CHAPITRE II l'élevage
Dans un pays agricole comme est l'Algérie, l'élevage est la condition essentielle de la prospérité; il fournit non seulement de la viande, du lait et divers produits organiques pour rindustrie locale et le commerce extérieur, mais aussi et surtout la force animale dont ne peut se passer le travail des champs, l'engrais qui nourrit le sol et lui permet de produire toujours sans s'épuiser jamais. Le rendement des terres est beaucoup moindre en Algérie que dans la métropole : en France, l'hectare donne 15 hectolitres de blé ou bien 19 hectolitres d'orge, tandis que le colon n'obtient guère que 10 hectolitres en blé et un peu plus de 12 hectolitres en orge Une telle infériorité ne s'explique point par la mauvaise qualité des terres, qui sont excellentes; elle n'est pas le fait des cultivateurs européens, actifs et intelligents pour la plupart; elle a sa cause unique dans la rareté des engrais. Ici, comme ailleurs, l'élevage est l'auxiliaire indispensable de la culture. '< Si tu veux du blé, fais du pré, » dit un vieux proverbe.
11 existe en Algérie peu de prairies naturelles fixes; mais les champs en jachère, les terres en friche, même quand elles sont sèches et légères, se couvrent au printemps d'une végétation abondante. Le prix de revient est presque nul; la fenaison est facile, prompte et peu coûteuse; les indigènes font pâturer sur pied; les Européens exécutent
1. Voy. Le Pays du Mouton, Alger, 1893. — Aureggio, Les chevaux du Nord de l'Afrique, Alger, 1893. — Bonnefoy, Espèce bovine, Alger, 1900. — Couput, Espèce ovine, Alger, 1900.
des coupes qui leur donnent parfois 25 quintaux à l'hectare. Cependant il ne faut pas trop compter sur ces prairies adventives, qui peuvent faire défaut si la saison est défavorable et qui ne fournissent qu'une alimentation assez médiocre surtout au gros bétail. La culture des prairies artificielles, celle des plantes et racines pour les animaux ont été introduites après la conquête ; elles ne se sont guère développées depuis; en 1901 , les prairies artificielles n'occupaient que 8100 hectares. La plante fourragère qu'on sème le plus volontiers est la luzerne ; dans les terres irriguées des arrondissements de Bône et de Constantine, une luzernière coûte par hectare 1000 francs de premier établissement et 5 à 600 francs de dépense annuelle; elle donne une série de coupes dont le rendement total est de 240 quintaux; à II francs le quintal, le produit brut est donc de 960 francs; en terre sèche on n'obtient que 2 ou 3 coupes, soit à peu près 80 quintaux; mais les frais sont beaucoup moindres, et le sol ne se fatigue pas. On a aussi essayé avec un plein succès de la culture et de l'ensilage du maïs; le rendement est de 600 quintaux à l'hectare, et Ton a de celte manière d'excellents approvisionnements, qui se conservent pendant toute l'année.
L'indigène soigne peu et mal ses bêtes; il se borne à faire le guet pour qu'on ne les lui vole pas. De leur construire des abris, de surveiller leur alimentation, de leur préparer des réserves, il n'en a cure. Au printemps, quand l'herbe est abondante, les animaux pâturent à leur guise; alors sévit la meurara, la mort par indigestion; viennent les mois de l'été, si l'année a été sèche, l'herbe et l'eau se font rares, les malheureux troupeaux courent de la source au pâturage et du pâturage à la source, beaucoup périssent de faim, de soif ou d'épuisement. La nourriture, maigre et échauffante en été, devient froide et aqueuse en hiver; dans les plateaux et les parties élevées du Tell, les rigueurs de la saison déterminent une mortalité considérable. La reproduction est livrée au hasard, il
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en résulte des portées malencontreuses aux époques de 'année les plus défavorables; les races dégénèrent et s'abâtardissent. Jusqu'à présent, la plupart des colons se sont bornés à acheter des animaux et à les engraisser pour les revendre; ils sont plus soigneux que les Arabes, bien que leurs procédés et leur installation laissent encore à désirer. Des hangars ouverts tiennent lieu d'étables, l'alimentation n'est pas toujours régulière ni substantielle; les eaux sont souvent mauvaises. On trouve à peine quelques éleveurs sérieux qui soumettent leurs bêtes à un régime mieux entendu, surveillent la reproduction et se préoccupent d'améliorer les races par le croisement ou la sélection. Leur nombre augmentera quand tous les villages auront leurs communaux et quand les cultures fourragères auront pris une plus grande extension.
Le cheval du pays est le barbe, sobre, résistant, docile, plein de feu et d'élan, monture excellente, mais trop petit, trop faible pour l'attelage et le travail. En 1867, on comptait 203 681 chevaux; en 1872, après la famine et la guerre, ils n'étaient plus que 127 9Zi6; en 1901, la statistique officielle en trouve 215 000; sur ce nombre, 167 000 appartiennent à des indigènes, ^8 000 à des Européens. Les Arabes ont besoin de vastes espaces pour l'élevage du cheval ; dans le Tell, ils paraissent y renoncer. D'ailleurs la race est en décadence; elle s'affaiblit visiblement; on a essayé pour lui donner plus de corps et de vigueur de la croiser avec des animaux de gros trait; mais ces tentatives, désapprouvées par les hommes compétents, n'ont pas produit de bons résultats. Les percherons importés en Algérie subissent l'influence du changement de milieu et de chmat; les métis manquent de vigueur et d'élégance : à la deuxième génération, on a de nouveau des barbes, mais des barbes abâtardis. Le seul cheval étranger qu'on pourrait introduire avec succès, c'est le pur sang anglais, qui, étant lui-même d'origine arabe, se croiserait facilement avec son congénère. Il y a mieux à espérer de la
sélection; le barbe, dès qu'on le soigne et qu'on le nourrit, se remonte vite. La création d'un stud-book ou registre matricule pour l'inscriplion des chevaux de race barbe pure a été décidée en 1886; on en attend d'excellents résultats pour la conservation et même pour le relèvement de la race. Il faudrait aussi user avec discrétion des achats de remonte qui enlèvent les plus beaux individus et écrément ainsi l'espèce ; la remonte d'Algérie fournit des chevaux non seulement à l'armée d'Afrique, mais encore à une division de France. Les achats de l'État portent annuellement sur environ 1700 têtes.
Dans les parties montagneuses, on emploie peu le cheval; le mulet est préféré comme monture ou comme bête de somme; on l'attelle pour les labours. Il est vigoureux, solide d'allure, avec une sûreté de pied incomparable. Les mulets ont diminué dans la période de 1867 à 1872. De 157 02ii, leur nombre est descendu à 129 209; il s'est légèrement relevé depuis, avec quelques oscillations, jusqu'à 163 000 en 1901; les indigènes en ont 126 000, les Européens 36 000. A côté du mulet, l'âne rend de très grands services; il n'existe pas de porteur de fardeau plus endurant et plus sobre que le modeste bourricot. Les indigènes possèdent 256 000 ânes, les Européens seulement 7000.
On évaluait eu 1896 le nombre des chameaux à 187 000. Bien que la réputation de cet animal ait été surfaite, on ne peut nier son utilité. Les gens du Sud s'en passeraient difficilement : ils se nourrissent de sa chair et de son lait, font avec son poil des burnous et des tentes, le chargent de leurs provisions et de leurs marchandises, le montent dans leurs grandes courses à travers le désert. On dislingue le dromadaire simple et le méhari. Il existe entre eux « la même différence qu'entre un cheval de la Camargue et un carrossier du Mecklembourg ». Le dromadaire porte des charges de 200 à 300 kilogrammes; il peut faire de 12 à 15 lieues par jour; le méhari, plus grand, plus fort,