération, on a de nouveau des barbes,, mais des barbes abâtardis. Le seul cheval étranger qu'onr pourrait introduire avec succès, c'est le pur sang anglais, qui, étant lui-même d'origine arabe, se croiserait faci-
lement avec son congénère. H y a tout à espérer de la sélection ; le barbe, dès qu'on le soigne et qu'on le nourrit, se remonte vite. En choisissant avec attention les sujets, on pourrait constituer des familles plus puissantes, utilisables pour le trait aussi bien que pour la selle. Il faudrait aussi user avec discrétion des achats de remonte qui enlèvent les plus beaux individus et écrément ainsi l'espèce ; la remonte d'Algérie fournit des chevaux non seiilement à ï'armée d'Afrique, mais encore à une division de France. De 1867 à 1873, elle a acheté 15 448 chevaux; dans la seule année 1879, 1377 chevaux ou poulains. Dans les parties montagneuses, on emploie peu le cheval; le mulet est préféré comme monture ou comme bête de somme, on l'attelle pour les labours. Il est vigoureux, solide d'allure, avec une sûreté de pied incomparable. Les mulets ont diminué dans la période de 1867 à 1872. De 157 024, leur nombre est descendu à 129 209; il s'est légèrement relevé depuis, jusqu'à 134 232 en 1879. Les indigènes en ont 119 314, les Européens 14 918. A côté du mulet, l'âne rend de très grands services ; il n'existe pas de porteur de fardeau plus endurant et plus sobre que le modeste bourricot. Les indigènes possèdent 179 577 ânes, les Européens seulement 7887.
On évaluait en 1879 le nombre des chameaux à 195 303. Bien que la réputation de cet animal ait été surfaite, on ne peut nier son utilité. Les gens du sud s'en passeraient difficilement : ils se nourrissent de sa chair et de son lait, font avec son poil des burnous et des tentes, le chargent de leurs provisions et de leurs marchandises, le montent dans leurs grandes courses à travers le désert. On distingue le dromadaire simple et le méhari. Il existe entre eux « la même différence qu'entre un cheval de la Camargue et un carrossier du Mecklembourg ». Le dromadaire porte des charges de 200 à 300 kilogrammes; il peut faire de 12 à 15 lieues par jour; le méhari, plus grand, plus fort, avec des membres vigoureusement musclés, accomplit en
un jour des étapes de 24 lieues. Les méharis de choix parcourent jusqu'à 48 lieues.
L'espèce bovine a été, comme toutes les autres, cruellement éprouvée antérieurement à 1872. En 1856, elle comptait 1 300 000 tètes, 1 114 000 en 1867, 815 868 en 1872. Les relevés de 1879 indiquent un chiffre d'environ 1 200 000. 139 000 appartiennent à des Européens. Il existe en Algérie trois variétés assez différentes de forme et d'aptitude. Le bœuf de Guelma, le plus estimé de tous, est de couleur fauve ou gris clair; sa taille est peu élevée : elle va de 1 m. 25 à 1 m. 35; mais la structure du corps est régulière. Il est bon travailleur, avec plus d'entrain cependant que de fond; il s'engraisse facilement et donne d'assez bonnes laitières. Le bœuf kabyle a la robe claire; il ne dépasse guère 1 m. 20 ; il est bas sur jambes, trapu, avec des membres courts et solides. Le bœuf d'Oran, généralement rouge ou noir, est plus grand, mais ses formes sont mal proportionnées, son arrière-train peu développé. Il est très sensible aux intempéries, travaille peu, s'engraisse mal. En somme, la race algérienne, telle qu'elle existe actuellement, donne d'assez médiocres produits, soit pour la culture, soit pour la boucherie *. Il ne faut guère songer à importer des races étrangères ; les prix de revient seraient trop élevés, sans parler des difficultés de l'acclimatement. On ne peut compter sur les croisements pour créer des races nouvelles ; mais, à défaut de reproducteurs, ils peuvent fournir des sujets excellents pour le lait, la viande ou le travail. Dans les environs d'Oran, on fait venir des taureaux espagnols; près de Sétif, en employant des taureaux de Schwytz et de Fribourg, on obtient des produits qui pèsent de 300 à 600 kilogrammes et des vaches qui donnent jusqu'à 20 litres de lait par jour. A l'Oued-el-Alleug, M. Arles Dufour a croisé des guelma avec des charoUais ; les métis arrivent à 609 kilogrammes à vingt-six mois. Mais la