Voy. Bonzom, Traité de Zootechnie algérienne
l'élevage 303
véritable méthode à employer pour relever la race indigène, c'est encore la sélection. Il faut opérer la castration des veaux reconnus impropres à la reproduction, surveiller les accouplements, donner aux jeunes animaux des soins et une bonne nourriture. On ne parviendra pas ainsi à faire des bœufs anglais, mais on aura des bestiaux plus robustes, plus riches en viande et en lait que ne le sont aujourd'hui les bœufs algériens.
Les moutons étaient en 1879 au nombre de 8 788 452, dont 8 549 373 à des indigènes. Les grands troupeaux se rencontrent surtout dans les terrains de parcours des steppes et du Sahara; les nomades, dont ils constituent la principale richesse, les appellent elmetmirrahala, les silos ambulants. C'est du reste une richesse assez instable, qui se développé pendant la belle saison, qui diminue avec une rapidité effrayante pendant les sécheresses ou les grands froids. Les Arabes ont pris l'habitude de vendre dans les moments les plus critiques ce qu'ils redoutent de ne pouvoir conserver. Tous les ans, pendant les mois d'été, de longues files de moutons, soulevant autour d'eux des tourbillons de poussière, s'acheminent vers les ports d'embarquement. En 1879, on avait exporté 741 725 moutons d'une valeur officielle de 14 834 500 francs; les laines expédiées durant la même année s'élevaient à un poids de 7 317 513 kilogrammes et à une valeur de 12 805 648 francs. Les indigènes ne soignent pas mieux leurs moutons que leurs autres bestiaux; beaucoup n'ont pas encore adopté les cisailles et font la tonte avec de mauvais couteaux. Les éleveurs européens et la bergerie modèle de l'Etat ont tenté des croisements avec le mérinos. Suivant une opinion qui ne manque pas de vraisemblance, le mérinos aurait eu pour ancêtre un mouton africain originaire des environs de Tlemcen. Il s'agirait donc moins de croiser la race que de lui restituer ses qualités primitives. Les résultats obtenus pour la production des laines sont des plus encourageants. La toison d'un mouton arabe pèse en
moyenne 1 kilog. 500, sa laine en suint vaut de 140 à 150 francs le quintal, la toison d'un métis de mérinos pèse de 2 kilog. à 2 kilog. 500, sa laine se vend de 200 à ^50 francs le quintal; c'est-à-dire que le mouton indigène donnera pour 2 fr. 25 de laine, tandis que le métis en donnera pour 5 fr. 60.
Les chèvres se chiffraient en 1879 par 3 468 688 ; elles vivent facilement et partout, mieux encore dans les parties montagneuses et escarpées que dans les régions plus accessibles ; leur dent meurtrière est l'ennemie des forêts, tous les incendies n'ont pas fait autant de dégâts. On distingue la <îhèvre kabyle, petite et médiocre laitière, la chèvre arabe proprement dite, et enfin la chèvre maltaise, qui donne beaucoup de lait : celles des environs d'Alger fournissent 3 à 4 litres par jour. L'élevage du porc n'est pas pratiqué par les indigènes, le Coran leur interdisant la chair de cet animal. Il est incontestable que cette viande, inférieure même dans les pays du Nord à celle du mouton ou du bœuf, est médiocrement saine en Algérie. Mais l'entretien des porcs est facile et peu coûteux; on en comptait en 1879 57 000, appartenant tous à des Européens. Les animaux de basse-cour sont élevés dans toutes les fermes ou maisons rurales pour l'alimentation ; les Arabes font sur les marchés des villes un commerce assez important de poules et d'œufs. La douceur du climat, l'abondance des plantes aromatiques favorisent l'apiculture. Les abeilles sont plus dociles qu'en France; lorsque les Kabyles veulent arrêter un essaim, ils se contentent de siffler et de jeter de la poussière en criant : « Pose-toi, roi; les autres se poseront! » La plupart des apiculteurs sont des indigènes ; cependant les Européens s'adonnent aussi à cette industrie fructrueuse, dont le rapport est calculé à 30 0/0.
En résumé, les Européens possédaient à la fin de 1879 528 496 têtes de gros et de menu bétail, les indigènes 13 659 624. L'avoir des Européens, de 243 653 en 1862, de 346 166 en 1867, de 392 975 en 1872, de 443 930
en 1876, n'a pas cessé de s'accroître, même dans les plus mauvais jours. Celui des indigènes, après avoir subi de fortes pertes, semble se reconstituer. Les Arabes ont aujourd'hui un peu plus de bétail qu'en 1867. L'Algérie, avec ses 14 millions de bestiaux, ne peut se comparer aux pays de grand élevage, comme l'Australie, les Etats-Unis, la Plata. L'Australie a 6 millions de bœufs et 60 millions de moutons; les Etats-Unis, 27 millions de bœufs, 32 millions de moutons, 32 millions de porcs; la Plata, 15 millions de bœufs et 80 millions de moutons. Pourtant notre colonie est placée dans des conditions qui lui permettent de développer presque indéfiniment au moins ses races lainières. Il est permis d'espérer que les bergeries modèles comme celle qu'on a installée à Moudjebeur et les exemples européens feront peu à peu l'éducation pastorale des indigènes. Mais il faut surtout, si l'on veut obtenir une production bovine plus importante, propager dans le Tell les cultures fourragères; si l'on veut favoriser l'élevage du cheval et du mouton, reconstituer les pâturages des hauts plateaux, où pourront s'établir des sortes de runs australiens.