L AGRICULTURE
Trois millions et demi d'hectares sont cultivés en Algérie ; on peut considérer comme utilisés 3 millions d'hectares occupés par les forêts; le reste appartient à la hroussaille et à la vaine pâture dans le Tell, constitue les terres de parcours des hauts plateaux, les hammada pierreux et les areg du Sahara. Un dixième au plus de la superficie totale, c'est à quoi se réduit encore aujourd'hui le domaine de l'agriculture. Après s'être rapidement accrue pendant les vingt-cinq années qui ont suivi l'achèvement de la conquête, son extension est demeurée à peu près stationnaire. La culture de beaucoup la plus importante, celle des céréales, n'occupait que 761170 hectares enl85/i; elle s'étendit sur -20/i0 000 en 1861; elle en couvrait 2 8/i6000 en 1885. Depuis lors, ce chiffre n'a pas sensiblement varié et s'est tenu à une moyenne d'environ
1. Voy., sur ragriculture, à titre de documents historiques, Pexcellent ouvrage de Moll, VEnquête agricole de 1868, la Topographie agricole de l Algérie, publiée de 1880 à 1883 par le comice agricole d'Alger; pour les renseignements plus récents, voy. les journaux agricoles de l'Algérie, notamment L'Algérie agricole; la Statistique générale; l'ouvrage de Rivière et Lecq, Manuel pratique de Uagriculteur algérien, 1900, et les diverses brochures agricoles publiées à l'occasion de l'Exposition universelle de 1900. H-^oinuu
2800 000 hectares. Les progrès ont plutôt consisté dans l'amélioration des méthodes, dans l'introduction des cultures nouvelles, dans les perfectionnements apportés à l'outillage. L'agriculture constitue toujours la principale richesse de l'Algérie. En 1901, sur une exportation de 270 millions, les produits de l'agriculture et de l'élevage figuraient pour 200 millions, soit une proportion de plus des trois quarts. La valeur de la production agricole, en y comprenant le revenu de l'élevage, est estimée à environ 800 millions.
A la fin de 1901, la population agricole comprenait 3 230 000 indigènes et 189 000 Européens. Ici comme ailleurs, il importe de faire une distinction entre les deux éléments. A eux tous, les indigènes possédaient en 1901 des constructions pour une valeur de 102 millions et un matériel estimé à 5 millions de francs. Les Européens, seize fois moins nombreux, avaient à la même date pour 338 millions de constructions et pour 33 millions de matériel. Les procédés des indigènes sont d'une simplicité enfantine. Point d'assolements; chaque année, on laboure une petile partie de terrain, le reste demeure en jachère; pour amender le sol, ils ne savent que brûler des herbes, des broussailles, quelquefois des forêts; ils ne font pas usage d'engrais, ils prennent seulement la précaution de choisir pour leurs plantations de tabac les emplacements où ont été parqués des animaux. Leur charrue est un araire dont le bois n'est pas toujours écorcé, dont le soc ne porte presque jamais de fer; cet instrument grossier, traîné suivant les régions par des bœufs, des chevaux ou des mulets, trace des sillons irréguliers d'une profondeur
1. Ici encore le progrès est sensible : en 1879, la valeur des coiistruclions rurales possédées par les indigènes n'était que de 48 millions, celle de leur matériel de 2 960 000 fr. Les constructions des Européens représentaient une valeur de 156 millions, leur matériel 10 762 000 fr. A latin de 1901, les deux populations possédaient ensemble un matériel agricole estimé à plus de 38 millions. La valeur du matériel a donc triplé en vingt ans.
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de 10 centimètres; quand des obstacles se rencontrent, buissons, palmiers nains, plantes parasites, on ne prend point la peine de les déraciner, on les tourne respectueusement. On moissonne avec la faucille, on dépique en laisant piétiner les épis par des bêtes de somme. Autrebis, les grains se conservaient dans de grandes excavations en entonnoir, les silos. Un silo pouvait contenir jusqu'à 30 quintaux; aujourd'hui, lorsque l'Arabe a une bonne récolte, il ne fait pas de réserves, il aime mieux vendre. Beaucoup d'ignorance et de routine, une certaine nonchalance résignée qui accepte les événements comme des fatalités au heu de les prévoir et de les dominer, voilà ce qu'on trouve chez presque tous. Cependant, surtout dans ces dernières années, un certain nombre ont suivi les exemples qui leur étaient donnés et adopté des méthodes rationnelles. Il faut faire une place à part pour le Kabyle, qui tire de la terre tout ce qu'elle peut produire.
Les colons forment avec les indigènes le contraste le plus complet. Ils sont actifs, entreprenants, toujours en quête d'améliorations et de progrès; semoirs, herses, charrues perfectionnées, batteuses, faucheuses, moissonneuses, machines de trait, machines à vapeur, ils emploient tout le puissant attirail créé par la science et l'industrie. « On peut affirmer, disait en 1868 la commission d'enquête, que l'agriculture en Algérie est plus progressive qu'en France. » Une culture européenne se reconnaît bien vite à l'absence de toute végétation parasite, au soin avec lequel elle est tenue, à ses sillons « creusés profond et tracés droit ».
Constituée surtout par la colonisation, la propriété européenne est en général moyenne ou petite; la plupart des exploitations ont de 25 à 70 hectares; les grands domaines sont rares; chez les indigènes, au contraire, ils sont assez nombreux, même en terre melk. D'habitude, TEuropéen cultive lui-même ou dirige au moins le fairevaloir; il lui arrive aussi d'employer les fermiers ou de
louer à l'année à des Arabes. Ses valets de ferme, ses bergers, ses moissonneurs, sont des indigènes. Le propriétaire indigène met rarement la main à l'ouvrage, il fait travailler ses khammès, auxquels il fournit la terre, la semence, les instruments, et qu'il paye du cinquième de la récolte.
La culture indigène, s'exerçant avec peu de frais et peu d'efforts sur de vastes étendues, est extensive, excepté en Kabylie ; la culture européenne, opérant à force de bras et de machines, sur un champ d'action encore restreint, est relativement intensive, bien que gênée par l'insuffisance des engrais naturels et la cherté des autres. Pour des indigènes travaillant à leur manière, le capital d'exploitation nécessaire à un hectare est évalué à 60 francs, le capital de roulement à 50. Pour des Européens, la dépense de première installation sera de 300 à 500 francs, le capital de roulement de 50 à 100 francs par hectare.
De tout temps, l'Algérie s'est adonnée surtout à la culture des céréales; avant la conquête, c'était presque la seule qui fût pratiquée par les Arabes; maintenant encore, elle occupe 8/10 du territoire cultivé. En 1901, sur environ 3 millions 1/2 d'hectares, 2 840 000 étaient ensemencés en céréales : 532 000 par des Européens, 2 308000 par des indigènes.
En 1830, les indigènes faisaient, pour leur consommation ou pour la vente, du blé dur, du bechna et des fèves; l'orge servait principalement à la nourriture des bestiaux. Depuis, les colons ont introduit les différentes variétés de blé tendre, puis l'avoine et le maïs; ces deux dernières céréales, plantées dans des terrains argileux et profonds, donnent des rendements magnifiques lorsque les irrigations sont possibles; leur extension est encore assez médiocre; cependant les indigènes se livrent volontiers à la culture du maïs; ils ont également adopté celle du blé tendre, tout en continuant à produire de préférence le blé dur. Le poids moyen du blé dur est de 77 à 80 kilogrammes Thec-
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lolitre, celui du blé tendre de 76 à 79, celui de Forge de 58 à 61, celui de l'avoine de hl à /i8.
En 1895, il y avait eu 211 500 hectares ensemencés en blé tendre, 1096 000 en blé dur, 1 392 000 en orge; le reste en avoine, bechna^ maïs et seigle. La part des Européens était pour le blé tendre de 139 000 hectares, soit à peu près les deux tiers ; pour le blé dur, de 163 000 hectares, un peu plus du huitième; pour l'orge, d'un dixième environ, soit 137 000 hectares. Mais les récoltes obtenues ne sont pas tout à fait pour les deux catégories d'exploitants dans la proportion des étendues ensemencées. Sur 100 hectares cultivés, un peu plus de 18 appartiennent aux Européens ; sur 100 quintaux récoltés ils en ont à peu près 25. Pendant la période décennale de 1890 à 1900, le rendement du blé tendre a été de 7 quintaux 25 à l'hectare dans les cultures européennes, de Zi,23 dans les cultures indigènes; celui du blé dur de 6,52 dans les premières, de Zi,76 dans les secondes ; celui de l'orge de 8,23 d'un côté, de 5,63 de l'autre. L'écart n'est pas aussi fort qu'on pourrait l'attendre de la différence des méthodes employées et surtout des frais supportés des deux parts. En l'état actuel, la culture des céréales est plus avantageuse pour l'indigène que pour le colon.
La production annuelle a toujours été sujette à de fortes variations; elle se réduit considérablement par le manque de bras en temps d'épidémie ou de guerre, mais elle est surtout afifectée par les circonstances atmosphériques ; les pluies insuffisantes, les sirocos prolongés, les invasions de sauterelles compromettent ou détruisent des récoltes entières. En 1864, les céréales rendaient 18 218688 hectolitres; en 1867, par l'effet d'une sécheresse de deux années, on tombait à/i851/i91. Plus récemment, après de bonnes campagnes comme celles de 1855 et de 1876, qui donnaient 18 et 19 millions de quintaux métriques, on n'obtenait plus en 1877 que 9697 015 quintaux. Toutefois ces oscillations vont s'atténuant de plus en plus*
Depuis 1876, on n'a revu qu'une seule récolte vraiment mauvaise, celle de 1881, avec 9 312 000 quintaux. Pendant la dernière période décennale connue, de 1890 à 1900, la plus faible récolte en 1897 a donné U 980 000 quintaux, la plus abondante, en 1900, 22 538 000. La moyenne, qui était de 15 426000 quintaux entre 1880 et 1885, de 14038 000 entre 1885 et 1890, s'est élevée à 16 782000 entre 1890 et 1895, à 15 985 000 entre 1895 et 1900. Les résultats des années 1901 : 20 871 000 quintaux, et 1902 : 22115 000 quintaux sont, ainsi que ceux de 1900, sensiblement supérieurs à cette moyenne; le chilîre de 20 millions de quintaux n'avait été dépassé jusqu'ici qu'en 1884. Ces rendements plus élevés ne semblent pas devoir être attribués seulement à des circonstances météorologiques favorables, mais aussi au fait que les indigènes prennent de plus en plus l'habitude de se servir de la charrue française et de faire des labours de printemps. Ainsi on est arrivé à la fois à une augmentation sensible du rendement moyen et à une stabilité relative : les années de disette ont, il faut l'espérer, disparu.
La culture des pommes de terre s'étend, année moyenne, sur 12000 hectares et donne de 280 000 à 300 000 quintaux. Le prix de revient est à peu près de 325 francs à l'hectare; le rendement, lorsqu'on peut donner des arrosages et que les circonstances sont tout à fait favorables, atteint jusqu'à 300 hectolitres, mais en général il ne dépasse guère 50. Une partie de la récolte, de février en juin, s'expédie au dehors pour alimenter le marché parisien de pommes de terre nouvelles. C'est aussi en vue de l'exportation que s'est développée la culture maraîchère. L'Algérie exporte surtout des haricots verts, des petits pois, des artichauts et des tomates. Ce trafic a passé de 5 776000 kilogrammes en 1899 à 11151000 en 1902; il a donc doublé en quatre ans. Cette progression s'est fait sentir dans toutes les régions de culture de primeurs, notamment dans la banlieue
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crAlger et dans celle d'Oran. L'exportation des raisins de table a suivi une progression plus marquée encore, passant de 2 39Zi000 kilogrammes en 1901 à 3 900 000 en 1902. Les primeurs constituent en Algérie un facteur important de richesses dont on est en droit d'escompter encore le développement. Il semble bien que ce soit la vraie culture d'avenir pour les campagnes voisines du littoral et des ports, où la propriété est divisée, le terrain cher, le sol bien arrosé, fumé et travaillé. La culture maraîchère dans le Sud des Etats-Unis envoie sur les marchés du Nord pour ûOO millions de produits. On ne voit pas pourquoi l'Algérie, ayant à sa portée les centaines de millions de consommateurs européens, n'essaierail pas de suivre un exemple aussi encourageant.
La culture de la vigne est la plus importante des cultures européennes en Algérie, et le développement qu'elle a pris dans ces trente dernières années constitue le principal fait économique de cette période. Le Coran interdit Tusage du vin et des liqueurs fermentées; aussi la vigne n'était-elle cultivée avant 1830 que pour le raisin; le gros raisin sucré de Kabylie était fort apprécié comme dessert de table. De bonne heure les colons essayèrent de faire du vin, mais on employait sans discernement les cépages et les méthodes; l'installation était défectueuse, l'outillage incomplet; longtemps les tentatives furent malheureuses. Les produits algériens admis à l'exposition d'horticulture de 1868 étaient déclares de qualité médiocre et de fabrication trop peu soignée. Cependant le pays se prête admirablement à Télève de la vigne; les terrains favorables, l'argilo-sableux et le silicocalcaire, le sablonneux en nature de coteau, se rencontrent presque partout dans le Tell; les intempéries comme la grêle et la gelée sont assez rares, les seuls inconvénients climatériques sérieux résultent de la sécheresse et du siroco; encore sont-ils peu sensibles dans le voisinage de la mer, tandis qu'on peut dans l'intérieur les combattre
par l'irrigation. L'extrême diversité des sols, des altitudes, des climats, des expositions permet de varier les cépages et d'obtenir, quelquefois dans un même terroir, des vins de plaine, des vins de coteau, des vins blancs secs, des vins blancs sucrés et liquoreux. Après bien des tâtonnements et des hésitations, on se décida à mettre à profit ces avantages naturels. Le phylloxéra, qui exerçait ses ravages dans la métropole, déterminait à la fois un déficit dans la production nationale et une émigration des vignerons du Midi. La viticulture algérienne trouvait du même coup des ouvriers expérimentés et de vastes débouchés. L'entraînement fut général. Grands et petits propriétaires, tout le monde se mit à planter de la vigne. En moins de quatre ans l'étendue du vignoble algérien quadrupla. En 1850, il n'y avait dans toute la colonie que 792 hectares de vignes, on en comptait 17 000 en 1878, 79 000 en 1886, 103 000 en 1888, 122 000 en 1895. Sous l'influence de causes diverses, comme l'apparition du phylloxéra et la mévente des vins, le mouvement s'est depuis ralenti, sans néanmoins s'arrêter. En 1901, la surface des plantations était de 167 000 hectares. La production, de 338 000 hectolitres en 1878, s'est élevée graduellement à 1667 000 en 1886, à /i 018 000 en 1891, à Zi 131 000 en 1895, à 5 634 000 en 1900 et 5 729 000 en 1901. Pour la période décennale 1890-1900, la moyenne a été de Zi91/i000 hectolitres. L'exportation a passé de 1 Slib 000 hectoUtres en 1891 à li 6Zi8 000 en 1899. Le vignoble algérien se partage d'une façon quelque peu inégale entre les trois départements. En 1901 Alger comptait plus de 61000 hectares, Oran plus de 87 000, Constantine 27 000 seulement. Dans le premier de ces départements, les plantations les plus étendues ont été faites dans l'arrondissement même d'Alger. Les principaux centres viticoles se trouvent dans le Sahel, à Chéraga, Douera, Guyotville, Koléa, Kouba, Castiglione, Birkadem; dans la Mitidja, à Boufarik, Blida, la Chiffa,
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Roiiiba, Marengo; on doit encore citer Novi et Gliercliell, et, en dehors de l'arrondissement d'Alger, Miliana, Hammam-Rirha, Isserville, Médéa*. Dans le département d'Oran, c'est également au nord, dans le voisinage du chef-lieu et de la mer, que se groupent les plus nombreuses plantations, à Oran, Bou-Sfer, Misserghin, la Sénia, Sidi-Chami, Saint-Cloud, Saint-Leu, Arcole, Arzeu. A Test de cette zone, Saint-Denis-du-Sig, Perrégaux, l'HilIil, Relizane, Mostaganem, Rivoli, Renault; à l'ouest, Tlemcen, Hennaya, Remchi; au sud, Saint- Lucien, Sidi-bel-Abbès, Mascara, Saïda, possèdent des vignobles importants. Dans le département de Gonstantine, la région viticole la plus importante (Philippeville, Saint-Charles, Robertville), entre Philippeville et Gonslantine, a été ravagée par le phylloxéra. Plus à l'est, le groupe de Bône (Bône, Morris, Randon), celui de Guelma (Guelma, Héliopolis), celui de Souk-Arrhas ont été atteints à leur tour. La vigne est surtout cultivée par les Européens. En 1901, sur une superficie de 167 000 hectares, 3800 seulement appartenaient à des indigènes, et leur récolte en vin ne dépassait guère 9 000 hectolitres. Mais il faut remarquer qu'ils s'attachent surtout à la production du raisin frais. Le nombre des planteurs indigènes est beaucoup plus grand que ne le ferait supposer l'étendue de leurs cultures. En 1901, il était de 10 000 sur un total de 27 000.
Le rendement, la qualité, la valeur des produits varient naturellement en raison des terrains, des cépages employés, des soins donnés à la culture et à la vinification. Les cépages préférés sont le Garignan, le Morastel, le Mourvèdre, le Bouschet, le Gabernet, le Got, le Pinot, pour les
1. Voy. Statistique générale de V Algérie; les Exposés annuels de la situation de V Algérie, le Manuel pratique de Vagriculleur algérien, par Rivière et Lecq; Les Vins de V Algérie, par Lecq (Alger, 1895); Les Vins d: Algérie, par Dugast (1900); La Viticulture et la Vinification, par J. Bertrand (1900).
vins rouges, la Clairette, l'Aramon, le Cinsanlt, le Sauvignon blanc, le Pinot blanc de Bourgogne, pour les vins blancs. De 1890 à 1895 le rendement moyen a été de 36 hectolitres à Thectare. Mais il atteint à des chitîres de beaucoup supérieurs dans les plaines comme la Mitidja. Les prix, assez rémunérateurs vers 1886 où ils se tenaient entre 18 et 22 francs l'hectolitre pour les vins de plaine, 20, 30 et même 35 francs pour les vins de coteau, ont ensuite fléchi sensiblement à mesure que le vignoble français s'est reconstitué; en même temps la demande diminuait dans des proportions inquiétantes. Tandis qu'on avait exporté en 1890 1964 000 hectolitres sur 2 331 000 produits; en 1892, 2 833 000 sur 3 002 000, soit 8/i et 94 pour 100, on n'exportait plus en 1893 que 1 857 000 hectolitres sur 3 772 000, soit 49 pour 100; la consommation locale ne suffisant pas de beaucoup à absorber le stock restant, il résultait de là un nouvel avilissement des prix marchands et une perte énorme pour l'ensemble des viticulteurs. La situation s'est ensuite améliorée. En 1894, on a exporté 2 230 000 hectolitres sur 3 591000; en 1895, 2 946 000 sur 4 1 31 000; en 1899, 4 648 000 hectolitres, chiiïre égal à la récolte totale. Mais en 1900 l'exportation tombait de nouveau à 2 372 000 hectolitres, pendant que la récolte montait à 5 634 000, et la crise s'accentuait encore en 1901, la production étant de 5 738 000 hectolitres et l'exportation de 2 650 000 hectolitres seulement. Cette mévente, due à des récoltes exceptionnelles tant en France qu'en Algérie, a heureusement pris fin en 1902, et le courage est revenu aux viticulteurs.
La présence du phylloxéra a été constatée pour la première fois en 1883 près de Tlemcen et de Sidi-bel-Abbès. Presque aussitôt, la loi du 21 mars 1883 prescrivait des mesures de surveillance, la destruction des vignes contaminées, l'application d'un traitement préventif dans les zones dites de protection, établies autour des foyers d'in-
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feclion. La loi du 28 juillet 1886 constitua des syncJicats de propriétaires, chargés, sous le contrôle de l'administration et au moyen d'une taxe spéciale de 5 francs au maximum par hectare, d'assurer la surveillance des vignes; le traitement et Tarrachage devant être faits par les soins et aux frais de l'État, auquel incombe également la paiement des indemnités aux propriétaires de vignes détruites, calculées sur le produit de trois années moyennes. Grâce à ces mesures, le fléau a pu être enrayé. Le déparlement d'Alger et l'arrondissement de Bougie sont jusqu'à présent demeurés indemnes; 85 pour 100 du vignoble algérien sont actuellement préservés de l'envahissement phylloxérique. Depuis 1883, 11 000 hectares de vignes ont été anéantis par l'insecte, 4 000 ont été reconstitués en plants américains dans les arrondissements de Philippeville et de Bône, les plus anciennement et les plus gravement atteints. Les taches phylloxériques sont très nombreuses dans les déparlements d'Oran et de Constantine, mais les progrès du mal sont lents, grâce aux mesures de défense, et l'on peut espérer que le vignoble central d'Alger et de Bougie, protégé par des obstacles naturels, restera longtemps encore indemne.
Malgré la mévente et le phylloxéra, la viticulture d'Algérie n'est pas sérieusement compromise, et c'est un grand bonheur pour le pays, puisqu'elle lui procure bon an mal an un revenu de 50 à 60 millions. Mais il faudra tenir compte des avertissements qu'on a reçus en 1893 et en 1900. La vigne est, comme on l'a dit, « la plus française de toutes les cultures », et c'est la seule ju^^qu'ici qui permette au petit colon de se tirer d'affaire. Mais elle exige l'immobilisation de capitaux considérables, et lorsque le marché français est saturé, les produits ne trouvent pas de débouchés dans le pays même, puisque les indigènes ne boivent pas de vin. La viticulture ne doit donc pas, quant à présent, chercher à s'étendre, mais à améliorer la qualité de ses produits et en assurer l'écoulement. La
vinification se fait aujourd'hui avec beaucoup plus de soin qu'autrefois; non seulement le matériel et les installations n'ont plus rien à envier aux régions viticoles les mieux outillées, mais on s'étudie à régler d'après les méthodes scientifiques le traitement des vins et surtout les phénomènes de la fermentation. Quant aux débouchés, le plus large assurément est offert par le marché français, qui est capable d'absorber 3 à 4 millions d'hectolitres ; il ne serait peut-être pas impossible, avec une organisation commerciale qui irait provoquer la demande au lieu de l'attendre, d'en créer de nouveaux, ou, tout au moins, de développer un peu l'exportation qui se fait déjà dans certaines colonies françaises comme la Nouvelle-Calédonie et quelques pays étrangers : Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Danemark. Mais la France demeurera toujours le gros client, et l'objectif principal sera toujours de suppléer au déficit de sa production. La viticulture algérienne a d'ailleurs reçu en ces temps derniers une orientation nouvelle, qui tend à la production des vins de coupage, riches en alcool, en couleur et en extrait, et des vins de liqueur pour lesquels la France était jusqu'ici tributaire de l'étranger. Améliorer et varier davantage les produits tirés de la vigne, faire d'autres cultures en même temps que celle de la vigne, tel paraît être le remède.
L'olivier existe en Algérie depuis la plus haute antiquité; à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, il apparaît partout; c'est un arbre précieux, qui se sème de lui-même et se reproduit avec la plus grande facilité; quand le milieu est favorable, il atteint d'énormes proportions : on a mesuré des troncs de 10 mètres de circonférence; la culture est simple et n'exige que peu de main-d'œuvre; il brave les intempéries, même la mortelle sécheresse; dans les plus mauvaises années, sa récolte ne fait jamais défaut. 11 y a en Algérie environ 6 millions d'oliviers grefTés et li millions d'oliviers sauvages en état d'être greffés. Cette culture est susceptible d'une
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extension presque indéfinie. Un olivier en plein rapport peut donner jusqu'à 15 ou 20 décalitres de fruits; Tolive dite à gros fruits est destinée à être salée, l'olive à petits fruits et Tolive verdale servent à la fabrication de l'huile; les indigènes consomment une grande quantité d'huile, qu'ils préparent eux-mêmes d'une manière fort imparfaite, mais ils vendent une bonne partie de leurs fruits aux usines européennes, qui leur payent le double décalitre de 1 fr. .00 à 1 francs.
La culture de l'olivier est surtout répandue sur les premières pentes des montagnes telliennes. Les deux tiers des arbres greffés appartiennent aux indigènes. Sur 6 millions d'arbres, près de S millions se trouvent dans les arrondissements de Bougie et de Tizi-Ouzou, c'est-àdire en Kabylie. Là est aussi le principal centre de production européenne, dans la vallée de l'oued Sahel. Il faut mentionner ensuite la région de Guelma, Philippeville et Bône, la Mitidja, le Dahra et l'Ouarsenis, la région d'Oran, celle de Sidi-bel-Abbès (1 million d'arbres), les environs de Tlemcen. Il y eut un premier mouvement de plantation en Algérie jusque vers 185Zi, puis on abandonna l'olivier pour la vigne; on négligea de le greffer et on alla même parfois jusqu'à l'arracher. On y revient depuis quelques années; dans la province d'Oran, on a planté des oliviers au milieu des vignes, le long des canaux d'irrigation et des chemins. Dans le département d'Alger, le nombre des oliviers greffés a également beaucoup augmenté dans ces dernières années. En même temps, les procédés de fabrication se sont sensiblement améliorés. L'Algérie produit de 200 000 à 250 000 hectolitres d'huile d'olive; elle est loin de suffire à sa consommation, évaluée à 15 litres par tête pour le Kabyle, 12 litres pour l'Européen, 2 litres et demi pour l'Arabe; aussi importet-elle tous les ans plus de 120000 hectolitres d'huiles de grains. En outre, il y a place sur le marché français pour les huiles algériennes, car la France importe plus de
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250 000 hectolitres d'huile d'olive, sur lesquels TAlgérie, pendant la période 1890-1900, n'en fournissait pas plus de 17 000. Il est vrai qu'en 1900 l'exportation s'est élevée à 60 000 hectolitres et à 45 000 en 1901.
Presque tous les arbres à fruits du midi et du centre de l'Europe se rencontrent en Algérie; ceux qui réussissent le mieux sont l'amandier, le figuier, le citronnier, l'oranger, le mandarinier. Les figues contribuent pour une grande part à l'alimentation kabyle; on estime que la consommation annuelle d'une famille composée de six personnes est de 700 kilogr. de figues sèches. C'est grâce à l'olivier et au figuier que la population indigène a pu atteindre en Kabylie une si grande densité. La culture du figuier est en voie de développement. On peut estimer à k millions le nombre des figuiers. En dehors de la consommation locale qui est si considérable, les producteurs de figues trouvent au dehors des débouchés importants. Il existe 1 million environ d'orangers, mandariniers et citronniers. La réputation des belles orangeries de Blida n'est plus à faire; il en existe de non moins remarquables par la qualité des produits sur d'autres points de la Mitidja, à Koléa, à Boufarik, dans l'ouest à Misserghin, à l'Habra, en Kabylie à ïoudja et près d'Akbou. Le rendement brut est de 1200 francs à l'hectare dans la Mitidja.
L'oranger est, comme la vigne, une culture riche et coûteuse. Elle s'est trouvée dans ces dernières années quelque peu déprimée en Algérie, tant par l'abondance de la production locale que par la concurrence étrangère sur les grands marchés de la métropole. Des tentatives intéressantes sont faites pour la relever par la substitution des variétés perfectionnées et des fruits de luxe aux fruits communs. Les autres arbres fruitiers, tels que le caroubier (365 000), l'amandier (407 000), le grenadier (409 000), l'abricotier, etc., sont moins importants. Mais, comme toutes les cultures arborescentes, ils méritent d'attirer
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l'attention parce qu'ils sont parfaitement appropriés au climat de l'Algérie. On a pu aussi naturaliser certains arbres fruitiers exotiques, notamment le néflier du Japon (58 000) et le bananier (82 000); cette dernière culture fournit un certain appoint au commerce d'exportation des fruits frais et primeurs que la colonie a un si grand intérêt à étendre.
Le palmier-dattier n'existe pas en Europe, au moins comme arbre producteur; en Algérie, il est la principale et presque l'unique richesse de toute une population. Dans les oasis, une partie des dattes se consomment fraîches; mais le plus souvent on les soumet d'abord à une dessiccation. C'est le fond de la nourriture du Saharien, l'objet d'échange au moyen duquel il se procure diverses marchandises. Les caravanes partent pour le Tell avec des chargements de dattes et reviennent avec des chargements de céréales. Dans le désert, au moment de la récolte, on a une mesure de blé pour deux mesures de dattes; dans le Tell, au temps de la moisson, on a une mesure de dattes pour deux de blé; en tenant compte des frais de transport, il y a donc à peu près équivalence. Mais l'hectare planté en palmiers est d'un tout autre rapport que l'hectare ensemencé en blé. Un hectare peut porter 200 pieds. Le produit d'un arbre varie naturellement suivant l'espèce, les soins, l'irrigation et suivant les années. Tel palmier de la variété deglet-nour, la plus recherchée de toutes, a fourni jusqu'à 50 francs de récolte, d'autres ne donnent pas pour un franc de fruits. Dans rOued-Rir on estime à 4 ou 5 francs le rendement moyen d'un pied, déduction faite de la part du cultivateur. Le rapport d'un hectare planté en palmiers ressort donc à peu près à 1000 francs. Une culture aussi rémunératrice méritait d'être tentée en grand, avec des méthodes rationnelles et des capitaux importants. Dès 1878, MM. Foureau et Fau ont fondé la Compagnie de TOued-Rir; depuis s'est constituée la Société de Batna et du Sud algérien,
qui avait déjà, au commencement de 1887, créé trois centres afçricoles, construit trois villages, foré sept puits artésiens, défriché ou aménagé 400 hectares et planté 50 000 palmiers-dattiers. De telles entreprises font honneur à l'esprit d'initiative de leurs auteurs; mais elles doivent forcément rester isolées. Sur 2 600 000 palmiers recensés, les Européens en possèdent environ 100 000. Les ressources sn eau du Sahara sont trop rares pour que l'agriculture y ait jamais une réelle importance économique, et c'est sur le Tell que se concentreront toujours les efforts.
Dilïéreutes cultures industrielles ont été essayées avec des succès variés. On s'était adonné, surtout dans la province d'Oran, à la culture du coton, que le climat semblait devoir favoriser. De ZiOOO kilogr. en 1853, la production monta à lO/iOOO en 1858, à près de 500 000 en 1864; en 1866, elle atteignit son apogée, avec un rendement de 8000 à 9000 quintaux. Ce qui encourageait les planteurs, bien plus que les primes officielles, c'étaient les prix élevés résultant de la guerre d'Amérique; mais, cette guerre une fois terminée, le marché américain reprit toute son activité. Les cotons algériens n'étaient pas cultivés ni préparés avec tout le soin désirable; l'abus des irrigations et l'insuffisance des fumures nuisaient à la qualité. Les prix tombèrent et la décadence commença; elle fut rapide, et il n'y a plus en Algérie depuis trente ans aucune culture de coton. Les causes de l'insuccès sont complexes; les territoires arrosés pendant l'été sont trop peu étendus, et les pluies prématurées de l'automne nuisent à la qualité du coton qui s'échappe de la capsule entr'ouverte et est exposé aux intempéries. Le nombre des capsules est souvent insuffisant; le loyer de la terre arrosée est élevé et la maind'œuvre comme dans toutes les récoltes de cette nature est très chère. Le coton a d'ailleurs disparu de tout le bassin de la Méditerranée, en dehors de l'Egypte où le climat et les conditions hydrauliques sont particulièrement
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favorables. Ce sont quelques-unes de nos colonies tropicales et en particulier l'Afrique occidentale qui peuvent espérer fournir la matière première à notre industrie cotonnière.
L'Algérie paraît propice à la culture du lin; le lin de Riga, renommé pour ses filasses, s'y acclimate mieux que pai'tout ailleurs; on a également introduit le lin d'Italie. Jusqu'à présent, la difficulté du rouissage et la cherté de la main-d'œuvre n'ont pas permis de transformer sur place la paille en filasse; la graine, que l'on recherche surtout, ne se traite pas non plus dans le pays. On estime que les graines seules peuvent donner un rendement de 500 francs par hectare, les frais ne dépassant pas 300 francs; cependant cette culture est en décroissance. Le nombre des planteurs, qui était en 1883 de 550, était réduit en 1901 à 79, la superficie cultivée avait passé de 3000 à 735 hectares, la récolte était descendue de 2 850 000 kilogs en graines à 191000. La sériciculture ne s'est pas jusqu'ici relevée, malgré le stimulant des primes établies par la loi du 13 janvier 1892 et l'emploi des méthodes Pasteur. La production, qui atteignait Zi286 kilogrammes de cocons en 189/i, est retombée à 2999 kilogrammes en 1901. On fonde quelque espoir sur la ramie, mais la production de ce textile est jusqu'ici insignifiante.
En Algérie, la culture, la vente et la manipulation des tabacs sont libres. C'est jusqu'ici la plus importante des cultures dites industrielles, quoique la diminution des achats pour le compte des manufactures de l'Etat ait forcément restreint les surfaces qui lui sont consacrées. Le tabac occupe actuellement 5000 à 6000 hectares, sur lesquels la province d'Alger à elle seule en compte ZiOOO à 5000, le reste se trouvant dans la province de Constantme; la nature chlorurée des terres de la province d'Oran ne permet pas en général d'y cultiver le tabac. Le nombre des planteurs est de 5000 à 6000: ce sont en majorité des
indigènes : 5460 sur 6034 en 1901. L'extension des cultures était la même année de 6606 hectares, donnant 75 Ô53 quintaux en feuilles. La régie achète chaque année à l'Algérie 3 millions de kilogrammes, à peu près la moitié de ce qu'elle produit. Pour l'autre moitié, une petite partie est exportée, l'autre est manufacturée sur place, plus ou moins additionnée, pour certaines sortes, do (abacs d'importation. En terres sèches, les rendements sont de 8 à 15 quintaux à l'hectare, de 15 à 25 en terres arrosées. Le prix d'achat est variable chaque année suivant la qualité. L'importation des tabacs accuse une progression constante. Il y a donc intérêt à développer celte culture. On se préoccupe d'améliorer à la fois le rendement et la quahté par la sélection des races indigènes et le croisement avec les espèces étrangères les plus avantageuses.
Dans l'ensemble, l'agriculture algérienne a déjà réalisé des progrès considérables. Pour le moment, elle doit s'attacher surtout à accroître ses ressources en les diversifiant. Le système de la monoculture, qui met l'existence économique d'un pays à la merci de tous les accidents, d'une maladie des plantes, d'une baisse des prix, ne saurait être pratiqué que par la plus aveugle imprévoyance. En multipliant les genres de culture, il faut aussi chercher à améliorer le rendement, jusqu'ici beaucoup trop faible, de celle qui a été et qui restera longtemps encore la plus importante de toutes, la culture des céréales. La création d'un service de botanique agricole, complété par une station d expériences, a été une excellente innovation. Le service de botanique recherche et centralise les renseignements, multiplie les essais, distribue des plants ou des semences aux cultivateurs européens et indigènes. L'initiative des uns, la docilité des autres se trouvent ainsi associées dans une collaboration qui sera certainement féconde.