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CHAPITRE VI

LES QUESTIONS INDIGÈNES (suITe)

Si la politique de domination est un anachronisme et la politique d'assimilation une utopie, s'ensuit-il qu'il ne faille pas avoir du tout de politique indigène? C'est à cette conclusion qu'aboutiraient en bonne logique les opinions en faveur dans certains milieux algériens. Dût-on nous taxer d'arabophilie sentimentale, nous nous déclarons tout à fait dépourvu de ce sens pratique très particulier, qui permet de concevoir le gouvernement d'un pays en faisant abstraction des quatre cinquièmes de "ses habitants. Bien loin de se désintéresser des indigènes, la France doit les placer au premier plan de ses préoccupations algériennes. La prévoyance la plus élémentaire le lui commande, le souci de sa sécurité présente, de son avenir africain, l'humanité, la justice. Ce peuple encore dans l'enfance des sociétés barbares, ces simples et ces ignorants incapables de se conduire parmi les complications de la vie civilisée, que sont-ils sinon des mineurs? Telle est bien en etîet la position légale où les met notre droit constitutionnel : déclarés Français par le sénatus-consulte de J865, ne possédant pas cependant les droits politiques qu'ils sont inaptes à exercer, ils font partie de la communauté nationale sans participer à la gestion des affaires communes. La France, qui a pris en main leur tutelle, a contracté par là envers eux des obligations. Elles peuvent se ramener à deux termes : protection, éducation.

Protection contre qui? Contre l'élément européen tout entier, contre une malveillance collective, un parti pris d'oppression systématique? En aucune façon. Les abus dont nous avons tracé le tableau sont le fait des institutions bien plus que des hommes. Nous ne croyons pas à un antagonisme fatal entre les deux races, à une sorte de duel à mort dans lequel l'une ou l'autre serait destinée à succomber. Bien loin de là, il nous paraît que leurs intérêts sont étroitement liés et que ce n'est pas trop de leurs forces réunies pour la lutte commune contre la rude, la fantasque, la sauvage nature africaine. Le colon a besoin de l'indigène, qui lui fournit la main-d'œuvre dont il ne peut se passer, l'indigène a besoin de la colonisation, qui lui fournit, s'il est pauvre, du travail et des salaires, s'il est indépendant la leçon et l'exemple des améliorations matérielles. Mais cette solidarité des intérêts généraux n'exclut pas le conflit des intérêts locaux ou individuels. Entre hommes de même origine, de même nationahté, de même éducation, les froissements sont fréquents, à plus forte raison entre populations si différentes, qui sur presque toutes choses ont des idées, des habitudes, des manières de voir et des manières d'être opposées. Dans les rapports qui s'établissent, il y a des précautions à prendre pour garantir tous les droits, pour empêcher que les faibles ne soient lésés, et ici les faibles ce ne sont pas les moins nombreux, mais les moins instruits, les plus inexpérimentés, les plus dépourvus d'influence électorale et politique. Il faut donc défendre l'indigène, sinon contre une persécution imaginaire, du moins contre la poussée inconsciente des égoïsmes collectifs, qui se décorent parfois du beau nom d'utilité publique. Il faut les défendre contre l'avidité des gens de loi sans scrupule, contre la rapacité des usuriers, contre la piraterie des écu meurs d'affaires. 11 faut les défendre aussi contre eux-mêmes, contre leur incurie, leur imprévoyance, les dressera la lutte contre la misère, la maladie

et tous ces fléaux que la civilisation n'abolit pas, mais dont elle restreint les ravages.

Nous avons exposé quelques-unes des mesures destinées à rendre moins onéreuses aux indigènes nos institutions administratives et judiciaires. Les sociétés de prévoyance, de secours et prêts mutuels ont pour objet de les protéger contre la famine et contre l'usure. C'est une institution originale, ayant ses racines dans les coutumes traditionnelles, qu'on a eu la sagesse de perfectionner sans trop en altérer le caractère. De temps immémorial les tribus de l'Algérie avaient leurs silos, où l'on mettait des grains en réserve pour parer aux besoins des années mauvaises. Cette épargne en nature comprenait une part des pauvres, alimentée par des dons volontaires. Pendant les guerres de la conquête, les silos furent souvent vidés par nos soldats. Plus tard, les indigènes, mis à même de vendre à bon prix l'excédent des récoltes, ne cherchèrent pas à les reconstituer. La famine de 1868 les trouva au dépourvu. Un des officiers qui en avaient vu de près les horreurs, le général Liébert, prit sur lui de reconstituer, dans sa subdivision de Miliana, les anciens silos des pauvres auxquels il adjoignit une caisse de prêts mutuels. Son initiative commençait à avoir des imitateurs quand survinrent la guerre et l'insurrection. La société de Miliana résista cependant ; elle a depuis servi de modèle à celles qui ont été établies dans la plupart des communes mixtes, sur l'ordre de M. le gouverneur général Tirman, et auxquelles la loi du là avril 1893 a reconnu la personnalité civile. Leur organisation est très simple. Il n'existe qu'une société par commune, mais elle comprend autant de sections que la commune compte de douars ou de tribus. Elle se compose exclusivement de membres indigènes ayant leur domicile réel dans la commune. Elle est administrée par un conseil pris parmi les sociétaires, sauf le président,

1, Voy. A. de Peyre, Sociétés indigènes de prévoyance, de secours et de prêts mutuels \ in-8% Alger, 1900.

nommé par le préfet, et le trésorier, qui est le receveur municipal. Les sociétaires versent une cotisation en argent, qui est ordinairement de 2 fr. par charrue (10 hectares), mais il restent hbres de s'acquitter en nature s'ils le préfèrent. Ces versements ne sont productifs d'aucun intérêt ou bénéfice. Le fonds ainsi constitué est employé à venir en aide par des secours temporaires aux indigènes, ouvriers agricoles ou cultivateurs pauvres gravement atteints par les maladies ou les accidents, à faire en argent ou en nature aux indigènes fellahs ou khammès des prêts annuels, qui leur permettent, soit de maintenir et d'étendre leurs cultures, soit d'améliorer leur bétail et leur outillage. Le prêt porte intérêt à 5 pour 100 quand il est en argent, à 10 quand il est en nature, et les intérêts payés viennent s'ajouter à l'avoir social. On comptait, à la fin de 1902, 172 de ces sociétés, dont 85 dans les communes de plein exercice, 73 dans les communes mixtes, chiffre égal au nombre de ces communes, qui en sont ainsi toutes pourvues, 14 dans des cercles ou annexes du territoire de commandement. Le nombre de leurs membres, de 60 000 en 1886, avait passé à 234 000 en 1895, 1895, à 363 000 en 1901; leur actif, de 1698 000 et de 5 380 000 fr. à 9 623 000, dont 7 400 000 fr. d'excédent de recettes et 2 223 000 fr. restant à recouvrer. Les sociétés de prévoyance ont rendu d'inappréciables services dans des années difficiles, comme 1892, 1893, 1896 et 1897; elles sont appelées à en rendre de plus grands encore, à mesure qu'elles s'étendent à tout le territoire militaire ainsi qu'aux communes de plein exercice et se généralisent parmi les populations indigènes de l'Algérie.

Les indigènes participent assez largement aux charges d'assistance publique, mais jusqu'à une époque récente ils n'en profitaient que très peu. Dans ces dernières années, tandis que la moyenne annuelle des malades traités dans les hôpitaux a été pour les Français de 36 000, pour les Espagnols de 5000, elle n'atteignait qu'à 15 000 pour les

musulmans sujets français. Ce n'est pas que les hôpitaux ne leur soient ouverts comme aux autres, mais ils n'y viennent pas volontiers. Il leur est difficile, parfois impossible de se transporter à la ville, toujours pénible de se soumettre à un régime contraire à toutes leurs habitudes, de se faire à la perspective de la maladie prolongée dans un milieu étranger, de la mort possible loin de leurs proches, parmi des infidèles. Une réforme, réalisée à l'hôpital de Mustapha depuis 1899, a consisté à organiser pour eux une cuisine à part; elle leur donne satisfaction, et permet de réaliser une économie sensible sur le prix de journée. Mais si l'on veut que les indigènes bénéficient de l'assistance, il faut créer pour eux une assistance spéciale, installer à leur portée des établissements appropriés à leurs besoins. L'administration de la colonie est entrée résolument dans cette voie. Un premier hôpital indigène a été ouvert en 189Zi aux" Beni-Menguellet, dans le Djurjura, et il n'a pas chômé longtemps : sitôt ouvert, sitôt rempli. D'autres ont été établis à Arris dans l'Aurès, à Biskra, à Ghardaïa et El-Abiod-Sidi-Cheikh. En même temps, les médecins de colonisation, et les médecins militaires en territoire de commandement font des tournées régulières de vaccination. On projette en outre de créer au siège de chaque circonscription médicale de colonisation des ambulances indigènes très simples. L'attention doit se porter principalement sur la propagation de la vaccine, les maladies des yeux et l'amélioration des pratiques barbares qui, pour la femme arabe ou kabyle, font de la maternité un effroyable supplice. Pour répondre à ce dernier objet, on s'efforce de remplacer les matrones ignorantes par des sages-femmes indigènes instruites.

L'éducation dès indigènes se fait en grande partie par le contact de l'Européen, par l'action insensible et continue des relations quotidiennes, par la suggestion de l'exemple. Sans méconnaître l'importance de cette propagande spontanée, il faut convenir qu'elle est bien imparfaite et que les changements qu'elle détermine ne sont Wahl. 21

pas toujours des plus heureux. Trop souvent c'est par le ministère du débitant et sous l'espèce du verre d'absinthe que l'indigène communie d'abord avec la civilisation européenne. En vérité, nous avons mieux à lui offrir. Sans vouloir précipiter la lente évolution qui le rapproche de nous, il convient cependant de ne pas la livrer au hasard. Il faut la surveiller, l'aider, la conduire. Il est excellent de donner à nos musulmans d'Algérie les éléments d'une éducation sanitaire; les sociétés de prévoyance, en fécondant par la mutuahté les pratiques traditionnelles de charité, font leur éducation économique ; les comices, les concours régionaux, les bergeries modèles, les distributions de plants et de semences contribuent à leur éducation agricole. Mais n'est-il pas nécessaire d'appuyer tous ces efforts sur une base sohde, de préparer à tous les germes un terrain favorable par une première façon, donnée dans la saison propice de l'enfance, avec cet instrument de culture humaine qui s'appelle l'école?

Est-il vrai qu'en Algérie, comme l'écrit un publiciste contemporain, « on a voulu commencer par l'école et on a échoué misérablement »? Bien loin de créer des écoles, nous avons d'abord détruit la plupart de celles, meçids^ zaouias, médersas^ qui existaient avant notre arrivée. Il eût mieux valu en tirer parti en y faisant peu à peu pénétrer nos maîtres, nos méthodes, notre esprit. Plus tard sont venus des essais confus : les écoles arabes-françaises, les collèges arabes, l'internement des jeunes indigènes dans les lycées et collèges français. Les écoles arabesfrançaises étaient en trop petit nombre pour donner des résultats appréciables; quant aux jeunes gens qu'on soumettait dans les établissements secondaires à un régime intellectuel trop fort pour leur cerveau non dégrossi, ils en sortaient l'esprit troublé plutôt qu'éclairé, avec un bagage hétéroclite de formules incomprises, de notions tronquées, d'idées extravagantes. Le mieux qu'on pût leur demander, c'était d'oublier ce qu'ils avaient appris,

de retourner à leur ignorance première et de se confondre dans la masse inculte de leurs compatriotes *.

Sans remonter aux causes de ces insuccès on s'en autorisa pour ne plus rien faire. Les collèges arabes avaient été supprimés par Tamiral de Gueydon, les écoles arabesfrançaises disparurent l'une après l'autre. En 1882 il en restait 13 pour toute l'Algérie. Le nombre des enfants musulmans inscrits dans ces écoles et les autres établissements d'enseignement s'élevait à 3172, soit un peu plus d'un élève (1, 11) pour 1000 habitants. C'était le temps où, avec une généreuse confiance dans l'efficacité de l'instruction, le gouvernement républicain, soutenu par l'opinion, faisait de si puissants efforts pour développer dans la métropole l'enseignement primaire. La situation scolaire de l'Algérie indigène ne pouvait le laisser indifférent. Dès 1879, Jules Ferry, alors ministre de l'instruction publique, annonçait au gouverneur général l'intention de mettre à l'étude toutes les questions intéressant son département en Algérie, « et parmi ces questions, écrivait-il, celles que soulève l'instruction primaire sont de nature à occuper la première place au point de vue de notre influence sur la race indigène ». Des missions furent organisées, la construction de plusieurs écoles décidée et mise en train en Kabylie. Le 14 février 1883 parut un décret d'organisation qui édictait le principe de l'obligation pour les enfants indigènes de sexe masculin, mais en laissant au gouverneur la faculté de l'appliquer suivant les ressources et les circonstances. Ce premier décret se trouva abrogé par la loi du 30 octobre 1886 sur l'instruction primaire, qui fut déclarée applicable à l'Algérie et complétée, pour

1. Voy., pour cette question de l'enseignement des indigènes : Foncin, V Instruction des indigènes en Algérie \ Paris, 1883. — Rambaud, U Enseignement primai7^e chez les indigènes musulmans d'Algérie^ Paris, 1892, — Combes, Rapport au Sénat sur l'instruction primaire des indigènes; Paris, 1892. — Jeanmaire, Rapports sur la situation de l'enseignement primaire en Algérie dans les Exposés de la situation générale de l'Algérie au Conseil supérieur de gouvernement. — Rulletin universitaire de V Académie d' Alger ^ 1887-1900.

ce qui concernait les indigènes, par le décret du 9 décembre 1887. L'instruction devait leur être donnée dans les écoles publiques ouvertes aux enfants de toute nationalité et dans les écoles spéciales, entre lesquelles on distinguait plusieurs catégories. Le personnel enseignant devait être en grande partie français, mais on se réservait d'employer le concours d'auxiliaires indigènes, instituteurs, adjoints, moniteurs, qui furent préparés dans les cours normaux annexés aux écoles normales d'Alger et de Conslantine. En 1890 des programmes spéciaux furent rédigés pour être appliqués dans les écoles indigènes. On obtint ainsi quelques résultats. Le nombre des élèves, de 3172, monta en 1885 à 5695, en 1890 à 11 206. Toutefois les progrès demeuraient bien lents. Les communes, sur qui retombait presque toute la charge des constructions d'écoles, ne s'empressaient guère de provoquer des créations. L'État, qui avait à son compte les dépenses du personnel, n'affectait à l'enseignement des indigènes qu'un crédit de 45 000 fr., qui fut, à partir seulement de 1887, porté à 219 000 fr. Comme il était confondu avec les crédits affectés à l'enseignement européen, on ne pouvait créer une seule école nouvelle, à moins d'obtenir une disponibilité par une suppression correspondante. Au train dont on marchait, on calculait qu'il faudrait à peu près deux cents ans pour étendre l'instruction primaire à tous les musulmans de l'Algérie.

En 1891, dans l'étude approfondie qu'il fit de l'Algérie comme rapporteur de la commission du budget, Auguste Burdeau avait été amené à examiner cette question de l'enseignement des indigènes ^ Il proposa, pour l'acheminer vers une solution, un plan simple, net et pratique. Au lieu d'éparpiller en tous sens les efforts et les ressources, on les concentrerait sur des régions ou des points déterminés

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