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CHAPITRE II

L'orographie algérienne comporte deux grandes divisions : au nord, entre la mer et les hauts plateaux, les montagnes du Tell ; au sud, entre les hauts plateaux et le désert, les montagnes du Sahara.

Avec ses empâtements de massifs, ses brusques dépressions, ses vallées qui se creusent dans tous les sens, le Tell semble d'abord ne présenter que des formes assez confuses. Cependant les lignes générales ne manquent pas de régularité. Presque partout, les montagnes surgissent au bord même de la mer, cachant derrière leur dos des plaines ou de larges vallées au delà desquelles apparaissent encore des montagnes. Il y a donc heu de distinguer une zone littorale et une zone intérieure. Les montagnes littorales sont quelquefois de simples Sahels, c'est-à-dire des lignes de hauteurs plus ou moins accentuées, mais de peu d'étendue, qu'enveloppe dans sa courbe une plaine demicirculaire. Ailleurs, on a des massifs larges et épais, puissants dans toutes leurs dimensions, mais toujours circonscrits de la même manière. L'arc de cercle tracé autour du Sahel d'Alger par la plaine de la Mitidja se reproduit à l'est, où les vallées de Tisser et de l'oued

1. Pour l'orographie, voir la carte du Service géographique de l'Armée à 1/800 000 en 4 feuilles, ainsi que les cartes du même service à 1/200 000 et à 1/50 000. Voir aussi les cartes de l'Algérie dans V Atlas colonial de Paul Pelet.

Sahel enceignent le Djurjura ; nous le relrouvons également à l'ouest dessiné par le Ghélif. Quant aux montagnes de rintérieur, elles constituent une grande chaîne découpée en massifs distincts et en rameaux par des vallées ou des plaines intercalaires. C'est la bordure nord des hauts plateaux, d'élévation et de largeur variables, mais régulière dans sa direction. Ainsi l'orientation générale des montagnes du Tell est d'est en ouest parallèlement à la mer. Les lignes de dépression sont tracées dans le même sens, les grandes plaines et les grandes vallées formant comme des rides qui alternent avec les plisse* ments successifs des montagnes. Il y a bien, à vrai dire, quelques dépressions perpendiculaires ; mais ce sont des accidents géographiques , des coupures ou des cluses ouvertes par le travail des eaux, qui est venu, ici comme ailleurs, modifier après coup la figure du pays.

Vers l'est, le littoral est dominé par le massif de l'Edough, qui ne dépasse guère 1000 mètres, mais qui occupe 90 000 hectares. Formé de schistes cristallins, il contient d'importants gisements de fer, de zinc et d'argent; des forêts de chênes ombragent ses pentes et ses sommets. La belle plaine de Bône développe en arrière ses 100 000 hectares marécageux, mais fertiles, couverts de plantations, de cultures et de pâturages. Au delà, les montagnes reparaissent de tous côtés ; elles forment, depuis la frontière tunisienne jusqu'aux abords de Constantine, une masse à peu près continue où se détachent en saillie le Djebel Ghorra, haut de 1200 mètres, les monts boisés des Beni-Salah, les monts de Souk-Arrhas et, près de Guelma,le Djebel-Mahouna, qui porte à 1370 mètres la «. Selle de la jument », son principal sommet. Au sud-ouest de Constantine commence une région de plaines et de plateaux faiblement ondulés qui se prolonge jusqu'au delà de Sétif par Topulente Medjana. Ces terres basses séparent assez bien les deux zones montagneuses qui les encadrent au nord et au sud. Au nord, c'est d'abord

le massif de Philippeville, délimité par les vallées du Saf- Saf et du Bas-Rummel,et embranchant sur la solide arête du Djebel-Mouïa le Filfila et le Goufi, qu'il projette vers la mer. Entre l'embouchure du Rummel et Bougie, le littoral est presque toujours bordé de petites plaines ; mais audelà de cette bande étroite se dressent de grosses montagnes qui occupent une largeur moyenne de quinze lieues; les sommets élevés n'y manquent pas, le Tamesguida a 1635 mètres, le Guergour 1800 ; le Babor, haut de 1970, regarde, par-dessus la gorge étroite qui les sépare, son voisin le Tababor, qu'il dépasse seulement de 5 mètres. Au pied de l'Adrar Amellah (1995 mètres) s'ouvre à pic le Chabet-el'Akra^ le ravin de l'autre monde, le plus grandiose peut-être de tous les sites de l'Algérie. Le relief est moins puissant dans les montagnes du sud : elles n'ont ni la même continuité ni la même épaisseur et ne séparent que très incomplètement les plaines de Sétif et la dépression du Hodna.

Au centre du Tell, la séparation entre la zone intérieure et la zone littorale est tracée avec une netteté remarquable. La première est constituée tantôt par de forts massifs, tantôt par de simples groupes de collines ; la seconde, presque toujours formée de montagnes considérables, s'avance plus ou moins vers le nord et au sud pousse son épais relief jusqu'à la limite des hauts plateaux. La Kabylie du Djurjura est comme une grande île montagneuse qu'enveloppent l'oued Sahel, l'oued Isser et les affluents de ce dernier; des calcaires liasiques forment l'axe du Djurjura, des gneiss et des micaschistes constituent le massif de Fort-National; des chênes s'étagent sur les versants, des cèdres couronnent les cimes; celles-ci dépassent quelquefois 2000 mètres; le col de ïizi Ougoulmin en a 2122, le picd'Akouker 2252; le lamgout de Lella Khedidja, qui porte le tombeau d'une sainte vénérée en terre kabyle, mesure 2308 mètres; dans tout le Tell, au. cun autre sommet ne s'élève aussi haut. Le Djurjura se dé-

couvre d'Algor; en hiver, on peut voir ses crêtes couvertes de neige sur lesquelles st jOue le soleil. Le Dira fait équilibre au Djurjura, dont il est séparé par la vallée du haut Sahel et par la fertile plaine des Aribs; il est bâti de schistes à la base, de grès quarlzeux au sommet; il a des sources abondantes, de beaux pâturages et des forêts remplies de chênes; son pic principal, situé près d'Aumale, dépasse 1800 mètres; la montagne des « Rochers- Verts », Kef-el-Akhdar, en a l/iOO. Par l'Ouennougha et le Djebel-Kteuf, il se rattache aux montagnes des environs de Sétif ; du côté de l'ouest il se relie à l'Atlas proprement dit, c'est-à-dire au système orographique qui se développe immédiatement au sud d'Alger. Dans cette région, la chaîne intérieure s'avance très près de la mer et n'en est séparée que par la Mitidja; son relief est vigoureux; elle élève droit au-dessus de la plaine, à 16/iO et à 1608 mètres, les deux montagnes presque jumelles, le Beni-Salah et le Mouzaïa, entre lesquelles la Chiffa a creusé ses gorges pittoresques. La chaîne littorale correspondante n'est formée que par les gracieuses collines du Sahel, dont la partie culminante, au mont Bouzaréa, ne dépasse guère ZiOO mètres. A l'ouest de la Mitidja, l'oued Djer fait quelque temps la limite entre les deux zones montagneuses; la démarcation est ensuite plus largement dessinée par le Chélif, dont le cours s'accompagne à droite et à gauche d'une forte marge de plaine. Au nord s'étend un grand massif tout à fait continu depuis la Mitidja jusqu'à l'embouchure du Chélif, malgré la diversité de ses noms : Chenoua et Gouraya dans le nord, Zaccar et Djebel Braz au sud-est, Dahra dans l'ouest. Le Zaccar dresse audessus de 1500 mètres sa double cime où s'amassent les nuages et porte suspendues à son flanc les maisons blanches de Miliana. Le Dahra, beaucoup moins élevé, recouvre entre Mostaganem, OrléansvilleetTénès un pays accidenté, bien arrosé et fertile. La rive gauche du ChéUf est dominée par une des masses montagneuses les plus considérables

de r Algérie. De tous les points de rhorizôn, on découvre la corne souvent neigeuse de l'Ouarensenis, « l'œil du monde, » qui domine du haut de ses 1991 mètres tout un panorama de sommets, de vallées et de plaines. L'Ouarensenis est épaulé d'un côté par les monts des Flittas, de l'autre par les monts de Téniet-el-Haad, que décore une magnifique forêt de cèdres.

Nous retrouvons, en approchant d'Oran, la même disposition orographique, déjà observée surtout aux environs d'Alger. Du cap Carbon au cap Figalo, le rivage se hérisse de hauteurs; mais ce n'est là qu'un ourlet de largeur et d'élévation médiocres, où les points culminants, Djebel Orouze et Murdjajo n'ont que 630 et 580 mètres. Ce rideau de collines masque une large plaine dont les marais de laMacta, les salines d'Arzeu et la sebkha d'Oran occupent les parties basses, une Mitidja plus vaste et tout aussi fertile là où elle est bien cultivée. Au sud se développe le réseau des montagnes intérieures, dont l'épaisseur va toujours en augmentant; dans les environs de Mascara, elles enceignent la belle plaine d'Eghris et s'élèvent à 4200 mètres dans le Djebel Nesmate; plus loin, autour d'une autre plaine riche en céréales, celle de Bel-Abbès, elles forment un amphithéâtre de croupes que dominent le Tafaroui (726 mètres), le Bou Anèche (922), le Tessala (1063), le Tenazera (1059). L'altitude est plus considérable vers la lisière des plateaux : elle atteint iliOO mètres près de Daya. A l'extrémité du Tell, la chaîne littorale, bien circonscrite par le cours de la Tafna et celui de l'oued Adjeroud, se compose des montagnes des Trara et des Beni-Mengouch, où émergent à 1100 mètres le col de Taza et à 1157 le Djebel Filhaucen. De grandes plaines, qui accompagnent le cours de la Tafna et qui ont leur prolongement au Maroc, s'étendent jusqu'à la chaîne intérieure. Celle-ci accidente sur une grande largeur toute la contrée pittoresque et florissante qui avoisine Tlemcen; elle présente dans tous les sens des sommets relativement élevés :

près de Tlemcen même, le Djebel Roumelia a 1209 mètres; vers Sebdou, le Djebel Ouergla mesure 172/i et le Tnouchfi 18/i2; sur la frontière du Maroc, le Ras-Asfour, voisin des mines de plomb argentifère de Gar-Rouban, porte à 183A mètres sa tête en bec d'oiseau.

Le système des montagnes dites sahariennes, qui forment au sud le relief des hauts plateaux, est d'une grande simplicité. C'est une longue chaîne, orientée non plus d'est en ouest, mais du nord-est au sud-ouest, à peu près régulière dans son développement, sauf quelques solutions de continuité. Elle a son origine et son point d'attache dans l'Aurès. Ce nom n'est pas nouveau dans la géographie; mais l'Aurasius des Romains, l'Aurasion de Procope avaient une extension beaucoup moindre. Aujourd'hui, on appelle ainsi toute la vaste région montagneuse qui s'étend entre Batna, Biskra et Khenchela, en y comprenant les massifs du Djebel-Chechar et de l'Amar-Khaddou. La forme générale est remarquable : de longues lignes de crêtes filent presque parallèlement vers le sud-ouest, creusant entre elles d'étroites et profondes vallées. Le versant méridional, exposé au soleil, battu par le vent du sud-est, est brûlé et aride ; mais sur les pentes opposées et dans les vallées abritées les pâturages abondent et les forêts verdoient. Au nord-est de la chaîne, le Chellia, ceint de chênes verts et de frênes, dresse à 2312 mètres sa cime herbeuse. Il dépasse de quelques mètres le Lella- Khedidja et se trouve être ainsi le sommet le plus élevé de l'Algérie. Les rangées régulières de l'Aurès semblent s'être continuées autrefois à l'ouest de Batna, jusqu'aux montagnes des Ouled-Soltan. Le Djebel-Touggour, haut de 2086 mètres, empanaché de cèdres, est un des témoins qu'a laissés debout la destruction des anciennes chaînes. Vers le sud-ouest, d'autres djebel également isolés apparaissent de loin en loin et jalonnent la plaine depuis l'Aurès jusqu'au Bou-Khaïl. Le Bou-Khaïl ou montagne noire domine sur une médiocre étendue la rive gauche de l'oued

iO LE SOL

Djedi ; ses plus hauts sommets vont à 1300 et 1500 mètres; des vallées profondes qui se dirigent toutes vers le Djedi le séparent du Djebel-Amour. Si on les franchit, on se trouve en présence d'un massif considérable, dont la superficie est évaluée à 700 000 hectares. Comme TAurès, il est orienté du nord-est au sud-ouest, mais il n'offre pas la même disposition en files parallèles. Une ïnasse à peu près compacte forme la ligne de faîte sur laquelle s^appuient des deux côtés de puissants contreforts; ceux-ci sont séparés par des vallées descendant vers le nord pour constituer le ChéUf ou vers le sud et le sud-est, comme l'oued Mezi, tète du Djedi. Le Djebel-Amour atteint et dépasse des altitudes de 1400 mètres; il a en hiver ses ouragans de neige et ses froids rigoureux, mais peu durables. Le Ksel, qui le flanque à l'ouest, comme le Bou- Khaïl à l'est, est une sorte d'enceinte presque continue au centre de laquelle est située Géryville; le sommet le plus élevé, le Touïla, a 1937 mètres. Plus loin, des lignes de hauteurs moins importantes, mais d'un relief encore assez marqué, se prolongent à travers le pays des Ouled Sidi-Cheickh jusque sur le territoire du Maroc.

Nulle part les montagnes de l'Algérie n'atteignent aux proportions majestueuses des Alpes ou seulement des Pyrénées. En mettant le ChelUa sur le Lella Khedidja, on n'égalerait pas le Mont-Blanc. Cette humilité des cimes est un malheur. Dans un pays à basse latitude, situé à la bouche même de l'immense foyer saharien, les glaciers, les vastes réservoirs qui font la fécondité de l'Europe rendraient d'inappréciables services. Mais, pour conserver des neiges permanentes, il faudrait que les montagnes de l'Algérie fussent exhaussées de 2000 mètres au moins. Il y a là une imperfection géographique, un vice d'architecture qu'il n'est pas possible de corriger. Au moins peut-on empêcher qu'il ne s'aggrave par l'action destructive du déboisement. Les accidents fortuits, l'incurie séculaire, la dent des animaux, la main de l'homme ont

déjà fait un mal difficilement réparable. Les arbres, les gazons, puis les sources, puis la terre végétale, toutes les richesses du sol s'en vont l'une après l'autre; il ne reste plus que le roc chauve voué à la stérilité qu'il projette au loin avec son ombre. Qu'on leur restitue l'ancienne parure des forêts, et les montagnes redeviendront fertiles, elles appelleront les pluies trop rares^ assainiront l'atmosphère, et, à défaut des grands fleuves qu'elles sont impuissantes à nourrir, elles verseront aux plaines l'eau régulière des sources. Bien plus encore que dans la métropole, le problème du reboisement présente en Algérie un caractère d'urgence, et l'on peut dire avec raison qu'il y a péril en la demeure.

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