CHAPITRE VII
Avant que le gouvernement se fût demandé s'il coloniserait l'Algérie, l'initiative privée avait déjà engagé la question. Au lendemain même de la conquête, des Européens venus à Alger commençaient à faire des achats de terre. Clausel, pendant son second commandement, encouragea cette tendance et accorda les premières concessions. En 1839 il existait, dans la Mitidja surtout, des exploitations agricoles en pleine prospérité. Tout fut ruiné lors de la rupture avec Abd-el-Kader. Bugeaud, en arrivant comme gouverneur, publia une proclamation dans laquelle il déclarait « que la guerre n'était pas le but, que la conquête serait stérile sans la colonisation. Je serai colonisateur ardent, ajoutait-il, car j'attache moins ma gloire à vaincre dans les combats qu'à fonder quelque chose d'utilement durable pour la France. » Dès que les opérations militaires eurent rétabli la sécurité, le moment vint de mettre à exécution ces solennelles promesses. Le gouverneur et sous ses ordres le directeur de l'intérieur et
1. Voy. Baudicour, Histoire de la colonisation de VAlge'rie. — La Colonisation en Algérie, par Lieutaud, dans les notices sur l'Algérie publiées pour le Congrès de l'Association française en 1881; — Coup d'œil sur P histoire de la colonisation en Algérie, publication du gouvernement général à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878; — Jules Cazenave, La colonisation en Algérie (brochure de l'Exposition de 1900); — Voy. aussi les différents documents officiels: la Statistique générale de l'Algérie, les Exposés dex motifs des projets de loi de 1883 et de 1886, les rapports et débats parlementaires.
de la colonisation, les généraux commandant les provinces y travaillèrent avec un zèle véritable, mais avec plus de zèle que de succès.
Ce fut autour d'Alger que se concentrèrent au début tous les efforts; on ne se mit à Fœuvre qu'un peu plus tard dans les provinces de l'est et de l'ouest. Les premiers \illages furent créés dans le Sabel, dont le sol sablonneux et maigre se prête peu à la culture des céréales. Sur un tenain médiocre qu'il fallait disputer à la broussaille, avec des lots qui avaient de /i à 12 hectares, il était difficile que le colon réussît. Dans la Mitidja, où l'on se décida ensuite à descendre, le sol était plus riche ; de grandes épaisseurs de terre végétale, des eaux abondantes semblaient promettre de belles récoltes. Mais la plaine était alors aussi insalubre que fertile, des miasmes mortels sortaient de ses marais croupis; ce fut un champ de bataille où succombèrent des générations. Avec le temps, la Mitidja s'assainit; d'ailleurs la colonisation pouvait se porter vers des régions plus salubres. D'autres causes gênèrent son expansion. Les terres domaniales n'étaient pas mises en vente, elles n'étaient pas non plus données; on avait déjà inauguré le système de la concession en imposant avec la résidence d'autres clauses aggravantes. L'attributaire devait s'engager à faire des constructions, des défrichements, des plantations, des clôtures. C'était beaucoup demander en échange de quelques hectares. De provisoire, la propriété devait devenir définitive, mais en attendant le colon. ne pouvait ni vendre, ni se procurer des ressources par l'hypothèque, tandis que, sous peine de déchéance, il lui fallait exécuter des travaux dispendieux qui absorbaient son capital. Dans la plupart des cas, après des luttes stériles, il se voyait évincé par l'administration ou exproprié par ses créancieis. En 18/i8, sur 150 000 hectares qui avaient été concédés, 23 000 seulement étaient possédés en vertu d'un litre définitif. Le nombre était grand des découragés,
Waev- 22
ruinés d'argent et d'espérances. Entre la métropole et l'Algérie, il y avait bien moins un courant d'émigration continu qu'un mouvement de va-et-vient.
Le maréchal Bugeaud n'avait pourtant pas oublié ses engagements de 18/il, mais il comprenait la colonisation à sa manière : il en voyait surtout le côté politique et les conséquences stratégiques. Il aurait voulu en faire une œuvre toute militaire. Il proposait de distribuer des lots à des sous-officiers et à des soldats ayant encore à faire plusieurs années de service; ceux-là du moins pouvaient être soumis à la discipline; ils manœuvreraient dans les champs comme dans les rangs. Ces idées rencontrèrent en Algérie de la part de la population civile la plus vive opposition; même dans l'armée, il s'en fallait qu'elles fussent approuvées par tout le monde. Lamoricière, qui faisait alors étudier un plan de colonisation pour la province d'Oran, se montrait opposé à l'intervention excessive de l'État ; il recommandait moins de formalités et aussi moins de dépenses. Bedeau, à Constantine, était d'avis que le gouvernement, après avoir exécuté les travaux de sécurité, d'assainissement et de communication, se bornât à donner le sol, en ayant soin de mêler dans les concessions les grands capitalistes aux petits propriétaires et les indigènes aux Européens. La question, si controversée en Algérie, fut portée devant la Chambre en 1847, lorsque le ministre de la guerre présenta un projet de loi établissant des camps agricoles ; Bugeaud en était l'inspirateur. Tocqueville, chargé du rapport, conclut au rejet: il posa en principe que l'État devait se charger des travaux se rapportant à un intérêt collectif et laisser aux particuliers ceux qui ont un caractère individuel et privé; il invoqua aussi contre le système des camps les expériences de colonisation militaire déjà faites à Fouka, à Mahelma et à Beni-Méred. Ses conclusions furent adoptées. Bugeaud, à la suite de cet échec, donna sa démission.
^a IS/iS, il fut un moment question d'utiliser pour le
peuplement de l'Algérie les insurgés de juin prisonniers. D'après un plan imaginé par Enfantin, chaque émigrant devait recevoir 150 hectares et de l'argent pour les faire cultiver; au bout de dix ans, le colon devenait propriétaire )!e 75 hectares, le reste était attribué aux khammès. On aurait pu alors se permettre de telles largesses, les ressources domaniales ne manquaient pas. Mais la commission instituée par le ministre de la guerre fit adopter des idées toutes dilîérentes. Les insurgés de juin furent écartés, on fit appel aux colons libres. On les recruta surtout dans les ateliers de Paris ; ce n'était pas là qu'il aurait fallu chercher les éléments d'une population agricole. Les lots qu'on leur attribua avaient une contenance de 2 à 10 hectares; il est vrai qu'on leur fournissait des maisons bâties, des instruments de labour, un peu de bétail, des semences et jusqu'à des rations de vivres pour eux et pour leurs familles. Ils étaient placés dans de telles conditions que la tutelle administrative leur était indispensable pour vivre. /î2 villages furent ainsi créés : 12 dans la province d'Alger, 21 dans celle d'Oran, 9 dans celle de Constanline. Comme il était facile de le prévoir, les résultats furent médiocres. Dès 1851, on avait recours à un autre système, et on décidait de peupler 12 nouveaux villages (( avec des cultivateurs jouissant de ressources suitlsantes pour pourvoir à leur installation ». Il leur était concédé 8 ou 10 hectares, une maison bâtie, et on les laissait ensuite se tirer d'affaire comme ils pourraient.
La période de 1852 à 1860 est remplie par de nouveaux essais : l'administration fit quelques ventes de terres, mais en même temps on expérimentait la colonisation à l'entreprise; en 1853, on concéda à la Compagnie genevoise un vast^ territoire dans les environs de Sétif, sous charge pour elle de construire des villages et d'y installer des colons. Cinq ans après, il y avait dans les villages de la Compagnie un peu plus de 500 colons, mais elle restait propriétaire de terrains excellents, qu'elle .convertissait en
pâturages ou qu'elle louait pour la culture aux indigènes. C'était pour de tels résultats qu'on s'était dessaisi de 20000 hectares en plein rapport, constituant un champ de colonisation magnifique. Il y avait d'ailleurs plus d'une façon de gaspiller les ressources du domame : pour prouver que la civilisation pénétrait chez les Arabes, on engageait les chefs à se construire des maisons et on les récompensait de leur empressement à obéir en leur donnant des terres par centaines d'hectares. Heureusement, ces fautes et ces erreurs étaient compensées par les effets bienfaisants de la loi du 11 janvier 1851. Jusqu'alors, l'Algérie, dans ses rapports commerciaux avec la France, avait été traitée en pays étranger; à peine obtenait-elle pour quelques articles des tarifs de faveur. A partir de 1851, les produits de son agriculture et de son industrie naissante furent admis en franchise, les échanges avec l'étranger lui furent aussi rendus plus faciles. Le commerce, jusqu'alors languissant, s'anima. En une seule année, les exportations doublèrent. La situation de la plupart des colons devint moins précaire.
Le régime des attributions de terre par vente sembla l'emporter en 1860, pendant le ministère Chasseloup- Laubat. Les charges des anciens concessionnaires furent réduites à l'obligation de bâtir. Les nouvelles attributions se faisaient dans quelques cas aux enchères ou de gré à gré, mais le plus souvent à prix fixe. L'acquéreur n'avait qu'à faire sa demande, à verser le tiers de la somme, et le lendemain il disposait de sa terre sans être assujetti à aucune condition, même de mise en valeur. Plus tard, on interdit absolument les concessions gratuites et on réduisit au cinquième du prix d'achat la quotité immédiatement exigible. Pendant les dix années qui s'écoulent de 1860 jusqu'à la chute de l'Empire, le mouvement est insensible et les résultats presque nuls : on installe en tout 4582 habitants agricoles. La période décennale précédente avait été marquée par la création de 85 centres avec 15 000 ha-
La colonisation 344
bitants. Toulcfois il ne serait pas juste d'imputer au système de la vente ce ralentissement. 11 était dû plutôt aux tendances non dissimulées de la politique impériale, aux entraves que subissait l'émigration, à l'incertitude du lendemain pour les colons et surtout au sénatus-consulte de 1863.
En 1871, ce fut un réveil; l'Algérie apparut comme le pays d'avenir, la France nouvelle, dont le développement devait compenser les pertes subies en Europe et consoler la mère patrie. On y envoya les émigrants d'Alsace-Lorraine. La mise sous le séquestre des biens des révoltés, les contributions de guerre frappées sur eux fournissaient des ressources en terres et en argent. Le gouverneur général Gueydon, après quelques hésitations, renonça au système de la vente et fit adopter la réglementation dite du titre IL Les terres domaniales de colonisation devaient être louées pour neuf ans, à raison de 1 franc par an, à des citoyens français. Le locataire était tenu à résider sur un lot; au bout de neuf ans, s'il n'avait pas encouru la déchéance en manquant à cette condition, il recevait un litre de propriété définitive.
Les décrets des 10 octobre 1872 et 15 juillet 1874 réduisirent à cinq ans la durée du bail et de la résidence obligatoire. Le décret du 30 septembre 1878 transforma la location sous promesse de propriété en concession conditionnelle avec clauses résolutoires. La résidence était toujours fixée à cinq ans, mais la durée pouvait en être réduite à trois ans si Tatlributaire justifiait de travaux d'amélioration ou de construction représentant une valeur de 100 francs par hectare. Sur les lots de ferme, le concessionnaire était dispensé de la résidence personnelle, à condition d'installer une ou plusieurs familles françaises ou d'exécuter des travaux ayant une importance de 150 francs par hectare. Quelques dispositions nouvelles étaient introduites pour fixer le mode de délivrance des titres définitifs, régler la procédure en matière d'éviction, faciliter la
cession des droits acquis et les emprunts hypothécaires. Au fond, c'était toujours avec quelques atténuations le régime de 1871, la concession gratuite avec la clause de résidence obligatoire empruntée à la loi américaine du Homestead.
Quelque jugement qu'on porte sur cette méthode de colonisation, on ne peut nier qu'elle ait été appliquée avec une réelle activité. A la fin de 1882, le nombre des centres créés ou agrandis et des territoires allotis en fermes isolées depuis 1871 s'élevait à 3/iO, dont 197 centres entièrement nouveaux. Les terres affectées à ces créations et provenant, soit du domaine, soit d'échanges, soit du séquestre, soit encore d'achats de gré à gré ou d'expropriations effectuées au moyen des soultes de rachats du séquestre, comprenaient une étendue de 475 807 hectares estimés 43 267 991 francs. Les travaux de toute nature, chemins d'accès, adduction d'eau, nivellements, édifices publics, avaient coûté 16 568 507 francs, seule dépense réelle supportée par l'État. 10 030 familles, dont moitié à peu près d'émigrants, avaient été installées. L'éviction en avait frappé un certain nombre pendant la période de concession provisoire, mais on les avait remplacées par des attributaires nouveaux. Au 31 décembre 1882, les familles résidentes étaient au nombre de 8003, dont 3886 familles d'immigrants comprenant 15 318 personnes, 4117 d'Algériens comptant 14137 membres, en tout 29 455 colons. A la même date, la population agricole européenne était évaluée à 157 402 individus, possédant ensemble 1 122 000 hectares, avec des constructions estimées à 206 raillions et un matériel d'une auinzaine de millions.