‹ L'AlgérieChapitre 19 sur 102 · V. Columelle · texte numérisé non relu

V. Columelle

Les témoignages des contemporains et plus encore le spectacle grandiose des ruines donnent l'idée d'une remarquable prospérité. Partout des aqueducs, d'immenses citernes, des temples, des théâtres, des amphithéâtres, des portes de ville monumentales, des pavés de maison en mosaïque, les travaux utiles et les constructions luxueuses, tout ce qui indique l'aisance et les loisirs heureux. Les inscriptions viennent à l'appui en nous racontant l'existence des habitants. C'était une société paisible et satisfaite, tranquille sur les destinées du monde, vivant sans bruit de la vie municipale; surs du lendemain, tous ces bourgeois géraient avec calme leurs affaires et réservaient les plus longues heures pour le plaisir et les recherches du confort. Les plaisirs ne consistaient pas seulement dans les jeux du cirque, il y en avait de relevés; la culture intellectuelle était fort répandue. Carthage, au rapport de Salvien, possédait « des établissements pour toutes les fonctions publiques, des écoles pour les arts libéraux, des académies pour les philosophes, enfin des gymnases de toute espèce pour l'éducation » ; les autres villes suivaient l'exemple de Carthage. Cette population composite, formée par le mélange des émigrants latins, des débris puniques, des indigènes assimilés, gardait au miheu de l'uniformité romaine son caractère distinct et comme une originalité de terroir. Dans la pohtique, dans la littérature païenne ou rehgieuse, les Africains, Septime Sévère, Fronton, Apulée, TertuUien, Augustin, forment une race à part.

Qu'une pareille civilisation ait disparu sans rien laisser que des souvenirs et des ruines, l'esprit en est confondu. Mais, si l'on regarde de plus près, on s'aperçoit que tout cet éclat de prospérité n'était qu'à la surface. Les citadins brillants, les riches propriétaires ne formaient dans la population qu'une faible minorité. Comme tout le reste du monde romain, l'Afrique avait ses esclaves, les plus favorisés employés au service personnel des maîtres, les plus

nombreux dispersés dans les champs, où ils travaillaient sous le bâton des commandeurs. A peine au-dessus des esclaves, presque confondue avec eux, était la classe des colons serfs de la glèbe. Anciens cultivateurs ruinés, d'abord métayers libres , leur engagement était devenu viager, puis héréditaire ; là où ils étaient nés, il leur fallait passer leur dure existence jusqu'à la mort; on les vendait avec la terre, ils faisaient partie du cheptel. Dans les anciennes provinces carthaginoises, cette plèbe agricole était depuis longtemps composée d'indigènes; ailleurs elle se recruta dans tous les éléments. Les Maurétanies, où la colonisation romaine ne dépassait pas beaucoup le littoral , les districts montagneux, difficiles et peu sûrs, ne subirent pas un aussi complet asservissement; mais les tribus avaient des chefs, protégés et clients du gouvernement, exploiteurs sans pitié; loin des grandes routes, dans le repli d'une vallée ou la gorge d'une montagne, se cachaient comme honteux les tristes hameaux, domiciles du paysan berbère. Des huttes sordides, quelques loques pour vêtement, à peine du pain. L'opulence de l'Afrique était faite de ces misères. De quel œil la multitude des affamés et des ignorants devait-elle regarder les villes somptueuses, et les portiques, et les thermes, et toute cette vie élégante et raffinée? De longues rancunes, d'inexpiables haines couvaient dans ces masses silencieuses et méprisées.

Les occasions de révolte ne manquaient pas, ni les exemples. Derrière la ligne des postes échelonnés s'agitaient les Gétules, aussi remuants que nos Sahariens, prompts à l'attaque et à la fuite, souvent vaincus, jamais soumis. L'intérieur et surtout le sud des Maurétanies ne furent à aucun moment pacifiés d'une manière complète. Pendant toute la durée de la domination romaine, des soulèvements périodiques attestèrent la turbulence ou le mécontentement des peuples indigènes. Dès le règne de Tibère, le déserteur Tacfarinas entraîne les Musulans et

appelle a son aide les lointains Garamantes; il ose proposer à l'empereur un partage de l'Afrique. Difficile à atteindre, habile à se refaire, il fallut sept années pour le détruire. Puis c'est le tour des Maurétanies après le meurtre de leur roi Ptolémée; Suétonius Paulinus, en poursuivant les révoltés, conduit ses colonnes jusque dans Toued Guir*. Sous les Antonins, des irruptions des barbares limitrophes coïncident avec des prises d'armes fréquentes à l'intérieur des possessions romaines. L'anarchie militaire des trente tyrans ébranle l'Afrique comme tout le reste de l'empire ; l'énergique Probus y vient en personne et tue de sa main près du Kef un certain Aradion, chef des insurgés. Au temps de Dioctétien entrent en scène les habitants du Mons Ferratus, la confédération des Quinquegentiens. Le danger dut ùlro grave. Maxi mien Hercule, un des Césars associés à l'empire, accourut avec des renforts, força ces Kabyles dans leur Djurjura, et pour pre venir de nouvelles révoltes, en déporta un grand nombre Mais alors commencèrent les luttes religieuses. Le chris tianisme, apporté de bonne heure en Afrique, y avai trouvé des prosélytes enthousiastes ; une religion qui annonçait la bonne nouvelle, la justice divine renversant l'injustice sociale, Tégalité parmi les hommes, la religion des pécheurs et des publicains devait séduire tous ces déshérités. L'Eglise d'Afrique se constitua dans un esprit d'hostilité contre l'empire ; Tertullien est plein d'anathèmes jetés sur Rome et le vieux monde. Mais voilà que le christianisme devient la religion des oppresseurs, le culte officiel de l'Etat, aucun bouleversement ne se produit, les esclaves restent en bas et les maîtres en haut. Ce dut être, après de si grandes espérances, une immense déception. Aussi, dès le règne de Constantin, les chrétiens d'Afrique se divisent; la majorité des évêques, ayant en tête Donat des Cases noires, repousse les traditeurs.

1. V. Vivien de Saint-Martin, Le nord de l'Afrique dans l'antiquité»

accusés d'avoir faibli penaani les mauvais jours. Ces intransigeants de TEglise, condamnés par les conciles, poursuivis par le pouvoir, trouvent un appui dans la plèbe. Bientôt la violence des passions se manifeste par la violence des actes, les excès populaires répondent aux persécutions; les donatistes exaltés, les circoncellions , se répandent dans les campagnes; propriétaires ruinés parle fisc, colons révoltés, esclaves en rupture de chaîne, tous les réfractaires viennent grossir leur bande ; ils s'annoncent comme devant établir la pureté de la foi, l'cre de l'égalité, le règne de Dieu. En attendant, ils tuent, ils pillent, ils détruisent; « quand ils rencontrent un maître monté sur un chariot et entouré d'esclaves, ils font monter les esclaves dans le char et forcent le maître à courir à pied *. » C'est une Jacquerie, mais une Jacquerie religieuse, comme celle des paysans anabaptistes, allumée à la fois par la misère et par le fanatisme. A la faveur de ces troubles, les insurrections renaissent. Firmus, un de ces grands chefs que l'empire conservait dans les districts montagneux, organise un mouvement général. Il joint à ses contingents les donatistes ; il entraîne toutes les tribus de la Kabylie actuelle. Le comte Théodose, envoyé contre lui, n'en eut raison qu'après trois années de campagnes difficiles; encore fallut-il diviser les indigènes. Gildon, qui avait aidé à détruire son frère Firmus, obtint le commandement de toutes les forces en Afrique. Il prétendit alors se rendre indépendant, et sa tentative fut très près de réussir. Il succomba parce qu'on se servit contre lui de son frère Mascizel, comme on s'était servi de lui contre Firmus. On pouvait prévoir le moment où l'empire défaillant laisserait échapper l'Afrique.

1. V. Saint-Mare Girardin, L Afrique sou* taint Augustin {Revue des Deux-Mondes, 1842.)

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