CHAPITRE Iir
LA DOxMINATION ROMAINE
Les Romains n'occupèrent d'abord que le territoire laissé vacant par la chute de Garthage, la bordure du littoral depuis Tabarque jusqu'à la hauteur des îles Kerkenna ; ils laissèrent subsister dans l'ouest le royaume de Maurétanie ; ils permirent que la Numidie, récemment accrue par les envahissements de Massinissa, enveloppât de trois côtés leur étroite province. Certes il n'eût tenu qu'à eux de se faire la part plus belle, mais la victoire ne les enivrait pas, et leur politique ne se départissait pas de sa prudence traditionnelle. Strabon explique fort bien que le sénat ne voulut point en cette circonstance assumer un fardeau qui lui semblait trop lourd. Au lieu de se donner dans un pays étendu, difficile, mal connu, les soucis d'un gouvernement direct et d'une occupation militaire, on préféra conserver les royautés africaines. Chacun de ces petits princes se débrouillait avec ses sujets, faisait luimême la police de ses États; mais ils étaient surveillés, tenus en main; la dociUté était la condition de leur existence. Ils n'étaient pas plus indépendants que les souverams indigènes que l'Angleterre tolère encore dans les Indes.
Massinissa était mort avant la prise de Carthage; son successeur Micipsa était attaché à Rome par les liens de la reconnaissance et de l'intérêt ; d'ailleurs les ambitions
1. Voy. la préface et les cartes du Corpus inscripiionum latinarum de Berlin, tome VIII; — Uarmée romaine d'Afrique, de Gagnât; — U Algérie romaine, de Boissière. — L'Afrique romaine, de Gaston Boissier. — Les Monuments antiques de V Algérie et L'Algérie dans l'antiquité, de Stéphane Gsell.
de sa famille avaient été trop largement satisfaites pour qu'il lui restât quelque chose à désirer. Pendant tout son règne, de l/i9 à 118, il fut un allié fidèle au sens où l'entendait le sénat. Il laissa les commerçants et les banquiers italiens pénétrer chez lui, s'installer dans ses principales villes, dans sa capitale. Ses contingents de cavalerie servaient dans l'armée romaine et combattirent devant Numance. Après lui, les difficultés commencèrent; les deux fils qu'il avait laissés, Hiempsal et Adherbal, ne purent s'entendre avec leur cousin Jugurtha. Celui-ci reproduisait parmi ces figures effacées le type énergique du grand aïeul Massinissa. Brillant cavalier, chasseur intrépide, beau, brave, généreux, il s'était fait chez les Numides une popularité précoce. Au siège de Numance, il avait appris la guerre sous Scipion Emilien, qui l'estimait un de ses meilleurs officiers. C'était alors, pendant son séjour au camp romain^ parmi cette jeune noblesse élégante et dépravée qui formait les états-majors, que son ambition avait mûri; il savait maintenant de quels hommes était faite cette aristocratie qui commandait au monde ; avec de Taudace et de l'or, il croyait pouvoir tout tenter ; peu s'en fallut qu'il n'eût calculé juste.
Il n'attend pas longtemps. Micipsa est mort en 118; en 117, Hiempsal est assassiné, Adherbal vaincu fuit en Italie. Jugurtha n'a pas encore la pensée d'une lutte ouverte contre Rome, il fait plaider sa cause devant le sénat, il accepte l'arbitrage de la république, seulement il a pris soin de préparer le terrain; les personnages les plus influents sont gagnés, gagnés aussi les commissaires envoyés en Numidie pour effectuer un nouveau partage. Il est absous du meurtre d'Hiempsal, et c'est à lui qu'on adjuge le meilleur lot; encouragé, il recommence la guerre. Adherbal, incapable de résister, se réfugie dans Girta et appelle les Romains à son secours ; pendant que les ambassades se croisent, Cirta capitule, Adherbal est égorgé, et avec lui les Italiens, soldats ou marchands, qui ont pri
son parti. L'indignation publique força le sénat à déclarer la guerre, mais le consul Calpurnius se laisse acheter et traite à des conditions dérisoires. Le traité n'est pas ratifié ; Jugurtha se rend alors à Rome et, faute de bonnes raisons, plaide sa cause avec des présents et des largesses. Mais la violence du Numide compromit un succès presque assuré; on parlait de lui opposer un Massiva, son cousin; il le fit poignarder. L'outrage était sanglant, et c'était trop compter sur la puissance de l'or; la corruption romaine entendait sauver au moins les apparences. Il disait vrai quand il appelait Rome une ville à vendre, mais il n'était pas prudent de le crier si haut. Le sénat lui ordonna de quitter l'Italie.
L'ancien officier de Scipion connaissait l'armée dans laquelle il avait servi et la puissance de son organisation ; mais il connaissait aussi les ressources qu'offrait pour une guerre défensive la nature de son pays. Il en profita avec une remarquable intelligence; il garnit ses places et battit la campagne à la tête de sa cavalerie ; évitant les batailles rangées, il multiplia les escarmouches, les surprises, les petits engagements où il risquait peu. Vaincu, il éparpillait ses troupes et disparaissait dans le sud ou au fond de la Maurétanie. Cette tactique lui réussit au début : il attira dans un piège une armée mal commandée et la défît. Mais il n'eut plus la partie si facile quand on eut envoyé contre lui des hommes tels que Métellus et Marius. Métellus repousse avec mépris ses propositions de paix, le bat sur le Muthul, lui prend ses villes l'une après l'autre. Marius châtie cruellement ses retours offensifs, le poursuit dans le sud et défait avec lui son allié Bocchus, roi de Maurétanie. Une trahison termine enfin celte lutte opiniâtre. Sylla, diplomate habile, séduit Bocchus, qui livre son gendre. Jugurtha va mourir dans les cachots du Tullianum.
On avait tenu à en finir avec lui, parce que l'honneur des armes romaines était engagé, mais on sembla dédaigner
ses dépouilles; Boccluis, en récompense du service rendu, reçut la Numidie occidentale ; le reste fut laissé à la famille de Massinissa; un certain Gauda, frère de Jugurtha, sans talent et sans prestige, y régna obscurément. C'était toujours le même système de modération intéressée; de ces menus rois on pouvait tout attendre, on n'avait rien à craindre. Jugurtha détruit, aucun ne songera plus à secouer le joug ; à la génération suivante, ils sont si bien incorporés au monde romain qu'ils partagent ses passions, se mêlent à ses guerres civiles; chacun, suivant ses affections ou ses haines, se fait le client d'un chef de parti. Comme ils se jalousent et se détestent, la pensée ne leur viendra jamais de s'entendre, de travailler tous ensemble à une délivrance commune. Il suffit que l'un d'eux serve une cause pour que son voisin se jette dans le camp opposé. En Numidie, Hiempsal II, partisan de Sylla, est renversé par les lieutenants de Marins, rétabli par Pompée; son fils Juba est pompéien ardent; par contre, les rois de Mauritanie, Bocchus et Bogud, se déclarent pour César. Après Pharsale, le champ de bataille est en Afrique ; César y vient en personne et défait ses ennemis à Thapsus. Juba désespère comme Caton et se tue comme lui. La Numidie cette fois est complètement démembrée, la province romaine s'agrandit et aussi la Maurétanie : entre les deux, l'Ampsagas * sert de frontière. Cette immense Maurétanie, grande comme le Maroc et les deux tiers de l'Algérie, avait besoin d'être surveillée. Quand elle fut devenue vacante par l'extinction de ses rois, Auguste la donna à Juba II en échange de la Numidie qu'il lui avait un instant rendue. Il savait placer ses faveurs. Juba II, élevé à Rome, y avait reçu une haute culture intellectuelle; philologue, naturaliste, géographe, historien, il a composé des ouvrages dont les écrivains anciens parlent avec admiration. Caesarea, sa
{. On désignait sou3 ce nom l'oued el Kebir depuis l'emboucliurS jusqu'à Constantine et en amont de Constautine son affluent le Bo'J Merzoug.
capitale, se couvrit de moDuments, la Maurétanie se transforma. Comme son aïeul Massinissa et son père Juba I", il fut un civilisateur, un éducateur de peuples ; il dégrossit ses sujets, les façonna à un gouvernement régulier. Lorsqu'il rencontrait des résistances, on lui prêtait quelques cohortes ; la forte main de Rome le soutenait, parce que c'était pour Rome qu'il travaillait. Quand il mourut après un règne de près de cinquante ans, les lois, les mœurs, la langue latines avaient fait la conquête de la Maurétanie; tout était prêt pour une annexion; elle se fut opérée d'une façon pacifique sans la brutalité de Galigula, qui fît étrangler le dernier roi Ptolémée et provoqua ainsi un soulèvement, d'ailleurs facilement réprimé. Dès lors, il n'y a plus en Afrique d'État indépendant, tout est romain de la Grande-Syrte aux Colonnes d^Hercule; mais cette prise de possession a mis deux siècles à se faire.
Après la troisième guerre punique, la province romaine avait été organisée dans le nord-est; après Thapsus, elle embrassa la Numidie; en l'an 40, elle absorba toute la Maurétanie. On distingua alors l'Afrique propre, la Numidie, la Maurétanie césarienne et la Maurétanie lingitane; l'Afrique propre se subdivisait en diocèses. Carthage, relevée de ses ruines, était le chef-lieu de toutes ces possessions, la résidence du proconsul. Ce magistrat était un sénateur de rang consulaire, désigné poui une année; à l'origine, il réunissait dans ses mains l'autorité civile et le commandement militaire. Caligula s'inquiéta de Timportance d'un personnage qui disposait à la fois de l'approvisionnement de Rome et de toute une armée \ Pour le diminuer, il plaça près de lui le legatus proprœtore ; c'était un officier qui relevait directement de l'empereur; il était le chef de la IIP légion et des troupes auxiliaires, et en même temps il administrait la Numidie. Tandis que les légats dans les diocèses de l'Afrique propre tenaient leurs
i. Vo^ Boissière, L'^dwmw^m/ion romaine eii Afrique»
pouvoirs (lu proconsul et recevaient ses ordres, le legatus froprœiore^ nommé par Tempereur, échappait à la dépendance du gouverneur de Carthage. Celui-ci n'avait aucune autorité sur les deux Maurétanies, régies par des procurateurs et complètement distinctes de la province d'Afrique.
La réforme de Dioctétien partagea l'empire en grandes préfectures et en diocèses. L'Afrique forma un diocèse de la préfecture d'Italie. Elle comprenait alors six provinces : Tripolitaine, Byzacène, Zeugitane, Numidie, Maurétanie sitifienne et Maurétanie césarienne; à l'est, la Cyrénaïque se rattachait au diocèse d'Orient; de même, à l'ouest, la Maurétanie tingitane faisait partie du diocèse d'Espagne. Le proconsul subsistait; mais au-dessus de lui le vicaire d'Afrique possédait la haute direction et correspondait avec les gouverneurs consulaires de Numidie et de Byzacène, avec les prœsides de Tripolitaine et des Maurétanies. L'administration civile était complètement séparée du commandement; les troupes, réparties sur les frontières, avaient pour chefs seize prœpositi limitum. Un peu plus tard, la direction militaire fut centralisée entre les mains d'un comte d'Afrique.
Pendant presque toute la durée de l'empire, une seule légion garda l'Afrique, la IIP Augusta, cantonnée à Lambèse. Il semble que c'était bien peu pour un pays qui comprenait l'étendue de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc. Mais la légion n'était pas la seule force dont on disposât. On la tenait en arrière rassemblée pour frapper les grands coups. Les troupes auxiliaires, levées sur place pour la majeure partie et formées par conséquent d'indigènes, étaient en première ligne. A l'intérieur, les milices des cités faisaient la police du pays et constituaient une réserve. Enfin, en cas de besoin urgent, on appelait du dehors quelque autre légion qui venait pour un temps prêter main-forte.
Les siècles de la domination romaine ne furent point stériles pour l'Afrique; la colonisation avait suivi de près
les progrès de la conquête. César donna l'exemple en relevant Carthage. Après lui, on voit les enripereurs, surtout Auguste, Claude, Nerva, Trajan, Hadrien, accorder le droit de cité romaine ou de cité latine aux anciennes villes, en fonder de nouvelles, ouvrir des routes, bâtir des édifices, ordonner de grands travaux d'utilité générale.. Les citoyens pauvres qui voulaient émigrer recevaient des concessions, se fixaient dans le pays et se mêlaient aux débris de la population phénicienne promptement romanisés. Dans les centres éloignés, là où il fallait défendre le sol en même temps que le cultiver, on installait de préférence des soldats vétérans ; ils étaient tenus à l'entretien des ouvrages de défense et à un service de place ; mais l'Etat leur donnait des esclaves, des bœufs de labour et les exemptait de l'impôt^ Carthage, rebâtie et repeuplée par ses vainqueurs, avait repris la physionomie d'une capitale; elle disputait à Alexandrie le second rang dans le monde romain. Autour d'elle, dans l'Afrique propre et la Numidie, se groupaient les villes importantes, sur le littoral la grande Leptis (Lebda), Œa (Tripoli), la petite Leptis (Lamta), Hadrumète (Sousse), Utique (Bou Chater) Hippo Diarrhytus (Bizerte), Hippo Regius (Bône), Rusicada (Philippeville) ; dans l'intérieur, Sufetula (Sbeïtla), Sicca Veneria {le Kef), Thagaste(SoukArrhas), Calama (Guelma), Madaure (Mdauruch), Theveste (Tébessa), Mascula (Khenchela),Thamugas (Thamgad), Diana (Aïn-Zana), Lambèse, la ville militaire dont les ruines couvrent 600 hectares, et la vieille Cirta sur sa plate-forme de rochers. Elles étaient plus rares dans les Maurétanies, où la colonisation romaine, procédant non comme la nôtre du nord au sud, mais de l'est à l'ouest, ne pénétra jamais profondément. Cependant on y trouvait encore, le long de la côte, Saldse (Bougie), Icosium (Alger), Tipasa, Cœsarea (Cherchel), Portus Magnus (Arzeu), Portus Divinus CMers-el-Kébir),Tingis (Tanger);
\. On ignore si cette colonisation militaire a été pratiquée pendant le haut Empire. Il n'en est question que dans le Gode théodosien.
dans le Tell, Silifis (Sétif), fondation de l'empereur Nerva, Auzia (Aiimale ou Aïn-Bessem), Pomarium (Tlemcen). Un réseau complet de routes couvrait le pays : le système en était simple et bien conçu; une grande voie longeant le littoral partait de Carthage et s'en allait d'un côté vers Tingis et l'Atlantique, de l'autre vers la Cyrénaïque; des routes intérieures se développaient parallèlement et se reliaient à elle par des voies transversales; partout existaient des chemins, dont nous retrouvons encore les solides dallages; sur ce cadre étaient semés, dans les intervalles des grandes villes, les villages, les maisons de campagne, les camps, les postes militaires.
Les Romains avaient mis à profit les leçons de leurs prédécesseurs ; tous leurs agronomes reconnaissaient pour leur maître le Carthaginois Magon ^ Dans les fermes et les exploitations rurales, on élevait, avec des troupeaux de moutons et de chèvres, des chevaux de selle, des bœufs de labour, des bœufs aux cornes larges et fortes, au cou musculeux, au fanon tombant, bien différents de la maigre race d'aujourd'hui. Des irrigations habiles combattaient la sécheresse ; l'olivier, le dattier, le figuier, tous les arbres indigènes donnaient leurs fruits ; la vigne était cultivée avec soin pour le raisin, pour la fabrication des vins ordinaires, des vins cuits, des vins de raisin sec. Dans les espaces découverts, dans le sol profond des plaines, on ne semait que du blé. La Numidie et l'Afrique propre étaient alors dans le monde romain ce que sont actuellement pour l'Europe les grands marchés à céréales de la Russie, de la Hongrie, de l'Amérique. Elles nourrissaient leurs habitants et versaient à l'Italie le trop-plein de leurs greniers et de leurs silos. C'est pour cela que la politique des empereurs attachait une telle importance à la possession de ces provinces. Là étaient les ressources de l'annone, le pain quotidien de la grande ville ; qui tenait l'Afrique pouvait affamer Rome.