L'EXPÉDITION D'ALGER
sentait du côté de la mer. « La raison de la nouveauté, disait le mémoire, est aussi à mettre en ligne de compte ; plusieurs tentatives ont été faites et ont échoué dans la rade, il faut donc s'adresser ailleurs. Les Turcs sont routiniers et superstitieux; ils ne manqueraient pas de dire : On voit bien que ce sont des Français, ils ne s'y prennent pas comme les autres '. » Ce calcul se vérifia ; les Algériens attendaient l'attaque du côté de l'est, et l'agha Ibrahim avait déjà établi son camp à la Maison-Carrée, vers l'embouchure de l'Harrach. La flotte mouilla à Sidi-Ferruch sans avoir à tirer un coup de canon. Le l/i juin, à la pointe du jour, on organisa le débarquement; à peine à terre, les troupes se formaient en bataille et marchaient en avant. Trois batteries que l'ennemi avait construites un peu en arrière de la presqu'île furent éteintes et enlevées ; on vit à peine quelques bandes de cavaliers et de fantassins qui venaient tirailler à distance; ce n'élaient pas tout à fait « les hordes nombreuses de cavalerie irrégulière couvrant leur front par des milliers de chameaux -»,que le général en chef avait annoncées à ses soldats. Bourmont partageait les erreurs alors communes et, comme tout le monde, s'exagérait les difficultés de l'entreprise. Le soldat, plus insouciant, ne ressentait pas ces appréhensions; mais les chefs, hantés par des souvenirs sinistres, croyaient qu'on avait tout à craindre des éléments et des hommes. Le 16, le temps devenant mauvais, beaucoup prévirent un désastre. « Si la tempête avait duré deux heures de plus, c'en était fait de la flotte, » écrivait Duperré. Et le général Desprez prononçait le nom de Charles-Quint.
Avec de telles dispositions d'esprit, on était porté à la prudence. 11 lut décidé que l'on fortifierait la presqu'île
1. Mémoire de lioutin. Ce travail, les cartes^ et plans qui le complétaient, admirables de netteté et de précision, avaient été faits de souvenir, Bouiia ayant dà jeter tous ses papiers à la mer pour qu'ils ne tombassent pas aux mains des Anglais.
2, Ordre du jour eu rade de Palma»
pour en faire un camp retranché , un asile en cas de revers. Cependant l'ennemi avait porté ses forces à Staouëli ; l'agha Ibrahim, gendre de Hussein, menait avec lui la milice turque, des Coulourlis et des Maures d'Alger, les contingents des beys et quelques milliers de Kabyles. Parmi les témoins oculaires, les uns évaluent cette armée à 60 000 hommes, d'autres à 20 000 seulement. La confusion des manœuvres, les mouvements rapides et désordonnés de la cavalerie arabe devaient donner l'illusion d'une immense multitude. A part les Turcs, toutes ces troupes sans cohésion faisaient assez mauvaise figure en bataille rangée. Le premier choc fut pourtant terrible; le 19 au matin, toutes les lignes françaises sont assaillies; mais l'attaque porte surtout sur les ailes, plus faibles et moins bien postées que le centre ; la gauche fut un instant compromise : les Turcs se battaient avec une incroyable ardeur; les cavaliers enlevaient leurs chevaux et sautaient par-dessus les retranchements. Mais l'armée française avait l'avantage de la tactique et de la discipline. Après une bitte acharnée, les Algériens se replièrent sur le camp ; le général en chef se décide à poursuivre ses avantages : il ordonne un mouvement tournant pour jeter l'ennemi à la mer ; mais la droite marche trop lentement, la gauche avec trop de précipitation. Cependant l'artillerie, brillamment dirigée, couvrait de ses feux les positions de l'agha. Les contingents kabyles, qui avaient à se plaindre des généraux turcs *, lâchèrent pied les premiers; le reste suivit. A midi, les hauteurs étaient conquises et le camp de Staouëh occupé.
Le dey et les habitants d'Alger ne doutaient pas du succès; à l'arrivée des fuyards, ce fut une consternation. « Les gens, raconte le médecin allemand PfeilTer, qui était dans la ville comme captif, couraient par les rues comme des fous. Quelques-uns demandaient où étaient
1. La prise d'Alger racontée par un captif. Cet ouvrage a été publié en alleinand, la traduction a paru dans la Revue africaine.