‹ L'AlgérieChapitre 61 sur 102 · De 1884 à · texte numérisé non relu

De 1884 à

opulations parmi lesquelles ils vivent des habitudes fâcheuses. Ils sont souvent exclusifs et intolérants; libres penseurs fervents, ils sont volontiers agressifs, oubliant que toutes les convictions sincères ont droit au respect; Français, civilisés et instruits, ils dédaignent trop les ignorants, les arriérés et les pauvres d'esprit. Les préjugés de race inconnus dans la mère-patrie s'épanouissent en toute vigueur; les philosophes du xviii® siècle, les hommes de la Révolution qu'on revendique comme des maîtres n'entendraient pas sans étonnement le langage que tiennent certains de leurs disciples. Tel démocrate prononcé vous dira qu'il ne considère pas les indigènes comme des hommes, sans s'apercevoir qu'il fait ainsi une profession de foi aristocratique au premier chef. Dans la bouche des enfants, les noms d'Arabe, de Juif, d'Espagnol, de Maltais sont des termes de mépris. Des publicistes, des hommes politiques ne rougissent pas de surexciter ces détestables passions. Qu'on y prenne garde, il y a là un reniement des traditions généreuses de la France moderne, il y a aussi un grave danger pour la paix sociale et pour l'avenir de l'Algérie.

En ce pays, presque tout est de création gouvernementale : villages, routes, chemins, conduites d'eau; même aujourd'hui, les départements et les communes ont peine à se suffire avec leurs ressources propres; la tutelle officielle, quelquefois nécessaire, est réclamée plus que de raison; l'Etat fait beaucoup, mais on lui demande davantage. Individuellement ou collectivement, on est quémandeur : les particuliers sollicitent des places ou des concessions; les localités veulent des secours, des travaux, des immunités; on voit des villes se disputer avec acharnement une garnison ou un tribunal. L'horizon se rétrécit, les questions générales disparaissent, les élections ne sont plus que des batailles d'intérêts. Si l'on a à choisir un conseiller général ou même un député, on recherchera moins l'homme le plus instruit et le plus capable* x^^is le plus influent, le

plus habile à agir sur l'administration*. Les choses n'ont pas toujours été ainsi; attachés avec passion aux idées démocratiques, les Algériens les ont servies vaillamment; au risque d'encourir les rancunes de l'Empire, ils votaient won au plébiscite de 1870. Mais, depuis que la République est hors de cause, ils se sont divisés ; l'ancien accord presque unanime a disparu et avec lui les enthousiasmes et les nobles élans. Il n'y a plus de partis, mais des çofs à la manière indigène; chefs et soldats mettent en commun moins leurs idées et leurs pnncipes que leurs passions, leurs convoitises et leurs haines. L'animation qu'on apporte dans les discussions et les polémiques n'en est que plus vive, les injures tiennent lieu de raisons, les voies de fait suivent souvent les injures. Peu s'en faut qu'en temps d'élection chaque cité algérienne ne ressemble à une commune kabyle. Ces mœurs politiques sont peut-être celles de l'Amérique du Nord ou de l'Amérique du Sud, elles ne conviennent pas à des hommes libres ni à une démocratie respectueuse d'elle-même.

Il faut séjourner quelque temps en Algérie pour s'apercevoir de ces travers. Le nouveau venu ne les soupçonne pas ; avant qu'il ait pu se reconnaître, il est séduit et charmé : toutes les maisons lui sont hospitalières; il suffit d'une recommandation, d'une rencontre, du moindre prétexte pour qu'on lui fasse partout l'accueil le plus cordial. L'aménité, l'entrain, la belle humeur, toutes les aimables qualités du caractère français, bien loin d'avoir perdu à la transplantation, ont été ravivées et stimulées par l'excitation du climat. Pas de garnison lointaine, pas de petit coin où ne s'épanouissent la vie de société et les plaisirs mondains.

Même enjouement, même insouciance intrépide chez les colons; des villages prospèrent en plein pays indigène, au milieu des souvenirs menaçants de l'insurrection récente.

1. Il y a évidemment d'honorables exceptions, mais la tendance générale qne nous signalons n'est que trop visible.

Dans des fermes isolées, on trouve des femmes qui vivent seules, entourées d'Arabes. Elles n'ont aucune appréhension: vienne le danger, elles se défendront comme des hommes. En 1881, sur un chemin de fer de la province de Constantine, la femme d'un garde -barrière est menacée par deux bandits indigènes ; elle les tient en respect, fait les signaux d'usage sans se laisser intimider; puis, quand le train a passé, elle se retourne et les tue à coups de revolver. L'âge ni le sexe n'y font rien, tous sont résolus et braves ; jusqu'aux enfants qui ont déjà la crânerie d'allure de leurs aînés. Il a fallu ce courage brillant et aussi l'énergie résistante qui supporte les assauts quotidiens de la fatigue, de la maladie, de la misère. On se sent pris d'admiration à la vue de cette Mitidja florissante, quand on songe aux vaillants qui l'ont les premiers défrichée. Nulle sécurité, l'ennemi toujours présent, le pillage, le meurtre, l'incendie en perspective, chaque année la fièvre plus redoutable encore; avec cela, un maigre pécule, d'insuffisantes ressources, des espoirs incertains. N'importe, ils ont tenu bon et ils sont restés victorieux; mais combien avaient succombé pendant la lutte! La hardiesse fameuse du pionnier américain, la ténacité anglosaxonne ne sont-elles pas au moins égalées? Aujourd'hui, la tâche est moins rude, mais l'élan est donné et ne s'est pas ralenti. Le colon algérien est travailleur, amoureux de la terre, tout comme le paysan français de qui il sort mais il n'a pas sa timidité routinière. Il ne retarde pas sur le siècle, il le devancerait plutôt; instruit, intelligent, il aime les nouveautés, les initiatives hardies ; procédés, inventions, machines, il essaye de tout, modifiant ses façons de faire d'après l'expérience, poursuivant de plus grands résultats par de plus grands efforts.

Cette population algérienne a ses défauts que le temps et la réflexion pourront corriger ; elle les compense largement par les qualités brillantes et solides qu'elle a acquises ou reçues en héritage. Elle ressemble à ces enfants re-

muants, mal élevés, tapageurs, pleins de sève et de santé, la joie et la terreur de leurs mères. La France s'étonne parfois de ces allures impétueuses, de cette intensité de la vie algérienne; mais elle peut se réjouir, car elle a mis au monde sur la terre d'Afrique un rejeton vigoureux, fortement constitué, taillé pour la lutte et qui ne succombera pas de si tôt dans les combaU de la concurrence vitale.

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