CHAPITRE IV
On Ta vil plus haut, la population indigène n'est pas ^n décroissance ; elle augmente au contraire avec une remarquable rapidité. Elle n'est plus comme autrefois décimée par des guerres incessantes, des épidémies et des famines périodiques. La création des ports, des routes, des chemins de fer, le développement des transactions commerciales, l'intervention de la demande européenne ont donné aux terres qu'elle possède, aux produits naturels qu'elle cultive, au bétail qu'elle élève, une énorme plus-value. Ceux qui n'ont pour vivre que leurs bras trouvent dans les exploitations agricoles, dans les chantiers, dans les usines, un travail rémunérateur. La condition de tous ou de presque tous s'est améliorée, mais c'est surtout la plèbe indigente qui a gagné au changement. Nous n'avons pas suivi en Algérie l'exemple de tant d'autres peuples colonisateurs, qui, partout où ils vont, absorbent l'air respirable et font le vide autour d'eux. Nous n'avons ni détruit, ni chassé, ni asservi les anciens occupants. Il nous a paru que la conquête ne se justifie pas par les seules convenances du conquérant, qu'elle ne trouve sa légitimité que dans les services rendus à la civilisation générale et dans les bienfaits apportés au peuple conquis. Nous avons eu dès l'origine cette ambition d'augmenter le bien-être de nos sujets, d'élever leur intelii-
gence et leur moralité, de les gagner par la justice et les bons procédés, d'en faire nos amis, nos égaux, nos concitoyens. Cette politique si conforme aux généreux instincts de notre France était en même temps la plus prévoyante et la plus avisée. Que serait-il arrivé si nous avions tenté d'exterminer les Arabes, ou, comme quelques-uns le conseillaient, de les pousser au désert? Ils auraient opposé une résistance désespérée dont on ne serait venu à bout qu'au prix d'immenses efforts et d'immenses sacrifices; puis, cette œuvre sauvage une fois accomplie, nous aurions régné sur un pays ruiné où il aurait fallu appeler, pour combler les vides, l'immigration étrangère, infiniment plus dangereuse que la population indigène. Mieux valait à tous égards conserver celle-ci. Mais il n'aurait pas été beaucoup plus humain ni beaucoup plus sage de la réduire à l'hilotisme en la soumettant à une impitoyable exploitation. Les peuples asservis ont de terribles réveils. Toute nation qui en opprime une autre se prépare pour l'avenir de formidables périls. Plusieurs millions d'hommes représentent une valeur sociale, une force économique et politique : il est inepte de la supprimer, il est insensé de la tourner contre soi, il faut savoir se l'approprier pour trouver en elle un surcroît de puissance. Le profit le plus clair de la conquête de l'Algérie, ce sera pour la France de compter un jour quatre ou cinq millions de Français de plus.
Ce jour n'est pas encore venu. Croire que dès à présent les indigènes nous sont acquis, c'est se laisser aller à la plus dangereuse des illusions. S'il en est de sincèrement attachés à notre domination, c'est plutôt presque toujours pour les avantages personnels qu'ils y trouvent que sous l'empire d'une convicfion raisonnée. Que ce soit par animosilé de race, par une instinctive antipathie de barbares, ou simplement par fanatisme reUgieux, beaucoup demeurent nos secrets ennemis. Avec cette imperturbable assurance des croyants, ils attendent que le Maître de l'heure
Waul. la
paraisse pour balayer les Roumis à la mer. Mais la grande masse est plutôt passive. Elle jouit des biens que nous lui procurons, de la paix mieux garantie, des récoltes moins incertaines, du travail mieux rémunéré, de la vie devenue plus commode, plus facile et plus sûre, mais elle n'a pas de ces améliorations une conscience assez claire pour déterminer la gratitude. En nous obéissant elle ne cède encore qu'à la force. Vienne quelque crise où cette force semblerait défaillir, elle suivrait encore les pseudo-prophètes et les prêcheurs de guerre sainte. Nul ne peut dire que l'ère des insurrections soit à jamais fermée. Comme ces maladies dont les accès intermittents vont en diminant de fréquence et de durée, elles deviennent de plus en plus rares et de plus en plus inoffensives; mais la guérison n'est pas complète et les rechutes sont toujours à craindre.
Qu'il en soit ainsi, la faute n'en est tout à fait ni à eux ni à nous. Quand le contact a commencé de s'établir, rien n'était commun entre les deux peuples; les croyances, les mœurs, les institutions sociales, l'organisation économique étaient autant de causes de mésintelligence et d'éloignement. Avec leurs idées rares et simples, leur indigence intellectuelle, leur industrie enfantine, suffisante cependant pour des besoins rudimentaires, avec la brutalité naïve de leurs instincts, la violence de leurs passions, l'inertie résignée de leurs volontés, avec leur foi religieuse absolue et absorbante, groupés les uns en petites communautés anarchiques, les autres en tribus pastorales et nomades, c'étaient des hommes d'un autre âge, en arrière de plusieurs siècles, arrêtés à une étape qu'a depuis longtemps franchie la civilisation européenne. Nos premiers rapports avec eux furent des rapports de guerre. Dix-sept années de luttes acharnées, la succession presque ininterrompue des batailles, des razzias, des révoltes furieuses et des répressions sanglantes, n'étaient pas pour favoriser un rapprochement. Lorsqu'ils posèrent enfin les armes, ils gardèrent la posture de vaincus ayant au cœur
LA QUESTION DES INDIGÈiNES 291
Tespoir d'une revanche. Nous étions à leurs yeux non seulement des étrangers, mais des maîtres et, qui pis est, des maîtres infidèles, à l'amitié desquels répugnait leur conscience de Musulmans. Notre victoire leur semblait accidentelle, ils ne soupçonnaient pas les causes réelles et profondes de notre supériorité. Tout ce qu'ils nous enviaient, c'étaient nos engins de guerre plus meurtriers et notre tactique plus savante. Mais les complications de notre existence les déroutaient, la liberté de nos idées les scandalisait, le spectacle de notre civilisation provoquait en eux une sorte de malaise et moins d'admiration que de stupeur défiante. A tout ce mouvement, à cette activité qui fatiguait leur indolence de peuple stationnaire, combien ils préféraient la tranquille monotonie de leur vie d'autrefois, les jouissances grossières qu'elle promettait aux privilégiés, même les misères lamentables qu'elle infligeait au plus grand nombre. Nul besoin, nul désir de changement. A nos conseils, à nos invitations, à nos exemples s'opposaient les forces d'inertie, les habitudes passées à l'état d'instincts, les influences héréditaires, les prédispositions ataviques. Tout le passé se dressait contre nous. Il n'était pas en notre pouvoir de l'abolir, il n'était pas facile d'en neutraliser les eifets. Assurément nous sommes loin déjà du point de départ, mais plus loin encore du but. La pacification se fait dans les esprits, les haines sont moins vives, les répugnances moins violentes ; colons et indigènes vivent côte à côte et sans s'unir encore commencent à se mêler, mais la réconciliation n'est pas complète. La conquête morale de l'Algérie n'est pas achevée, elle commence à peine. C'est qu à vrai dire, s'il n'est pas d'entreprise politique plus noble et plus haute ment utile, il n'en est pas de plus ardue, de plus compliquée, de plus délicate, ni qui demande davantage, avec la continuité des efforts, la longue patience dans l'attente du résultat.
Entre les solutions que comporte le problème indigène.
il en est que nous avons tout d'abord écartées. Il ne saurait plus être question aujourd'hui ni de rélimiuation spontanée par extinction naturelle, ni du refoulement, ni de Tasservissement avoué ou dissimulé. Elles n'offrent même pas un intérêt historique : elles répugnaient trop profondément au génie de la France pour avoir été jamais essayées. Sans nous y arrêter davantage, nous allons examiner de plus près celles qui sont sorties du domaine de la discussion théorique et de l'hypothèse pour subir répreuve décisive de l'expérimentation.
Comme il était naturel, on a d'abord essayé en Algérie de la politique de domination. La question indigène ne se compliquait encore d'aucune autre. Il s'agissait d'achever la soumission du pays, de maintenir dans l'obéissance les populations vaincues, de prévenir par une surveillance attentive de nouveaux soulèvements, de pourvoir en même temps aux besoins élémentaires d'une société plus qu'à demi barbare. Telle était la destination de l'organisme créé par Bugeaud en ISliS et iShli. Rien n'était modifié dans les institutions civiles de nos sujets musulmans; les cadres politiques et administratifs étaient à peu de chose près ceux dont s'étaient servis les Turcs et après eux Abd-el- Kader. Des chefs indigènes, les mêmes souvent qui avaient commandé pour l'émir, étaient mis à la tête des populations avec des titres semblables et des attributions analogues. Les grandes circonscriptions territoriales étaient confiées à des khalifas et à des bach-aghas; elles se partageaient en aghaliks avec des aghas; dans l'aghalik, chaque tribu avait son caïd, et si elle était importante, se fractionnait en ferkas dirigées par des cheikhs. Tous ces chefs, quel que fût leur rang, relevaient de l'autorité mihtaire représentée par les généraux de division commandant la province, les généraux de brigade commandant la subdivision, les officiers supérieurs commandant le cercle. Des bureaux des affaires arabes, établis aux chefslieux de cercle, de subdivision, de division et à Alger
même, avaient pour mission d'étudier les affaires, de renseigner Tautorité supérieure, de servir d'intermédiaires entre les chefs et les populations indigènes d'une part, le commandement de l'autre. En somme on laissait subsister telle quelle, avec son organisation féodale ou patriarcale^ la société indigène en y superposant le commandement français, aidé dans sa tâche politique par les officiers des affaires arabes.
Aujourd'hui que ce régime a disparu depuis longtemps, il suscite des admirations posthumes et même des regrels. Jl était jugé plus sévèrement, nous ne disons pas plus justement, il y a quelque trente ans. Les polémiques d'alors s'en prenaient à la fois aux chefs indigènes et aux bureaux arabes. Aux premiers on reprochait de nuire à la domination française en la compromettant ou en la trahissant, de nuire à la population musulmane en l'opprimant ou en l'égarant. En temps ordinaire, disait-on, ils commettent d'odieuses rapines, ils exploitent leurs administrés, ils les « mangent ». Vienne une insurrection, aussitôt, si les chances leur paraissent favorables, ils usent de l'autorité qui leur a été confiée pour propager la révolte, ils tournent contre nous les armes que nous leur avons données. Quant aux bureaux arabes, ils étaient accusés de former une corporation puissante et exclusive, le « parti de l'admiration mutuelle », de confisquer et de dominer le commandement, d'imiter trop souvent les chefs indigènes, leurs protégés et leurs amis, de commettre à leur exemple des extorsions, des violences, des abus de pouvoir, d'écarter systématiquement la colonisation, qui les aurait gênés dans leurs allures de pachas turcs, de brouiller les caries à plaisir, de provoquer soit involontairement et par maladresse, soit de propos délibéré et pour faire valoir leurs services, des insurrections périodiques.
Le temps a fait justice de ces exagérations. Tous les chefs indigènes n'étaient pas surs ni probes, mais beaucoup ont été pour la France des auxiliaires précieux et
iidèles. Parmi ies officiers des bureaux arabes, il s'en est trouvé qui n'ont pas su se défendre de l'entraînement des passions ou de l'ivresse de la toute-puissance; mais quelques défaillances individuelles ne sauraient entacher l'honneur d'un corps entier. A une époque où le recrutement d'un personnel civil eût été matériellement impossible, il fournissait une élite d'hommes énergiques, entreprenants, qui acceptaient avec ses incommodités et ses périls, qui aimaient pour son imprévu et ses hasards la rude existence du bordj ou de la tente, qui par l'étude, par la pratique, par le maniement des hommes et des affaires, en arrivaient à connaître admirablement la politique arabe, qui ont rendu de grands, de glorieux services. Tel qu'il était, en dépit de ses imperfections théoriques, ce régime a été, à un moment donné, celui qui convenait le mieux à l'Algérie. Son seul tort fut de vouloir se perpétuer quand la phase de développement à laquelle il correspondait était déjà terminée. De tous les griefs articulés contre lui, un seul était sérieux, mais celui-là était décisif. Bien qu'il s'en défendît, il était par nature hostile à la colonisation. Officiers de tout grade étaient imbus des préventions habituelles contre le colon d'avant-garde, souvent chercheur de fortune ou coureur d'aventure. Entre le « mercanti », le détaillant prosaïque, le paysan terre à terre, l'entrepreneur âpre au gain, et l'aristocrate arabe, Thomme de grande tente, fastueux et magnifique, leurs sympathies n'hésitaient pas. Leur intimité avec les chefs indigènes n'avait nullement le caractère d'un calcul ou d'une compromission, c'était une sorte de camaraderie militaire, presque de confraternité d'armes entre des hommes d'épée. Si l'on observe que des Européens et surtout des Français ne pouvaient se plier aux procédés sommaires parfaitement acceptés par les indigènes, qu'il fallait compter avec leur esprit d'opposition, leurs critiques, leurs résistances, que leur présence entraînait la création d'une administration civile, d'une magistrature,
imbues d'un esprit tout dilîérent, qu'entre les autorités ainsi juxtaposées les froissements et les conflits étaient inévitables, on voit combien était profonde l'incompatibilité du régime militaire et de la colonisation. Ceci devait tuer cela. Le jour où l'Algérie coloniale fut assez puissante pour faire entendre sa voix, le régime militaire fut condamné. Dès avant 1870, son insufflsance était devenue manifeste. Ceux-là môme qui affectèrent de déplorer le plus bruyamment sa chute n'ont jamais fait de tentative sérieuse pour le restaurer. Avec lui a succombé la politique de domination pure et simple, praticable dans un pays qui serait resté fermé à l'immigration européenne, dans une Algérie qui n'aurait été qu'un royaume arabe, impossible à poursuivre dans une Algérie colonisée, plus impossible encore à reprendre maintenant que nous avons brisé les anciens cadres de la société indigène. A la rigueur, et à la condition de le maintenir dans un strict isolement, nous pouvions laisser ce peuple endormi dans sa séculaire immobilité. Mais nous avons secoué sa torpeur, nous avons, par le fait même de notre présence, changé, bouleversé les conditions de son existence, il faut à présent qu'il lutte pour vivre, et que, comme tout être vivant, il se transforme pour s'adapter au milieu différent qui s'est créé autour de lui.