CHAPITRE VII.l
Il y a seulement quelques années, la population étrangère égalait à peu près en importance numérique l'élément national. Déduction faite des Marocains et Tunisiens, portés, suivant leur religion, à faire corps et à se fondre soit avec les indigènes musulmans sujets français, soit avec les Israélites naturalisés, le recensement de 1886 indiquait une population municipale de 205 212 étrangers pour 219 627 Français. Depuis, l'écart s'est fortement accentué en faveur de ces derniers. Le recensement de 1891 relevait 267 672 Français en face de 215 793 étrangers; le recensement de 1901 ne trouve plus que 216 919 étrangers, à côté de 358 129 Français. Nous verrons plus loin à quelles causes tient cette diminution apparente de la population étrangère. Les étrangers d'origine européenne proviennent surtout des pays méditerranéens. On compte parmi eux 155 265 Espagnols, 38 791 Italiens, 13 250 Maltais. Les 12 281 étrangers attribués aux autres nationalités se répartissent entre les Allemands, les Suisses, les Belges, les Anglais, etc.
Les Espagnols forment le groupe le plus considérable et aussi le plus compact. Ils représentent plus des trois cinquièmes de la population étrangère européenne, plus des trois dixièmes de la population européenne totale, les Français compris. Ils sont répandus dans toute l'Algérie,
mais leur densité va en augmentant de l'est à l'ouest; ils sont 2 559 dans le département de Constantine, 50 017 dans celui d'Alger; 102 689 habitent la province d'Oran, où la population française et naturalisée, armée non comprise, n'atteint qu'à 152 568. Cette affluence s'explique par la proximité du pays d'origine; en huit heures, un paquebot va de Carthagène à Oran; il ne faut qu'une vingtaine d'heures et un vent favorable pour amener des côtes valenciennes ou baléares des balancelles chargées de passagers. L'Espagne est pauvre; ses provinces méridionales, de 1870 à 1876, ont été durement éprouvées par les crises agricoles et les commotions politiques. C'est pendant cette période que le courant d'émigration vers l'Algérie s'est décidément prononcé; de 1872 à 1876 il a amené près de 2/i 000 individus: interrompu un moment par l'insurrection de 1881, il s'est reformé aussitôt après et, bien que diminué dans ces dernières années, conserve une certaine intensité.
Ce n'est pas en général l'élite d'une nation qui se déplace avec tant de facilité. L'Algérie recueille ainsi bon nombre de vagabonds et de gens sans aveu à qui l'existence est devenue impossible dans leur patrie; parmi les Européens qui comparaissent devant les tribunaux pour attentats contre les personnes ou les propriétés, on relève une forte proportion d'Espagnols. Tous les émigrants venus de la péninsule ne rentrent pas dans cette catégorie malfaisante, tant s'en faut. Mais, pour la plupart, ils apportent dans la colonie des mœurs presque aussi rudes et aussi farouches que celles des indigènes. Le quartier espagnol d'Alger, le faubourg Bab-el-Oued, est un des plus malpropres et des plus turbulents ; les habitants, fort honnêtes gens d'ailleurs, jouent volontiers du couteau dans les rixes ou les querelles de jalousie. Avec cela, rEspagnol possède des qualités précieuses : énergie au travail, sobriété, endurance du climat; laboureur, jardinier,
maçon, terrassier, charbonnier, halfatier, il s'accommode de tous les métiers, même des plus pénibles; il vivra sous un gourbi comme un Arabe, fera ses repas de quelques pastèques et d*un peu de poisson séché. Quelquefois il réussit dans ses affaires. ABel-Abbès, on voit le dimanche des hommes bien portants, coiffés du grand chapeau mou et vêtus de la veste ronde en drap luisant, Tair solide et cossu : ce sont les « Pepe », les fermiers ou propriétaires espagnols qui ont prospéré. Dans les villes du littoral, principalement à Oran, il existe toute une classe de négociants espagnols, dont plusieurs très opulents et qui figurent avec honneur dans les premiers rangs de la société.
Murcie, Alicante, Valence, les provinces du sud-est alimentent surtout l'émigration ; on voit quelques Andalous, peu de Castillans. Les gens des Baléares, les « Mahonnais », comme on les appelle indistinctement, ne font pas corps avec les autres Espagnols; ils ont des habitudes plus paisibles et des instincts moins violents. Cette population laborieuse se livre de préférence au jardinage : autour d'Alger et des autres grandes villes, presque toi s les maraîchers sont des Mahonnais. Jour et nuit au travail, ils gagnent bien les bénéfices que leur donne la vente des primeurs. Leurs potagers, sans cesse bêchés, fumés, arrosés, sont tenus comme des plates-bandes; leurs maisons, soigneusement blanchies à la chaux, ont la propreté éclatante d'un intérieur hollandais. De tous les éléments étrangers que la conquête française a attirés en Algérie, il n'en est pas d'aussi estimable.
Les Italiens, inversement aux Espagnols, se Irou vont surtout dans la province de TEst (20 880 en 1901); déjà plus clairsemés au centre (Alger, 14 028), ils deviennent rares dans l'ouest (Oran, 3 883). Là même, sur les ports et dans les marchés à poisson, on entend les notes accentuées du patois napolitain; la plupart des pêcheurs, des mariniers, des matelots sont originaires des Deux-Siciles. Dans les villages de l'intérieur, quelques Sardes se livrent à la cul.
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lure; les entrepreneurs de travaux publics, pour avoir la main-d'oeuvre à bon marché, ont fait venir des fournées d'ouvriers piémontais ou calabrais; un certain nombre sont restés dans le pays, plusieurs sont devenus patrons à leur tour, d'aucuns ont fait fortune; mais ils constituent l'exception; la population italienne est généralement besogneuse; elle exerce des métiers rudes et dangereux, se nourrit mal, s'entasse sans souci des précautions hygiéniques dans des taudis malsains, ce qui ne l'empêche pas de se reproduire et de pulluler. Elle est plus bruyante que dangereuse, bien que ses mœurs soient assez grossières. Très attachée aux pratiques pieuses, elle se joint aux Espagnols pour remplir les égUses, recruter les confréries, faire cortège aux processions. Elle forme ainsi le plus frappant contraste avec le Français, indifférent ou franchement irréligieux.
Les Maltais ne se dépaysent guère en venant en Algérie; leur type est à peine différent de celui des indigènes; leur dialecte est, à peu de chose près, un idiome berbère. Hardis, industrieux, baragouinant toutes les langues, ils vont partout et partout savent se tirer d^affaire. Quelquesuns restent sur le littoral, où ils sont matelots, pêcheurs, dIus rarement jardiniers; mais la plupart ont plus de goût pour le petit commerce : ils sont épiciers, débitants, cantiniers. Adroits et économes, ils arrivent à l'aisance, même à la fortune; il existe à Alger et dans la province de Constantine des maisons de commerce maltaises qui comptent parmi les plus solides. Le Maltais nouvellement débarqué ou qui vit dans l'intérieur n'est pas encore un civilisé. Il est rude de manières, ignorant, superstitieux, violent. Mais cette population fruste se dégrossit assez facilement; à la seconde génération, le Maltais des grandes villes est devenu un véritable Européen.
Les Allemands ont peuplé plusieurs villages aux environs d'Alger et d'Oran; quand ils peuvent résister au climat, ce sont d'assez bons cultivateurs; n'étant ahmentés
ni par un excédent de naissances ni par un courant d'émigration continu, ils tendent à disparaître ou à fusionner avec le reste de la population ; ils ne constituent pas, comme les Espagnols ou les Italiens, un groupe distinct. Il en est de même des autres étrangers : Suisses, Belges, Polonais, etc., dont la proportion n'est pas assez forte pour qu'ils puissent se maintenir à l'écart, et qui, d'ailleurs, ne cherchent pas à vivre isolément. Il faut mentionner aussi, mais comme un élément flottant, les touristes et les hiverneurs, en majorité Anglais, que la douceur de l'air et la beauté des sites attirent chaque année en Algérie.
Il serait injuste et puéril de contester les services rendus à la colonisation par l'élément étranger; certes l'agriculture, les diverses industries, les entrepreneurs de travaux, les constructeurs de chemins de fer, les concessionnaires des mines ou des chantiers de halfa se trouveraient fort en peine, s'il leur fallait se passer de la main-d'œuvre espagnole ou italienne. Il n'y a donc lieu ni de déplorer ni de contrarier l'immigration étrangère, qu'il faut au contraire favoriser, sauf à prendre quelques précautions de police pour écarter les éléments dangereux qu'elle pourrait apporter. Tous les étrangers d'ailleurs ne sont pas des émigrants nouvellement débarqués. En 1896, on en comptait 111552 nés en Algérie contre 106 960 nés en Europe. A partir de celte date, l'élément créole a donc pris le dessus. Ces hommes, qui sont nés et qui ont toujours vécu en terre française, parlent encore la langue maternelle, mais à la prochaine génération leurs enfants ne la sauront plus. Eux-mêmes sont élevés dans nos écoles où ils reçoivent l'instruction française. Bien que portés à se grouper de préférence suivant leurs affinités d'origine, ils mêlent volontiers leur sang avec le sang français. De 1830 à 1900 on a célébré en Algérie 60 525 mariages d'étrangers; dans /lO 566 cas les deux conjoints étaient étrangers, 19 959 fois l'un des deux était Français. Non seulement les mariages mixtes se présentent dans
une proportion de 32 pour 100, mais ils tournent le plus souvent au bénéfice de la nationalité française. Sur 7233 de ces unions relevées de 1891 à 1900, dans 5209 c'est le mari qui est Français. Dans tous les cas, c'est devant les autorités françaises et sous le régime de la loi française que tous se marient, qu'ils contractent, vendent, achètent, louent, ce sont les tribunaux français et les lois françaises qui prononcent sur les contestations où ils se trouvent engagés. En vertu de la convention franco-espagnole de 1862, les fils d'Espagnols nés en Algérie, à moins d'aller faire dans leur pays d'origine un service plus long et plus pénible, sont appelés sous nos drapeaux avec le contingent algérien. Condisciples et compagnons d'armes, souvent parents, unis à nous par les liens du sang, l'intimité des relations sociales et la solidarité des intérêts, ce ne sont plus tout à fait des étrangers, ils sont en train de devenir des compatriotes.
Il n'en est pas moins vrai que leur grand nombre est un fait grave, de nature à préoccuper quiconque a le souci du lendemain. On peut prévoir telle éventualité, celle toujours menaçante d'une grande guerre en Europe, où les Italiens dans l'est et plus encore l'énorme groupe espagnol de l'ouest seraient à même de nous créer les plus sérieux embarras, où notre sécurité en Algérie dépendrait de l'attitude d'un gouvernement étranger. Mais c'est surtout pour l'avenir qu'il y aurait lieu de craindre, si l'élément étranger, demeuré presque égal en nombre à la population française, vivant de sa vie propre à côté et en dehors de la communauté nationale, devait toujours peser de toute sa masse sur l'esprit public et sur les destinées de la France algérienne.
Pour répondre à ces inquiétudes en préparant une fusion rapide de l'élément étranger dans le milieu national, le gouvernement de l'Algérie avait proposé en 188/i une mesure législative qui s'est trouvée réalisée depuis par la loi du 26 jum 1889 sur la nationalité. Cette loi, applicable
à l'Algérie, déclare Français : 1° tout individu né en France d'un étranger qui lui-même y est né; 2° les jeunes gens nés en France d'étrangers et qui domiciliés en France à leur majorité ne déclinent pas la qualité de Français dans l'année qui suit leur majorité. Déjà l'année précédente la loi du 1" mars 1888, qui interdit la pèche côtière aux étrangers dans les eaux territoriales de France et d'Algérie, avait exercé comme un appel énergique sur la population maritime. Le chiffre des naturalisations européennes, qui s'était tenu entre 1865 et 1885 à une moyenne annuelle de 358, monta d'un coup en 1888 à 190/i, se maintint ensuite de 1889 à 1892 à une moyenne de 1350, pour se relever à 1638 en 1893 et à 1774 en 1894. Ainsi s'explique, au moins pour partie, l'état stationnaire et même le léger recul de la population étrangère et l'accroissement si marqué de la population française dans les derniers recensements.
Sous le régime antérieur, en vertu de l'article 9 du code civil, l'étranger né en France devenait Français si, dans l'année de sa majorité, il réclamait cette qualité. La loi de 1889 a renversé les termes de l'option; elle présume chez tous ceux qui ne déclarent pas une intention contraire la volonté de devenir Français. En Algérie comme ailleurs la plupart des intéressés sont assez portés à subir passivement les effets de la loi; ils accepteront, moins par un choix raisonné que par indifférence, cette nationalité française, qu'ils n'auraient pas songé à revendiquer autrefois, qu'ils ne songent pas davantage à déchner aujourd'hui. Il est à peu près certain que si on laisse aller les choses, dans un laps de temps assez court, une importante fraction, sinon la totalité de la population étrangère, se trouver? atteinte par la naturalisation.
Le problème sera-t-il alors résolu? Il le serait si la naturalisation avait par elle-même une sorte de grâce efficiente, si, par sa seule vertu, en même temps qu'elle confère un litre et des droits, elle inspirait à qui la reçoit des idées
françaises et des sentiments français. En fait, on aura simplement introduit dans le corps politique, non certes contre leur gré, mais à coup sûr sans leur aveu, un nombre considérable de citoyens nouveaux, plus ou moins préparés à l'exercice de leurs prérogatives légales, mais dont rien absolument ne garantit le loyalisme français. Dans plusieurs grands centres, à Oran, à Philippeville, les étrangers sont plus nombreux que les Français. On compte dans le département d'Oran liS communes où ils sont en majorité. Que seront dans vingt ans les conseils municipaux de ces communes *? Et si les prévisions nullement invraisemblables de quelques pessimistes venaient à se réaliser, si à un moment donné nous nous trouvions en présence d'un parti séparatiste, ayant ses représentants dans les corps élus et recevant du dehors ses inspirations et son mot d'ordre, quel embarras et quel péril! Les conséquences sont ici autrement graves que celles de la naturalisation des juifs indigènes, dont on a fait et dont on fait encore si grand bruit.
On commence à se rendre compte de ce danger en Algérie ^ Dans sa session de 1896, le conseil supérieur de gouvernement a été saisi d'un projet de vœu demandant que la loi du 26 juin 1889 soit modifiée en ce qui concerne l'Algérie, de manière à établir une naturalisation à deux degrés qui ne conférerait pas du premier coup la plénitude des droits civils et politiques. Cette idée mérite un sérieux examen. Il est incontestable que la loi de 1889, parfaitement inotïensive en France, oii l'élément étranger n'est qu'une faible minorité facile à noyer dans la masse des nationaux, revêt en Algérie un tout autre caractère. En l'appliquant sans aucune disposition spéciale à la
1. Les étrangers naturalisés jouent déjà un rôle important dans les élections algériennes. Voy. à VOfficiel des 7 et 9 novembre 1896 les débats de l'interpellation Fleury-Ravarin, discours de M. Fleury-Ravarin et de M. Thomson.
2. Nous lavions nous-méme signalé en 1889 avant le vote de la loi. Voy. la seconde édition de cet ouvrage, p. 232 et suiv.
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colonie, en même temps qu'à la métropole, on a cédé une fois de plus à cette manie assimilatrice qui a engendré tant d'erreurs. On s'est flatté de supprimer une difficulté très réelle, en y appliquant une solution toute formelle; on n'a fait que la déplacer en l'aggravant. C'est peut-être le jour où il n'y aurait plus officiellement d'étrangers en Algérie que la question étrangère se poserait dans toute son acuité.
Certes, l'assimilation des étrangers doit être un des objectifs principaux de notre politique en Algérie. Mais ce n'est pas en dissimulant sous un trompe-l'œil législatif la réalité des faits, ce n'est pas en considérant comme achevée l'œuvre à peine commencée qu'on arrivera à la mener à bien. Avant de naturaliser en bloc les étrangers il faut préparer leur transformation en Français. Il faut dénouer d'une main légère les liens qui les attachent à leur pays d'origine, il faut les envelopper de l'influence française, de façon qu'elle les pénètre comme l'air même qu'ils respirent. Ainsi la plupart de ces émigrants, Espagnols, Italiens, Maltais, sont de fervents catholiques; ils ont des besoins religieux que la population française ne partage ni ne comprend guère, auxquels il serait sage pourtant de donner satisfaction en entretenant dans la colonie un clergé national assez nombreux pour y suffire. Il n'est pas bon que la confession, la prédication, l'enseignement religieux soient distribués par des prêtres étrangers, dans des langues étrangères, et que l'église devienne un lieu de ralliement où les souvenirs du pays natal revivent dans la pratique quotidienne du culte. Quelles que soient les opinions que l'on professe, il faut envisager cette question avec l'esprit politique, non avec l'esprit sectaire, et considérer le clergé français en Algérie comme une force qui doit, aussi bien que toute autre, concourir à l'utilité nationale. On peut attendre beaucoup de l'action de l'Église, mais nous comptons bien plus encore sur celle de l'école. Elle sera toute-puissante sur
l'esprit des jeunes générations, à condition que le principe d'obligation inscrit dans la loi soit appliqué aux enfants d'étrangers comme aux enfants des Français, à condition aussi que l'enseignement ne soit pas purement formel, qu'il ait un caractère d'éducation civique et nationale. L'œuvre d'assimilation commencée à l'école s'achèvera au régiment, surtout si l'on a soin d'envoyer le contingent algérien, Français, Israélites, Espagnols, accomplir dans la métropole son temps de service actif. Tels sont les moyens dont l'emploi combiné nous paraît préférable à une naturalisation prématurée; ils rendront possible la naturalisation elTective, celle qui constate et consacre les résultats acquis, celle qui confère la nationalité française à des hommes déjà devenus Français par les idées, par les sentiments, par la volonté.
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