CHAPITRE VII
Les Français en Algérie composent la majeure partie (le la bourgeoisie urbaine; ils sont fonctionnaires, médecins, hommes de loi, négociants, industriels. Hors des villes, un grand nombre appartiennent à la classe agricole, cultivent ou font cultiver comme colons et propriétaires; on en trouve dans les professions manuelles et surtout dans les industries du bâtiment. Les colons, les commerçants, les propriétaires, tous ceux qui ont dans le pays leurs intérêts, forment l'élément fixe, installé d'une façon définitive. Les fonctionnaires sont naturellement moins stables; toutefois, sans parler de ceux qui, appartenant à l'administration algérienne proprement dite, ne sauraient être employés ailleurs, il est certain qu'ils n'ont pas la même mobilité que dans la métropole. La plupart habitent l'Algérie sans esprit de retour; ils se sont attachés à son climat, à son genre de vie spécial; ils ne pourraient plus se faire à d'autres habitudes. Beaucoup de retraités, civils et militaires, viennent réchauffer leurs vieux jours aux rayons du soleil africain. Cet attrait est général, il s'exerce sur les hommes de toutes les classes. Même les nomades de l'industrie, ces ouvriers qui vont du nord au sud et de village en village, ne rentrent pas volontiers en France, « l'armée roulante » tient garnison en Algérie.
1. Population française de l'Algérie en 1876, 1886, 1896 et 1901.
Population totale. Population municipale.
Augmentation pour la population municipale en 25 ans. 201764 Augmentation moyenne annuelle 8 070
Wahl. lo
Pendant longtemps, les départements du Midi ont été presque les seuls à recruter l'émigration. Les « vieux Algériens », comme ils s'intitulent avec quelque fierté, sont pour la plupart Marseillais, Provençaux, Languedociens ou Corses. La guerre de 1870 détermina une immigration d'Alsaciens-Lorrains, plus tard les ravages du phylloxéra firent refluer sur l'Algérie toute une population de vignerons. Les déportés politiques de 18Zi8, de 1851 et de 1858 appartenaient un peu à toutes les régions; les fonctionnaires, ceux des habitants qui exercent des professions libérales viennent aussi des diverses parties de la France. II n'y a pas un seul de nos départements qui ne compte en Algérie quelques milliers ou tout au moins quelques centaines de représentants. Ceux qui en ont le plus grand nombre sont : la Corse, les Bouches-du-Rhône, la Seine, le Gard, l'Hérault, les Pyrénées-Orientales. Mais déjà il existe des générations de vrais Algériens, enfants du sol, nés dans le pays même. En 1876 ils étaient 64 000, près des deux cinquièmes de la population française; en 1891, 133 000, près de la moitié; 171 000 en 1901.
Chaque région de la France a donc fourni son contingent à l'Algérie ; les types différents sont venus s'y fondre comme en un creuset. Les croisements avec les étrangers ont été fréquents, les mariages mixtes s'étant produits dans la proportion de 1 sur 5, c'est un élément de variété de plus. Aussi le créole algérien ne ressemble-t-il exactement ni au Français du Midi ni à celui du Nord; les traits sont plus réguliers que dans le Midi, le teint plus clair, les physionomies sont plus vivantes et plus colorées que dans le Nord. Le costume européen s'est conservé, mais avec quelque chose de libre et de dégagé; les citadins abandonnent le disgracieux chapeau de soie pour le casque indien; les colons portent le feutre gris à larges bords, quelques-uns adoptent le commode burnous; les femmes s'habillent d'étofl'es légères à couleurs vives en harmonie avec la lumière ambiante; elles n'ont rien de la morbi-
desse créole, elles rappellent plutôt, avec quelque chose de moins masculin, l'allure émancipée de l'Américaine.
Les mœurs ont eu longtemps une assez méchante réputation; une colonie nouvelle n'a jamais la tenue d'une société bien assise. Pendant les premières années, les «migrants étaient des aventureux et parfois des aventuriers, gens hardis que ne gênait pas le respect humain. Les fonctionnaires envoyés en Algérie étaient le plus souvent ceux dont les allures effarouchaient les vieilles cités pudibondes de la métropole. On cherchait dans des spéculations fiévreuses les mines d'or d'une autre Californie, on s'enrichissait, on se ruinait, on ruinait les autres; l'argent, facile à acquérir, se dépensait sans compter. Alger surtout était la ville des plaisirs. Ayant besoin soi-même de tolérance, chacun fermait les yeux sur les fautes d'autrui. Les ménages réguliers étaient en petit nombre; pendant longtemps, on fut obligé d'admettre dans les réunions officielles avec les maris gradés les épouses d'occasion. Tout a bien changé depuis; la vie ne se mène plus à grandes guides; on bâtit moins vite et plus solidement; les faiUites et les catastrophes financières ne sont plus des événements de tous les jours. On ne compte plus les fortunes sérieuses et les maisons de commerce honorables; la considération est recherchée et accordée à bon escient. La famille s'est enfin constituée; la proportion des naissances illégitimes, autrefois formidable, s'est abaissée jusqu'à un taux presque normal : de 165 pour 1000, elle est descendue à 99 ^; elle est à peine supérieure à celle qu'on observe en France. Avant peu, le niveau moral sera le même ; on gardera toujours en Algérie des manières plus libres, on continuera à en prendre à son aise avec les hypocrisies et les conventions; mais on aura autant de sérieux dans les affaires, autant de probité dans la conduite, autant de dignité dans la vie privée.
On doit la vérité aux hommes de valeur et aux peuples d'avenir. Nos Franco-Algériens ont pris au contact des