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CHAPITRE VIII

En 1882 les ressources en terres avaient sensiblement diminué. Le domaine possédait bien encore, à part les forêts et les immeubles affectés à des services publics, 8^8 738 hectares, mais déduction faite des non-valeurs de toute sorte, on estimait que 91 559 hectares seulement étaient susceptibles d'être directement affectés à la colonisation, et qu'une étendue à peu près égale pouvait être utilisée pour fournir à des échanges ou à des compensations. Fallait-il, après en avoir disposé, renoncer aux créations de centres et considérer comme achevée la colonisation officielle? fallait-il au contraire se mettre en mesure de la poursuivre? Si Ton prenait ce dernier parti, pour se procurer les terres ayant retendue, la fertilité, la salubrité indispensables, formant dans les emplacements les mieux appropriés des territoires continus, pouvait-on compter sur les achats ou les échanges de gré à gré? Ne serait-il pas à propos d'employer dans bon nombre de cas l'expropriation pour cause d'utilité publique, d'éviter ainsi les lenteurs provenant du mauvais vouloir des propriétaires acLuels et

1. Voy. pour ce chapitre surtout les documents officiels, le texte et les Exposés des motifs des différents projets de loi, les délibération? de la Chambre des députés (séances des 27 et 28 décembre 1883), la Statistique générale de C Algérie, les Exposés annuels du gouverneur général, les rapports sur le budget de l'Algérie pour les dernières années, le rapport sur la colonisation, présenté au Sénat par M. Emile Labiche, la séance du Sénat du 26 mars 1897, la déposition de M. Dormoy devant la commission sénatoriale d'enquête sur l'Algérie, Sénat, commission d'étude des questions algériennes, Paris, 1891 (ce dernier document est reproduit dans le volume du Conseil supérieur de 1893, 1" annexe, p. 673). Voy. aussi pour ces dernières années les publications de la Direction de V agriculture, du Cotmnerce et de la Colonisation du gouvernement général de l'Algérie et le Bulletin de VOfficc des Renseignements généraux de l'Algérie.

surtout les difficultés inhérentes à l'état légal de la propriété indigène? A supposer qu'on entrât dans cette voie, procéderait-on, année par année, au fur et à mesure des ressources, à des créations incohérentes, ou bien, si l'on adoptait un plan d'ensemble dont la réahsation s'effectuerait progressivement, ne risquait-on pas d'otfrir une prime à la spéculation, en donnant aux terres désignées d'avance pour les acquisitions une plus-value énorme que l'État devrait ensuite payer? L'administration algérienne imagina alors une combinaison qui devait lui fournir en peu d'années les moyens de se procurer les terres dont elle jugeait avoir besoin pour compléter l'œuvre de la colonisation officielle. Il s'agissait de créer 175 nouveaux centres, susceptibles de recevoir 9649 familles, soit 38 596 habitants, et comprenant une superlicie totale de 380 698 hectares. Le domaine fournissait 81009 hectares; le surplus, 299 689 hectares, serait acquis des indigènes soit de gré à gré, soit de préférence par expropriation. On donnerait aux indigènes expropriés 95 000 hectares d'immeubles domaniaux jugés non utihsables pour la colonisation et en outre des indemnités en argent. Le coût des acquisitions et indemnités était évalué à 23 millions; avec 21 millions pour les frais d'installation des centres, 5 à 6 millions pour l'imprévu, c'était une somme de 50 milhons à réahser. On proposait que l'avance en fût faite en dix annuités par la Caisse des dépôts et consignations, laquelle serait remboursée avec intérêt à Zip. 100, au moyen de prélèvements faits pendant vingt-deux ans sur les crédits affectés par le budget à la colonisation. Telle était la forme définitive sous laquelle ce projet, dit des 50 millions, présenté pour la première fois en 1881, remanié ensuite à diverses reprises, fut soumis à la Chambre des députés à la fin de l'année 1883. Généralement approuvé en Algérie, il fut l'objet dans la presse métropoHtaine d'une vive polémique, menée surtout par la Société protectrice des indigènes. A la Chambre même il donna lieu à d'intéressants débais

qui remplirent les séances des 27 et 28 décembre 1883. Parmi les adversaires du projet, les uns, comme MM. Guichard et Lebaudy, en critiquèrent surtout l'économie linancièrc. M. Ballue s'attacha à démontrer qu'en le réalisant on atteindrait les indigènes dans leurs droits et dans leurs intérêts, qu'indemnisés en terres et déplacés de force, ou indemnisés en argent qu'ils seraient incapables d'utiliser, ils se tiendraient pour opprimés et spoliés, qu'on allait ainsi à constituer une Irlande africaine. Faisant le procès de la colonisation officielle, il rappelait qu'en terres ou en argent on avait dépensé 50 millions pour installer 30 000 personnes dont la moitié seulement étaient des immigrants ; que beaucoup de colons attirés par l'appât des concessions gratuites avaient encouru la déchéance ou aliéné leurs lots pour s'en retourner ruinés et mécontents. « Ou le colon, disait-il, arrive avec un capital insuffisant et alors il s'endette et succombe, ou il apporte un capital sérieux et alors pourquoi lui donner la terre? » M. Graux, le gouverneur général M. Tirman, le ministre de l'intérieur M. Waldeck-Rousseau, parlèrent dans le sens opposé. Ils alléguèrent la nécessité d'introduire dans le pays un élément français capable de faire contrepoids à la population étrangère et assez nombreux pour exercer une influence décisive sur les masses indigènes. La colonisation officielle n'excluait pas la colonisation libre, elle la rendait possible en lui fournissant des cadres. Sans dissimuler les échecs subis, ils les attribuaient à des fautes d'exécution qu'on saurait éviter dans l'avenir en profitant de l'expérience acquise. Ils niaient que le projet fût contraire aux intérêts des indigènes. Il n'était question de déposséder entièrement aucun groupe de population, aucun individu; ceux qu'on exproprierait recevraient une large indemnité; les terres qu'on leur laisserait obtiendraient une plus-value qui serait déjà une compensation. Tous devaient bénéficier de l'établissement des routes, de la création de marchés

nouveaux qui leur permettaient de placer à des prix plus rémunérateurs leur main-d'œuvre ou leurs produits.

Le projet fut repoussé, et pour notre part nous ne le regrettons pas. Quelques précautions qu'on eût pu prendre; ces grandes expropriations ne se seraient pas faites sans troubler l'existence et léser les intérêts d'un bon nombre d'indigènes. Ceux mêmes qu'elles n'auraient pas directement atteints se seraient crus ou sentis menacés. Un ne s'abusait point quand on signalait dans la mesure proposée un grave danger politique. En la rejetant, la Chambre des députés obéit à des considérations d0 ^prudence en même temps qu'à des scrupules d'équité. Mais comme aucun autre moyen ne fut adopté pour remplacer celui qu'on écartait, la colonisation officielle s'est trouvée sinon arrêtée, au moins singulièrement ralentie. De 1882 à 1890, on a installé ou agrandi liQ centres, comprenant 96 000 heclares, sur lesquels on a découpé Zi600 lots et établi 11 000 personnes, moyennant une dépense de 8 millions et demi environ. De 1890 à 1896, 24 centres ont été créés, Zi5 agrandis; 94117 hectares concédés ou vendus ont formé 1664 lots pour 4022 personnes; la dépense a été de 4982 540 francs. De 1896 à 1902, 32 centres ont été créés, 25 agrandis; 78 261 hectares concédés ou vendus ont formé 1623 lots pour 4954 personnes; la dépense a été de 3 900 687 francs. Entre 1882 et 1893, la moyenne annuelle des superficies attribuées à la colonisation a été de 14 444 hectares, au lieu de 43 255 entre 1871 et 1882, la dépense annuelle, bien qu'elle doive s'appliquer aux acquisitions de terres en même temps qu'aux travaux d'installation, est descendue de 1 562 270 francs à 1 030 000; le nombre moyen de colons pourvus est tombé de 2677 à 1153. De 1896 à 1902, la moyenne annuelle des superficies attribuées a été de 13 043 hectares, la dépense annuelle est descendue à 650114 francs, le nombre des colons est tombé à 825.

Le programme de 1882 est donc loin d'avoir été rempli.

Les données sur lesquelles il reposait s'étant nécessairement modifiées, on a jugé à propos de le soumettre à une revision. La procédure d'exécution a été aussi modifiée. Autrefois l'emplacement du village à créer était proposé par les fonctionnaires administratifs; la commission des centres, composée de conseillers généraux du département, de fonclionnaires et de notables de l'arrondissement, se transportait sur les lieux, se livrait à une étude souvent très sommaire et dressait un rapport, sur le vu duquel le gouverneur prenait une décision de principe; Tautorité administrative se mettait alors à l'œuvre pour l'acquisition des terres par cession ou échange, les Ponts et Chaussées exécutaient les travaux d'assainissement, d'alimentation en eau, de viabilité, de construction des édifices publics. Cela fait, les lots de colonisation étaient attribués, soit par concession gratuite dans les conditions fixées par le décret de 1878, soit par vente. L'opération, engagée à la suite d'une élude beaucoup trop incomplète, se heurtait souvent à des difficultés imprévues, à des dépenses excessives et aboutissait parfois après de longs délais à de déplorables échecs. Aujourd'hui, un avant-projet des dépenses d'installation à prévoir est établi par les Ponts et Chaussées antérieurement à toute décision. Le gouverneur ne se prononce plus qu'après avoir eu sous les yeux tous les éléments d'information. Alors seulement l'administration locale entre en mouvement pour constituer le territoire de colonisation.

Des idées ingénieuses, comme celles des villages maritimes peuplés de pêcheurs français, ont été expérimentées. En vue de donner au peuplement le plus de cohésion possible, on a eu soin de grouper dans chaque centre un certain nombre de colons originaires du même département ou de départements voisins, et de réserver dans chaque centre un certain nombre de concessions pour favoriser le courant amorcé dans leur département d'origine par les premiers immigrants. D'autre part, la colo-

Disalion algérienne a été dotée d'un organe qui lui faisait depuis longtemps défaut, par l'installation à Paris d'un Office de renseignements*. Le meilleur moyen d'assurer un bon recrutement est de provoquer beaucoup de demandes; dans ce but, le gouvernement général a recouru à un certain nombre de procédés de publicité, affiches, livrets, etc.; cette propagande a augmenté la proportion des demandes de concession et rendu possible une sélection des demandeurs. Bref, les méthodes ont été, dans ces dernières années surtout, rajeunies et assouplies.

Malgré ces incontestables améliorations, la colonisation traverse actuellement une phase critique. Des colons installés, beaucoup sont obérés, sans résistance contre les accidents courants de la vie agricole : sécheresse, mauvaise récolte, maladie des plantes, baisse des prix, menacés ou atteints par l'expropriation. On a bientôt fait de crier à l'imprévoyance ou à l'inconduite. En réalité beaucoup ont été placés dans des conditions telles qu'il ne leur était guère possible de réussir. Dans bien des cas, sans parler des emplacements mal choisis, les travaux essentiels d'eaux et de viabilité n'ont été exécutés qu'imparfaitement. Il faudrait les compléter et les améliorer, donner en même temps à ceux des colons qui ont tenu bon la faculté de s'étendre par l'agrandissement du territoire. C'est là un côté essentiel de Tœuvre de la colonisation. Mais le budget des créations nouvelles se trouve ainsi réduit à la portion congrue. Le crédit inscrit pour les dépenses de colonisation, de /iZiOOOOO francs en 1878, de 3 515 000 francs en 1882, a été ramené par des diminutions successives à 2 220 000 en 1897, à 1907 000 francs au budget de 190/i. Une fraction de cette somme étant absorbée

1. L'Office a son siège à la galerie d'Orléans, au Palais-Royal ; il a pour mission de faire connaître en France et à l'étranger l'importanct économique de l'Algérie; de fournir gratuitement tous les renseignements de nature à favoriser le développement commercial, industriel et agricole de la colonie et de hâter son peuplement par des élémenta français.

par des dépenses accessoires, il ne reste de disponibles pour les dépenses de colonisation proprement dites que 1500 000 francs, dont moitié seulement pouvant être affectée aux créations nouvelles. Si Ton évalue à 200 000 francs le coût des terres et à 160 000 francs les travaux pour un village de 1500 hectares, on voit qu'avec les moyens actuels on ne peut créer par an que deux ou trois villages nouveaux. Ainsi s'explique le ralentissement de la colonisation officielle, qui a eu son contre-coup sur le développement de la colonisation libre. Au 31 décembre 1901, la population agricole européenne n'était plus que de 189 16/i personnes, au lieu de 205 6/i2 à la fm de ISdli. C'est depuis bien longtemps le premier recul de ce genre. Le symptôme est alarmant ^

Les réductions continues qui ont d'année en année anémié le budget de la colonisation n'ont pas été dictées par le seul souci des économies à réaliser, mais par les défiances qu'inspire la colonisation officielle. A quoi bon, disent les adversaires de ce système, faire intervenir l'État, qui ne saura produire, à grand renfort de dépenses, de formalités et de règlements, qu'une œuvre artificielle, incomplète et mal venue? Pendant la période de plus grande activité, entre 1871 et la fin de 188/i, on a dépensé 65 928 107 francs (valeur des terres, travaux d'installation, etc.); tout cela pour découper sur environ 500 000 hectares 13 030 lots et installer 32 976 personnes. Chaque lot est ainsi revenu à 5059 francs, chaque colon à 1999 francs. Encore si cette population amenée à si grands frais avait été toute composée d'immigrants, mais près de la moitié des attributaires étaient des Algériens. Le gain procuré à l'élément national n'a donc été que de 16 à 17 000 unités. A ces maigres résultats on oppose ceux obtenus par la colonisation libre, au compte de laquelle on met, déduction faite des concessionnaires, tout l'accroissement de la popu-

1. Il ne faudrait pas exagérer les conséquences de ces chiffres. La diminution n'est peut-être qu'apparente et due à ce que l'enquête, failc avec plus de soin, se rapproche davantage de la réalité.

lalion agricole, et qui se trouverait ainsi avoir donné dans le même laps de temps un apport de 35 000 colons, en même temps qu'elle faisait passer par le jeu naturel des transactions plus de 260 000 hectares de terre dans les mains des Européens. Le rôle de l'État n'est pas de déterminer ou de régler ce mouvement, dont l'intensité augmente à mesure que s'accroît la puissance d'attraction de la colonie; qu'il se borne à le favoriser en portant son effort sur le développement des travaux publics. Il aura rempli tout son devoir. L'Algérie est maintenant connue et appréciée, y viendra qui voudra, et ceux-là achèteront des terres qui y trouveront leur compte et qui pourront le faire.

Ainsi la France s'interdirait, pour le peuplement de l'Algérie, de solliciter et de provoquer l'immigration comme l'ont fait les colonies australiennes et celles de l'Afrique australe anglaise, comme le font encore la République Argentine et le Canada. A supposer qu'il pût pratiquer cette politique de laisser faire, l'État ne se trouverait pas pour cela dispensé de tout sacrifice. Il faudrait bien donner aux colons libres, comme aux autres, quand ils auraient formé des centres de population, des chemins d'accès, des conduites d'eau, des plantations, des édifices publics. Or ces dépenses d'installation figurent pour une bonne part dans le total que l'on imputait tout à l'heure à la colonisation officielle. Si Ton en fait déduction, si, comme cela semble raisonnable, on ne met pas au compte de la colonisation proprement dite les terres attribuées aux communaux, aux réserves domaniales, départementales, etc., la dépense réelle de 1871 à 1885 se réduit à 3198/i0/i7 francs, soit 2Zi5/i francs par feu et 969 francs par colon installé. Dans ces dernières années, le coût d'installation a dépassé celui des achats de terre : en 1902, les travaux d'installation étaient de 573 000 francs, contre /i35 000 francs pour achats de terre.

Et d'ailleurs, ne faut-il voir dans la colonisation que le

côté économique et financier? Depuis Bugeaud tous les gouverneurs, militaires et civils, n'ont-ils pas été unanimes à professer que pour prendre vraiment possession du pays, pour initier les indigènes à la vie civilisée et, en attendant, garantir leur soumission, il est nécessaire d'implanter au milieu d'eux une importante population européenne. Nous disons aujourd'hui une population française, capable de maintenir, malgré Talflux des immigrants étrangers et des naturalisés, la prépondérance de Télément et de l'esprit national. La colonisation doit donc répondre à cette condition d'amener en Algérie des Européens, mais surtout des Français. Or que faut-il attendre à cet égard de la colonisation spontanée? D'abord, dans bien des cas, elle sera rebutée par les difficultés que présente l'acquisition partielle de terres placées sous le régime de la propriété collective, difficultés presque insolubles pour des immigrants. Ce n'est pas tout; les acquéreurs des terres aliénées de gré à gré par les indigènes peuvent être des étrangers; les acquéreurs des terres aliénées par le domaine lui-même par voie d'adjudication peuvent être, si aucune disposition législative ne s'y oppose, des étrangers encore ou bien des indigènes. Des Français aussi achèteront; mais beaucoup seront de simples spéculateurs, achetant pour revendre quand une plusvalue se sera produite et, en attendant, décidés à laisser le sol improductif ou à en tirer parti sans peine et sans dépense en le louant à des indigènes. Quelques-uns, grands capitalistes ou sociétés financières voudront créer des exploitations importantes, mettront le sol en valeur et rendront ainsi de réels services, mais ils emploieront indifféremment la main-d'œuvre indigène ou étrangère, à l'exclusion de la française, qui est la plus coûteuse. Ni les uns ni les autres n'apporteront un appoint sérieux au peuplement français. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à voir comment la Compagnie algérienne et la Franco-algérienne ont exploité, Tune ses 90 000 bec-

tares, Tautreses 28 000 hectares de terres*.

On a longtemps vanté l'exemple de la Tunisie, où l'on s'est borné à administrer de haut le pays, à y introduire des fonctionnaires, à y laisser pénétrer des négociants, des industriels, de grands propriétaires. Mais dans ces dernières années, la faiblesse numérique de l'élément français, et les progrès de l'immigration italienne ont suggéré de sérieuses inquiétudes, et Ton a songé à y remédier par des procédés sinon identiques, du moins -analogues à ceux qu'on a tant critiqués en Algérie ^ Au reste, la conquête a été autrement longue en Algérie et la population indigène y est autrement difficile à soumettre. On a cru qu'il était nécessaire d'installer, d'implanter dans le sol une population française importante, une sorte de garnison civile. Les fonctionnaires et les négociants ne sauraient suffire, ni même les capitalistes et les grands propriétaires; il faut ici une population rurale, appartenant à cette forte race des paysans français, qui saisit la terre d'une prise si vigoureuse et s'y attache ensuite avec une indomptable ténacité. Mais ceuxlà ne viendront guère acheter aux indigènes ou prendre part à des enchères parcellaires. Qu'iraient-ils faire isolés en pays arabe? « Avec la dispersion, tout ce qui constitue la vie de l'homme civilisé devient impossible; plus d'église, plus de routes, plus de police rurale, plus de tournées protectrices de la gendarmerie, plus de service postal, éloignement du prêtre, du médecin, du maire, du notoire, du juge. Au lieu de tous les avantages de la civilisation, on a l'isolement au milieu de la barbarie. » (Warnier.) Si l'on veut transplanter en Algérie des paysans français, leur y faire la vie supportable, il faut procéder par créations de centres. On l'a fait jusqu'à présent et on l'a fait avec raison. Sans doute on n'a pu installer dans

t. Aujourd'hui à la Société du domaine de VHahra et de la Macta. 2. Voy. rinterpellation de M. André Berthelot (1901) et le rapport de M. Et. Flandin sur le budeet de la Tunisie de 1903.

les centres qu'un nombre restreint d'immigrants, mais ces immigrants en ont attiré d'autres et ont contribué ainsi, de façon directe et indirecte, à l'accroissement de la population française. Gomme on l'a dit, la colonisation officielle fournit les cadres, la colonisation libre vient ensuite les remplir. Mais si la première est à elle seule insuffisante, la seconde sans elle aurait été impossible.

La colonisation officielle, l'intervention directe de l'État a donc été légitime et nécessaire dans le passé, les conditions économiques et politiques où se trouve placée l'Algérie ne permettent pas d'y renoncer encore. Le mode d'attribution des terres auquel on avait eu recours le plus volontiers, le système de la concession gratuite, a été l'objet de si vives attaques que dans ces dernières années, il ne trouvait plus guère de défenseurs. Et cependant! après expérience faite, on a été obligé d'y revenir, au moins pour les nouveaux centres, dont la vente par adjudication était impuissante à assurer le peuplement*. On lui reproche de ne donner que des colons de qualité médiocre, qui n'ont pas de ressources pour mettre en valeur la terre qu'on leur attribue. Mais le fait de Tacquisition à prix d'argent ne prouve pas toujours l'intention sérieuse ou les moyens d'exploiter. L'acquéreur sera souvent un spéculateur qui louera sa terre aux indigènes ou la laissera sans culture. Parfois elle immobilisera tout le petit avoir d'un bon travailleur, un peu imprudent dans ses ambitions de propriétaire. Le plus souvent, l'adjudication n'attirera que des voisins désireux de s'arrondir ou tout au plus des gens déjà établis dans le pays. On aura beau organiser la plus vaste publicité, on ne décidera pas le paysan de France à passer la mer pour venir enchérir. Seul, le don gratuit de la terre lui offre un appât assez puissant pour l'entraîner à émigrer. Ce don d'ailleurs

1. En 1892-93, sur loo acquéreurs de lots de colonisation, 38 seulement venaient de France; en 1893-94, 19 sur 169; en 1895-96, 1 sur 62en 1902, tous les acquéreurs sont des Algériens. *

Waiil. 23

<5st-il tellement gratuit? La terre n'a de valeur effective que dans les anciens centres, qui ont franchi victorieusement les épreuves du début; dans les nouveaux, dont la réussite est incertaine, le colon qui vient affronter tant d'aléas redoutables, qui met à l'enjeu ses ressources, son travail, sa santé, apporte vraiment autant qu'il reçoit. Entre l'État et le concessionnaire il y a réciprocité, échange de services. Quelques préventions que soulève la concession gratuite, il paraît indispensable de la maintenir dans les centres de création nouvelle, tout en recourant à la vente pour l'attribution des lots constitués par agrandissement ou devenus vacants dans les anciens <^entres. Mais le succès dépendra toujours de deux conditions essentielles, le bon choix des emplacements et le bon choix des colons.

Il est bien évident que l'allocation de 1907 000 francs inscrite au budget, suffisante peut-être pour enterrer décemment la colonisation officielle, ne saurait la faire vivre. Mais l'emploi des fonds d'emprunt va permettre de lui redonner plus d'activité, et de constituer un plus grand nombre de villages, de fermes et de concessions. Eufin les ressources peuvent être accrues par la constitution d'une caisse de colonisation qui serait alimentée par la vente des terres domaniales. Dès le mois de décembre 1883, le comte d'Haussonville déposait au Sénat une proposition dans ce sens. L'idée a été plusieurs fois reprise, et recommandée notamment en 1897 dans le rapport de M. Emile Labiche. Au 1" janvier 1902, la douane détenait en Algérie en immeubles autres que des hois et forêts et non affectés à des services publics 13 577 parcelles d'une contenance de 782 2/i3 hectares et d'une valeur présumée de 33 millions de francs; bien que, sur ces 783 000 hectares, la plus grande partie consiste en rochers, plages ou encore en parcelles très disséminées, que par suite « il ne reste pour la colonisation qu'une quantité restreinte de terrains pouvant servir soit direc-

LA COLONISATION 3oD

tement à la création de centres, soit à la conclusion (rechanges avec les indigènes », il y a là des ressources qu'il ne serait pas difficile de grossir en soumettant à une revision sévère la destination des immeubles affectés à des services publics. Au produit des réalisations successives, opérées avec prudence en tenant compte à la fois des besoins et de l'état du marché foncier, s'ajouteraient les allocations budgétaires annuelles et les recettes provenant de ventes de lots de ferme ou de lots de villages dans les centres anciens ou déjà installés.

Un décret en préparation doit constituer cette caisse de colonisation, et consacrer le principe de la vente des terres à bureau ouvert, tout en laissant place au régime de la concession. Il doit aussi modifier le décret du 30 septembre 1878 en ce qui concerne retendue des concessions, reconnue trop faible pour les régions qu'on a maintenant abordées. On prolongera jusqu'à dix ans la période d'indisponibilité des terres de colonisation; on entravera ainsi, dans de fortes proportions, les tentatives de spéculation d'autant plus tentantes qu'avec le développement du pays les lots de colonisation ont une valeur de plus en plus forte.

Il est évident que la colonisation officielle n'a qu'un temps et qu'il arrive un moment où ses procédés ne sont plus applicables. Lorsqu'elle aura partout tracé les cadres, il ne lui restera plus qu'à disparaître. Ce moment n'est pas encore venu, croyons-nous, mais il n'est peut-être pas très éloigné. Nous sommes précisément aune époque décisive où un vigoureux et dernier effort est encore possible et d'autant plus nécessaire. On ne pétrit la cire que lorsqu'elle est molle : hâtons-nous donc, pendant qu'il en est temps encore, si nous voulons que la population algérienne reçoive et conserve l'empreinte française.

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