CHAPITRE IX
On a toujours eu des données précises sur la population européenne, mais il n'y a pas longtemps qu'on a essayé de recenser les indigènes. En 1866, on évaluait leur nombre à 2 652 072; en 1872, on n'en trouvait plus que 2125 051. Sans observer qu'il s'était produit entre ces deux dates des faits exceptionnels, comme la famine et le typhus en 1867, comme l'insurrection en 1871 , que d'ailleurs le recensement de 1872 s'était opéré dans les plus mauvaises conditions, au milieu d'un pays encore mal pacifié, parmi des populations inquiètes qui pouvaient se croire intéressées à dissimuler leur effectif réel, on se hâta de conclure que les indigènes étaient en voie d'extinction et que « la loi supérieure » qui fait disparaître les peuples arriérés se vérifiait une fois de plus. On calculait déjà le nombre d'années que nécessiterait une disparition totale, lorsqu'est survenu le recensement de 1876; cette fois, on comptait 2/i62 936 indigènes, soit en chiffres ronds SZiOOOO de plas qu'en 1872; la fameuse « loi supérieure » recevait un vigoureux démenti.
Cinq ans plus tard, en 1881, la population indigène était évaluée à 2 850 866 ; elle montait à 3 262 Sh9 en 1886, à 3 55/1 076 en 1891, à 3 76/i076 en 1896, à /i 065 460 en 1901. Si Ton s'en rapporte à ces chiffres, elle aurait augmenté en 25 ans de 1 602 524 unités ou de 65 pour 100,
elle doublerait en moins de quarante ans. Mais en tout pays, et en Algérie plus qu'ailleurs, les recensements officiels sont loin de l'exactitude mathématique. L'Arabe est méfiant de sa nature, il goûte peu cette curiosité indiscrète du beylick qui veut savoir combien de personnes renferme sa tente ou son gourbi ; à tout hasard, il préfère ne pas dire la vérité. Même s'il est de bonne foi, il peut lui arriver de tromper les recenseurs. « Combien as-tu d'enfants? demandait-on à un indigène. — Trois. » Il y avait là en effet trois garçons, mais aussi deux petites filles. — « Et celles-ci ne sont-elles pas à toi? — Oui, mais ce sont des filles. »
Toutefois, depuis que les recensements s'opèrent, non plus sommairement par états numériques, mais en dressant des bulletins individuels, depuis surtout que la constitution de l'état-civil fournit un moyen de contrôle, on arrive à des résultats plus voisins de la vérité. Les deux derniers recensements quinquennaux sont probablement plus excicts que les précédents, et l'on peut admettre que de 1891 à 1901 la population indigène s'est accrue d'environ 500000 personnes, ce qui donne une moyenne annuelle de 50 000 et un taux de progression de 1 ,5 pour 100 par an, supérieur à celui de tous les pays d'Europe, y compris la Russie où il n'est que 1,29. A ce train, elle doublerait en cinquante ans; d'ici à une vingtaine d'années elle dépasserait le chiffre de 5 millions. Sans insister sur ces calculs toujours assez hypothétiques, il n en demeure pas moins établi que la population indigène, loin de dépérir, s'accroît d'une manière sensible et par une progression continue. Qu'il en soit ainsi, cela n'a rien qui doive surprendre. Avant 1830, les guerres de tribu à tribu, les razzias, les massacres décimaient Arabes et Berbères; les famines, les épidémies reparaissaient avec une fréquence meurtrière; c'était l'habitude de dater par les pestes. Ces races indigènes ont une telle vitalité qu'elles ont pu se maintenir et résister à tant de causes de destruction. A
présent nous avons mis la paix dans le pays, les épidémies deviennent rares; sauf une lamentable exception en 1867, on n'a pas revu de grandes famines. La situation matérielle s'est améliorée, l'aisance se répand peu à peu. Les conditions générales de la vie étant meilleures, il est naturel que la mortalité diminue et que la population s'accroisse. Pour l'honneur de la France, il faut se féliciter qu'il en soit ainsi. Quand les races indigènes disparaissent devant un peuple colonisateur, c'est sous les mauvais traitements qu'elles succombent et non sous une prétendue fatalité historique, excuse commode inventée pour justifier les plus scandaleux abus de la force.
Depuis 1830, on a pu mesurer avec une précision parfaite les mouvements de la population européenne. Les statistiques n'ont pas toujours été encourageantes; « les cimetières sont les seules colonies toujours croissantes de l'Algérie », disait le général Duvivier, et cette lugubre boutade était alors l'expression de la stricte vérité. Elle ne se justifie plus aujourd'hui; c'est que dans l'histoire du peuplement il faut distinguer deux périodes, l'une tout à fait néfaste, l'autre de plus en plus satisfaisante. L'année 1856 marque la séparation.
De 1830 à 1856, le nombre des Européens monta de 602 à 169 186, mais cet accroissement n'était dû qu'à l'immigration; il y avait eu en effet 87 240 décès et seulement 75 207 naissances; pour 1000 naissances, on comptait, de 1830 à 183/i, 1138 décès; de 1834 à 1840, U28; de 1841 à 1850, 1416; de 1851 à 1856, 1170; c'est-à-dire que la population coloniale, bien loin d'augmenter, aurait aussitôt disparu, si chaque année de nouveaux arrivants n'étaient venu combler les vides faits par la mort. Cette déperdition était due à l'insalubrité alors réelle du climat, aux difficultés de l'existence dans une contrée presque sauvage, à l'action meurtrière des défrichements, à l'ignorance de l'hygiène et de la thérapeutique locales.
LE MOUVEMENT DE LA POPULATION 24ë
Ce sont là les premières épreuves de racclimatement. Si la mortalité était dans son plein, la natalité, par contre, subissait l'efTet de conditions défavorables. La plupart des immigrants, employés de l'État ou chercheurs de fortune, arrivaient célibataires. Comme dans toutes les colonies de création nouvelle, la population civile, pour ne pas parler do l'armée, se composait d'individus isolés plutôt que de familles.
Après 1856 1a croissance continue. On trouve 217 990 Européens en 1865, 311 /iZi7 en 1876, Zi77115 en 1891, 529 717 en 1896, 575 OZiS en 1901. iMais ce progrès n'est plus dû seulement au phénomène artiticiel de l'émigration, l'excédent des naissances y contribue pour sa part. Pendant la première période, il fallait toujours, pour produire une augmentation de 1000 habitants, plus de 1000 nouveaux arrivants; de 1861 à 1881, dans un gain de 1000, l'excédent des naissances compte pour 98; de 1881 à 1891 le coefficient de l'immigration n'est plus que de 705 pour 1000, celui de l'excédent des naissances s'élève à 295. Depuis 1856, d'un recensement à l'autre, le chiffre des naissances a été constamment supérieur à celui des décès. JNous trouvons en effet pour les Européens seuls :
Naissances. Décès.
De 1856 à 1862 35 709 31573
De 1862 à 1867 43 095 31298
De 1867 à 1872 53 371 51120
De 1872 à 1877 42 416 34 719
De 1877 à 1882 62 992 52 970
De 1882 à 1885 44 203 36 403
De 1885 à 1888 47 334 40 704
De 1888 à 1891 52 362 47 183
De 1891 à 1894 52 212 44 302
Ce qui donne un total de 53/i650 naissances contre hhQliQli décès, soit un bénéfice de 88186 naissances.
Si l'on examine la proportion, on voit :
Décès. Naissances.
De 1856 à 1862 1000 1273
De 1862 à 1867 1000 1294
De 1867 à 1872 1000 1081
De 1872 à 1877 1000 1174
De 1877 à 1882 1000 1189
De 1882 à 188o 1000 1215
De 1885 à 1888 1000 1162
De 1888 à 1891 1000 1111
De 1891 à 1894 1000 1178
De 1894 à 1897 1000 1253
De 1897 à 1900 1000 1403
L'accroissement normal annuel, sans tenir compte de l'immigration, a été :
De 1856 à 1862 8,90 par 1 000 habitants.
De 1862 à 1867 9,25 —
De 1867 à 1872 2,90 —
De 1882 à 1883 6,66 —
De 1885 à 1888 4,49 —
De 1888 à 1891 3,61 —
De 1891 à 1894 9,02 —
De 1894 à 1897 6,31 —
De 1897 à 1900 8,50 —
En somme, la population européenne de l'Algérie, abstraction faite de l'immigration, s'accroîtrait normalement suivant une progression annuelle de 6,/i5 pour 1000, taux sensiblement inférieur à celui de la population indigène (15 pour 1000), mais très supérieur à celui de la France et de l'Espagne, égal ou presque égal à celui de la Suisse ou de l'Italie. Grâce au puissant contingent que lui a apporté l'immigration, elle a augmenté en /i5 ans (1856-1901) de 339 pour 100. Cette progression ressort au taux annuel de 7,53 pour 100.
Les israélites algériens, bien que se rapprochant à beaucoup d'égards de la population européenne, se trouvent cependant placés dans des conditions démographiques assez différentes. Ils se recrutent peu par Fimmigration. Quoique depuis longtemps installés et acclimatés, leur mortalité est relativement forte, un peu plus élevée
que celle des Européens d'origine (24 contre 23). Ils la rachètent largement par la précocité et la fécondité de leurs mariages (en moyenne 6 naissances par ménage).
Naissances. Décès*
De 1812 à 1816 ils avaient par an pour 1 000 habitants 49 24
De 1817 à 1881 pour 1 UOO 51 31
De 1882 à 4885 pour 1 000 61 37
De 1886 à 1890 pour 1 000 57 32
De 1891 à 1894 pour 1 000 56 37
De 1894 à 1897 pour 1 000 47 26
De 1897 à 1900 pour 1 000 44 25
Leur accroissement normal serait donc de 22 pour 1000 habitants chaque année, taux supérieur de beaucoup à celui de n'importe quel pays d'Europe. Ils doublent en trente ans. Ils étaient 21048 en 1856, 33 952 en 1866, 43.182 en 1886, 48 763 en 1896, 57 046 en 1901.
Les populations originaires de l'Europe méridionale subsistent et se reproduisent parfaitement en Algérie. Les Espagnols, qui n'ont chez eux qu'une moyenne de 4,5 enfants par ménage, arrivent à 6; les Italiens, qui ont 4,5 en Europe, atteignent 5,5. Les épidémies, la malpropreté, les mauvaises conditions hygiéniques occasionnent une mortalité assez forte, mais la natalité donne toujours des excédents considérables. La comparaison avec le pays d'origine n'est pas défavorable à l'Algérie.
Les Espagnols ont, pour 1000 décès :
Naissances.
En Espagne 1297
En Algérie, pour la période 18S2-Î886 1 432
— pour la période 1886-1893 1 286
— pour la période 1894-1900 .1478
Les Italiens ont, pour 1000 décès :
Naissances.
En Italie 1232
En Algérie, pour la période 1882-18S6 1275
— pour la période 1897-1893 1067
— pour la période 1894-1900 .... 1393
Les Maltais ont, pour 1000 décès :
Naissances.
A Malle. 1 375
En Algérie (1882-1886) 1 377
Il résulte de ces chiffres que les populations dont il s*agit, transplantées en Algérie, s'accommodent sans peine au milieu, y prospèrent et y augmentent. Le phénomène inverse se produit pour les Européens du Nord : Belges, Suisses, Allemands, qui tous sans exception ont une mortalité supérieure à leur natalité. Les Allemands, par exemple, qui ont dans leur pays 1486 naissances pour 1000 décès, comptent en Algérie (189/i-1900) 2494 décès pour 1000 naissances.
Il convient d'ajouter que, ces derniers groupes ayant une importance numérique très faible, il faudrait étudier de près leur composition avant de tirer des conclusions trop absolues.
La population française grandit, au moins en apparence, plus rapidement que l'ensemble de la population européenne. En 45 ans, de 1856 à 1901, elle a augmenté de 386 pour 100, passant de 92 750 à 358 129. Le taux de progression annuelle ressort à 8,57 pour 100. Le doublement s'opère en douze ans. Sans doute ces résultats sont dus surtout à l'immigration et aussi, dans une mesure sans cesse croissante, aux naturalisations automatiques. Mais l'accroissement normal y a aussi sa part. L'excédent des naissances s'est établi à partir de 1865 et s'est toujours maintenu depuis. La mortalité, d'abord effrayante, a toujours été en diminuant. Elle était de 31 pour 1000 habitants en 1873 et 1884, elle n'a plus été que de 26,6 entre 1884 et 1894, de 23 entre 1894 et 1900, inférieure à celle de la Hongrie, de FAutriche, de l'Italie, à peine plus élevée que celle de la France (22), moindre en Algérie même que celle des Italiens (25), des Espagnols (24), des Israélites, des Maltais. Pendant la période décennale 1884-1894, la natalité a été de 34 pour 1000 habitants. Pour la période 1894-1900, elle descend à 25 pour 1000 habitants; pendant cette même période on a compté 1 133 naissances pour 1000 décès.
De cet ensemble de faits on peut, dès à présent, déduire les conséquences suivantes :
1** Les Européens du bassin de la Méditerranée, Espagnols. Italiens, Maltais, appartenant d'ailleurs à des races très croisées où entre pour sa part l'élément africain, vivent et se reproduisent en Algérie aussi bien qu'en Europe.
2° Les Européens du Nord et notamment les Allemands, bien que ce peuple en particulier ait dans son pays d'origine une fécondité remarquable, se maintiennent difficilement en Algérie.
3*^ Les Français, après avoir traversé des périodes crititiques, sont aujourd'hui acclimatés aussi complètement que les populations originaires de l'Europe méditerranéenne. Ils ont régulièrement de forts excédents de naissances; leur fécondité est plus grande, leur accroissement beaucoup plus rapide que dans la métropole.
D'une manière générale, le problème de Tacclimatement paraît donc résolu. Mais, si l'Algérie prise dans son ensemble est habitable pour les Européens, il ne s'ensuit pas que toutes ses parties le soient; des colons ne s'installeraient pas impunément dans le Sahara. Même dans le Tell et les hauts plateaux, il est encore nécessaire de choisir le terrain, d'ass'ainir le climat, de multiplier les précautions hygiéniques. Parmi les immigrants nationaux, il faut attirer surtout ceux qui sont originaires des départements du midi et du centre; autant que possible, il faut les établir dans des sites qui leur rappellent le pays natal; moins le changement sera violent, plus l'adaptation au nouveau milieu sera facile. Enfin les croisements avec les Espagnols, les Maltais, les Italiens, qui présentent un si grand intérêt politique, ne sont pas moins à désirer en vue de l'acclimatement.