‹ L'AlgérieChapitre 8 sur 102 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Telia ik millions d'hectares; son nom vient-il du mot latin tellus et signifie-t-il la terre par excellence, le sol nourricier? N'est-ce pas plutôt le mot arabe Tell, colline, monticule, ejjiployé fort à propos^pour désigner une région aussi tourmentée? A voir la carte, ce Tell montueux semble riche en eaux courantes. De l'est à l'ouest, il est veiné d'un réseau complet de rivières : laMedjerda, qui va finir en Tunisie, la Mafrag, la Seybouse, le Safsaf bordé de peupliers, le Rummel aux chutes pittoresques, le Sahel, le Sebaou, Tisser de l'est, l'Harrach, le jaune Mazafran, le Chélif où tombent le Nahr-Ouassel, l'oued Riou, la Mina et tant d'autres affluents, la Macta que forment en s'embranchant l'Habra et le Sig, l'oued Melah tout chargé de sel,* la Tafna avec l'Isser de l'ouest, et l'oued Mouïla; toutes vont d'une marche plus ou moins directe, après des parcours d'une longueur variée, aboutir à la Méditerranée. Les unes se sont formées dans la chaîne littorale, les autres dans les montagnes de la bande intérieure. Seul, le Chélif a ses sources en dehors du Tell, au loin sur la lisière des hauts plateaux et du Sahara, dans le Djebel- Amour. R coule du sud au nord, fait sa trouée pour entrer dans le Tell auprès de Boghar, s'incline au nord-est, puis, par un autre détour, file vers l'ouest à partir de Miliana. Son développement (700 kilomètres) est déjà celui d'un fleuve ; les autres ont de 100 à 200, jamais plus de 250 kilomètres. Des pentes d'une extrême raideur dans les monta-

I. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. XI : Afrique septentrionale. — Battandier et Trabut, L'Algérie; le sol et les habitants.

gnes, en plaine un lit démesurément large, sans profondeur, des berges incertaines, voilà ce qu'on trouve sur tous ces cours d'eau. Aucun n'est navigable, le Chélif pas plus que les autres; à peine si l'on peut utiliser pour le flottage, pendant quelques mois de l'année, la partie basse de l'oued Sahel. Nulle part en Algérie vous ne verrez cette régularité de nos beaux fleuves d'Europe, cette plénitude tranquille, cette majestueuse égalité d'allure. En été, cette tranchée énorme au milieu de la plaine, dans le fond de laquelle en se penchant on distingue un mince filet d'eau qui se traîne : c'est une rivière, c'est la Seybouse, ou l'Habra, ouïe Chélif; dans quelques mois, des flots jaunâtres s'y presseront et déborderont par-dessus les rives*. Les eaux pluviales, battant à grandes averses un sol fortement incliné, le ravinent davantage, dénudent sa carcasse rocheuse ; la terre végétale manque pour les absorber et les égoutter ensuite lentement ; d'un élan elles se précipitent dans les plaines qu'elles inondent. Ce que les nuages ont versé est presque aussitôt restitué à la mer. Les crues sont soudaines, mais durent peu. Il n'est pas bien aisé de jeter des ponts d'un bord à l'autre ; uit orage dans la montagne, une grande poussée d'eau, et ils sont emportés. Quelquefois la rivière capricieuse démoht ses berges, se fraye un nouveau chemin et laisse là le pont suspendu sur ses arches vides. Les indigènes, qui ne se piquaient point de savoir exécuter des travaux d'art, passaient à gué ; force nous est de les imiter la plupart du temps. Ces traversées sont faciles; les bêtes ont de l'eau jusqu'à mi-jambe; les hommes, sautant d'une pierre à l'autre, en sont quittes pour se mouiller un peu les pieds. S'il survient une crue, l'opération devient dangereuse ; le plus sage est d'attendre que la rivière ait fini de couler. La naïveté du paysan de La Fontaine serait prudence en Algérie.

Variations du débit du Chélif : de 1 me. 5 a 1430 me.

— — de la Mina : de 0 me. 6 à lOOU me.

— — de la Macta : de 2 me. à 800 me.

— — de la Seybouse : de d 50 litres à 1000 me.

Incommode et parfois dangereuse pour les riverains, rirrégularité des cours d'eau compromet la culture, la vie même du pays. Avec les fortes épaisseurs de terre végétale qui recouvrent les plaines, sous le chaud soleil qui brille toute Tannée, la fécondité serait admirable, à condition que l'eau ne manquât point. Les pluies sont presque toujours insuffisantes ; la sécheresse est donc l'ennemie qu'il faut combattre. Dans aucune partie du Tel!, les cultures dites d'été, jardinage, prairies artificielles, tabacs, orangers, ne peuvent réussir sans arrosage; dans les plaines de l'ouest la principale culture d'hiver, celle des céréales, avorte sept années sur huit si les irrigations ne viennent pas remédier à l'indigence des pluies. Lhydraulique agricole se trouve donc ici en présence de deox problèmes, d'importance et de difficulté très inégales. Elle doit se préoccuper à la fois des irrigations et des travaux de défense. Ces derniers, dont l'utilité n'est certes pas médiocre, sont relativement aisés à exécuter; ils ne coûtent pas très cher et les riverains y concourent volontiers. Sur bien des points, il suffit, pour consolider les berges menacées, de plantations d'arbres et de quelques légers terrassements.

Les travaux d'irrigation réclament de plus grands efTorts et de plus lourds sacrifices. Ils consistent ou bien à arrêter les eaux par des barrages-déversoirs, ou à les emmagasiner dans des barrages-réservoirs, pour les distribuer dans des canaux d'irrigation. La disposition coutumière des vallées telliennes, resserrées dans des gorges avant de déboucher en plaine, se prête assez bien à ces sortes d'ouvrages. On barricade par une forte muraille un de ces étranglements de vallée, on approfondit et on régularise le thalweg, on fortifie les berges par des revêtements. On obtient ainsi un bassin de retenue où l'eau s'accumule; des aqueducs la conduisent dans des canaux de distribution, où elle est débitée suivant les ressources et les besoins.

Jusqu'à présent les travaux d'irrigation les plus considérables ont été exécutés dans la Milidja, dans la vallée inférieure du Chélif et, plus à l'ouest, dans les plaines du Sig et de l'Habra *. Dans la Mitidja occidentale, près de Marengo, le barrage-réservoir de Meurad, un des plus anciens de l'Algérie, retient environ 830 000 mètres cubes et débite 200 litres à la seconde; dans la partie est, à 7 kilomètres en amont du village de Fondouk, se trouve le barrage du Hamiz, commencé en 1867, plusieurs fois interrompu et repris, qui peut fournir, avec une capacité de ili millions de mètres cubes, à l'irrigation de 10 000 hectares. La vallée du Chélif est peut-être la région qui réclamait de la façon la plus impérieuse les travaux d'irrigation. On s'est occupé d'aménager les eaux du fleuve et celles de ses principaux affluents. Sur le Chélif même, un barrage-déversoir, établi en aval du confluent de l'oued Fodda, jette les eaux dans un canal qui se bifurque bientôt en deux branches, Tune sur la rive gauche, l'autre sur la rive droite. Les canaux principaux ont ensemble un développement de plus 60 kilomètres. Vers l'extrémité orientale de la plaine un projet de dérivation est à l'étude pour desservir la région du Djendel et d'Aflfreville. Des barrages et des canaux de dérivation ont été établis ou sont projetés sur les principaux affluents : l'oued Bou Khelil à droite, l'oued Rouina, l'oued Fodda, l'oued Sly, la Mina sur la rive gauche. Un barrage-réservoir a été construit sur la Djidiouia, près du village de Saint-Aimé ^

L'Habra est formé par la réunion des oueds Fergoug, Tezou, El-Hammam; c'est à la jonction des trois oueds qu'avait été construit par la compagnie franco-algérienne le vaste barrage de l'oued Fergoug, qui devait emmagasiner

1. Yoir: Hydraulique agricole, études sur V aménagement et Futilisaiion des eaux en Algérie, Alger, 1890; Notice sur l'hydraulique agricole en Algérie (Exposition de 1900); et l'ouvrage de Jean Brunhes, L'irrigation dans la péninsule ibérique et dans l'Afrique du Nord.

2. La surface arrosable dans la plaine d'Orléansville est de 10 000 hectares.

30 millions de mètres cubes et irriguer 36 000 hectares. Malgré les proportions monumentales de son mur de retenue, haut de liO mètres, épais de 38 m. 90 à la base, il fut emporté en 1881. Les eaux s'abattirent sur la plaine et causèrent un épouvantable désastre. Il a fallu plusieurs années pour rétablir ce barrage, aujourd'hui géré par les syndicats d'usagers de Perrégaux et de rilabra. Une catastrophe analogue, mais dont les effets furent moins terribles, parce que la masse d'eau retenue était plus faible, se produisit en février 1885 sur le Sig. Les eaux de cette rivière étaient aménagées au moyen de deux barrages-réservoirs, l'un datant de 1858 et placé au débouché de la vallée dans la plaine, l'autre terminé seulement en 1882 et situé à 22 kilomètres en amont sur le territoire des Grands-Cheurfas. La reconstruction du barrage supérieur, dit des Grands-Cheurfas, a entraîné une dépense de près de 1 800 000 francs et n'a été terminée qu'en 1893.

L'extrême ouest et le département de Gonstantine ne possèdent pas encore de grands ouvrages d'irrigation. Quoique moins indispensables que dans les régions du Ghélif et de la Macta, ils y rendraient sur des emplacements bien choisis de très appréciables services. Parmi les projets à l'étude figurent un barrage-réservoir d'une contenance de 22 millions de mètres cubes au lieudit les Zardézas, sur le Saf-Saf de l'est, en amont de Philippeville, un barrage-réservoir de ZiO millions de mètres cubes à Toued Athménia sur le Rummel au-dessus de Gonstantine, une dérivation du Sahel à l'oued Amizour, un projet d'aménagement des eaux de l'Aurès. Des travaux ont été commencés pour dériver la Seybouse en vue de l'irrigation de la plaine de Bône et pour transformer le lac Oubéira, au sud de la Galle, en un réservoir de 50 millions de mètres cubes.

L'utilité des barrages-réservoirs est par trop évidente, mais on ne peut nier qu'ils présentent des inconvénients

sérieux. Un grand barrage ne peut être installé sans de longs et coûteux travaux; le prix de revient varie entre 3 et 5 millions. Vienne une inondation qui emporte le mur de retenue, toutou à peu près est à recommencer sur nouveaux frais, sans parler des ravages et des accidents. Si les barrages résistent, ils sont menacés d'être comblés par l'envahissement des vases. Les eaux introduisent avec elles dans les bassins de retenue une quantité de matières solides qu'elles tiennent en suspension. Devenues immobiles, elles les précipitent, formant ainsi un dépôt vaseux qui durcit , s'accumule et dont chaque année augmente régulièrement le volume et la consistance. En Espagne l'apport annuel des vases ne représente guère que ^ de la contenance du barrage; en Algérie, où les oueds sont très chargés, il est au minimum de 4. C'est ainsi que dans le barrage du Sig, qui cubait 3 millions 1/2 de mètres, les limons s'emparaient chaque année de 100 000 mètres cubes. Quelquefois l'envasement est plus rapide encore; le barrage de la Djidiouia, construit pour emmagasiner 2 millions de mètres cubes d'eau, a été presque entièrement comblé en quelques années. Les opérations de dévasement, commencées en 1892, abandonnées avant d'avoir été achevées, ont cependant abouti à l'enlèvement d'une énorme quantité de 1 200 000 mètres cubes de matières solides.

Plusieurs systèmes de dévasement ont été proposés. Celui de M. Galmels, fondé sur l'emploi de l'air comprimé, consistait à produire dans le barrage une agitation assez violente pour désagréger les vases, et une fois diluées à les entraîner au dehors avec les eaux, afin de les répandre sur les terres irriguées. En restituant au sol des matières riches en azote, en acide phosphorique et en potasse, on espérait compléter l'irrigation par le colmatage. Après des expériences qui avaient paru trop peu concluantes, ce projet auquel son auteur aurait peut-être, s'il eût vécu davantage, apporté des améliorations qui Teussent rendu praticable, a été complètement abandonné.

Dans ces dernières années, un constructeur lyonnais, M. Jandin, inventeur d'appareils spéciaux de dragage, a été autorisé à en faire Fessai dans les barrages de la Djidiouia et du Hamiz. Les résultats, satisfaisants au Hamiz, ont été médiocres à la Djidiouia. On a bien réussi à enlever la plus grande partie des vases, mais au prix de dépenses qui demeurent excessives. Même en admettant que le système Jandin, qui se recommande comme beaucoup plus économique que tout autre, pût être appliqué sans aucun mécompte, on calcule qu'il n'en coûterait pas moins de 15 millions pour assurer le dévasement de tous les barrages de l'Algérie.

L'objection la plus grave contre l'emploi des grands barrages, c'est l'énormité de leur prix de revient. Pour étendre ce système à toute l'Algérie, il faudrait dépenser 60 millions. Or l'allocalion annuelle inscrite au budget pour les travaux hydrauliques s'est tenue pendant les derniers exercices au chiffre de 600 000 francs. Avec d'aussi maigres ressources, absorbées en partie par les frais d'entretien ou les grosses réparations des ouvrages existants, on se trouve dans l'impossibilité d'en entreprendre de nouveaux. Si l'on engage des travaux neufs, l'exécution, ralentie par l'exiguïté des crédits, se fait par pièces et morceaux; parfois, « quand le barrage est terminé, on s'aperçoit que les terrains à irriguer sont plantés en vignes et n'ont pas besoin d'irrigation * ». L'administration algérienne a essayé de résoudre cette difficulté financière en recourant à une combinaison qui associait à l'État les principaux intéressés. Les deux tiers de la dépense devaient être supportés par les syndicats d'usagers qui se seraient procuré des fonds par voie d'emprunt. L'Etat serait intervenu pour fournir une subvention d'un tiers et assurer pour le reste une garantie d'intérêts. Mais on a pu s'apercevoir qu'il était souvent malaisé de constituer

des syndicats, même en leur demandant le seul engagement de payer l'eau distribuée et d'entretenir les canaux.

Peut-être s'est-on trop laissé aller à la séduction des projets grandioses et des œuvres monumentales. Les barrages indigènes, en clayonnage et terre mêlés, assurent l'irrigation d'une surface à peu près égale à celle qui est desservie par les savants travaux de nos ingénieurs. Sans prétendre qu'il faille se tenir absolument à la simplicité primitive mais peu dispendieuse des procédés arabes, il conviendrait de s'en rapprocher davantage. L'État et les administrations qui le représentent devront seconder par tous les moyens dont ils disposent les efforts de l'initiative privée, concourir à la constitution des syndicats, se prêter aux entreprises industrielles que voudraient tenter des compagnies ou des particuliers, mais leur action directe ne saurait s'exercer utilement que dans des travaux de modeste envergure, répondant aux besoins les mieux constatés, susceptibles d'une exécution économiqiui et rapide.

L'aspect du sol, le climat, les productions ne sont pas les mêmes dans toute l'étendue du Tell ; le littoral ne ressemble pas à l'intérieur, et dans l'intérieur, les parties basses aux parties montagneuses.

Le littoral jouit d'un climat tout maritime; les écarts de température ne sont pas considérables entre les jours et les nuits ni même entre les saisons. L'hiver est d'une douceur déUcieusc; par les temps les plus froids, le thermomètre marque de 10 à 5 degrés centigrades; l'abaissement de la température coïncide toujours avec de fortes pluies. A la première embellie, on remonte à 15 et au delà : le ciel reparaît lumineux, l'air s'agite doucement sous l'haleine fraîche des brises, la végétation étale le luxe de ses couleurs vivifiées. Pour l'étranger, pour celui qui a encore dans les yeux les ciels bas, les soleils sans lumière et la nature du nord endormie par le froid, c'est un véritable éblouissement. Alger surtout, avec sa ceinture

de sites pittoresques, exerce, malgré rimperfeclion du confort et des agréments mondains, une attraction toutepuissante, qui fait d'elle la rivale heureuse des stations provençales. La saison d'hivernage, la belle saison colorée par le soleil et fécondée par les pluies, s'ouvre en octobre, plus souvent en novembre, et se prolonge d'ordinaire jusqu'au mois d'avril. Avril et mai sont les mois de transition, un printemps algérien, qui n'a pas, comme celui d'Europe, le charme infini du renouveau. En juin commencent les sécheresses, la température s'élève, l'intensité de la chaleur augmente en juillet, elle atteint son maximum en août pour décroître avec septembre; elle se maintient même en octobre, quand les pluies d'automne se font par trop attendre. Pour le mois d'août, les moyennes obsci'vées varient entre 25 et 30 ; en général, elles sont plus basses sur la côte de l'ouest, où arrivent encore par Gibraltar les courants atmosphériques de rOcéan. Les températures extrêmes (exceptionnellement plus de/iO°) ne se soutiennent que pendant quelques jours, lorsqu'elles sont chauffées par le siroco, heureusement assez rare en été. Ce qui est plus fréquent et presque aussi pénible, c'est l'humidité occasionnée par la prédominance des vents d'est. Somme toute, même dans la saison la moins favorisée, la température n'est pas intolérable ; et il reste neuf mois de l'année pendant lesquels ce^climat du littoral est un des plus égaux, des plus doux et des plus agréables qu'il y ait au monde. Il fait les délices des Européens nomades, voyageurs, peintres, poètes ; mais les hygiénistes le jugent avec sévérité. La clémence perfide de ses hivers énerve, affadit l'organisme humain et le livre sans défense aux brutalités de la saison chaude. On ne peut pas dire d'une manière absolue que la côte de l'Algérie soit malsaine; elle n'est pas le siège de maladies spéciales ou d'endémies permanentes : mais ceux qui l'habitent longtemps éprouvent à la fin une diraiîution de vigueur physique et d'énergie intellectuelle. Wahl. 3

La région littorale forme une bande étroite; les rochers, les terrains accidentés qui la constituent presque partout sont arides, à peine revêtus par endroits d'une maigre végétation de broussailles. Les environs de quelques grandes villes tranchent sur ce fond un peu triste : près d'Alger, les dernières pentes du Sahel sont peuplées de propriétés de plaisance dont les arbres toujours verts semblent former une forêt continue ; dans tout le massif, les plantations de vignes se multiplient et donnent l'aisance à des villages longtemps misérables. Bône et Philippeville, Arzeu et Mostaganem ont également leur bordure de végétation. Vers les plages, dans les alluvions apportées par les petits cours d'eau, la culture maraîchère s'est établie : les vergers soigneusement entretenus, les carrés de légumes sans cesse travaillés, fumés, arrosés, approvisionnent les villes et envoient leurs primeurs à la métropole. Avec la pêche, voilà les ressources naturelles du littoral; la production agricole n'y trouve ni un terrain favorable ni un espace suffisant; il convient mieux à la vie urbaine , au monde des affaires , du commerce et des plaisirs.

Les plaines recouvrent une bonne partie de la surface du Tell; les unes sont immédiatement voisines de la côte (plaine de Bône, Mitidja, Mléta), d'autres sont situées assez loin dans l'intérieur des terres : ainsi la Medjana, la plaine de Bel-Abbès, la plaine d'Eghris. Presque toutes se développent dans le sens de la latitude, parallèlement aux chaînes de montagnes, entre lesquelles elles forment des sortes de couloirs. La répartition des saisons est à peu près la même que sur le littoral, mais les caractères climatériques offrent des ditTérences ; le rayonnement nocturne qui est intense détermine de brusques abaissements de température et des gelées, même au printemps. A Orléansville , à Bel-Abbès, à Batna, le thermomètre descend souvent à 0 et au-dessous pendant les mois d'hiver. Par contre, les chaleurs d'été sont très fortes ; la moyenne du mois d'août à Orléansville est de 26 degrés;

le maximum de 50 à Tombre est atteint presque tous les ans. A la vérité, Orléansville, bâtie au beau milieu de la plaine du Chélif, se trouve dans des conditions exceptionnelles ; les autres stations présentent des moyennes et des maxima moins élevés. Il convient d'ajouter qu'à température égale la chaleur des plaines, sèche et franche, se supporte mieux que l'énervante humidité du littoral.

Les plaines du Tell ont un rcaom d'insalubrité qu'elles méritent. Disposées en cuvettes, elles reçoivent toutes les eaux qui descendent des montagnes; ces eaux s'immobilisent dans les bas-fonds en lacs permane-^ts ou en marécages. Les grands courants atmosphériques, arrêtés et déviés par les hauteurs, ne viennent pas battre et balayer l'air; du sol fraîchement remué, des terrains détrempés, des eaux croupies, les miasmes sortent et se développent sous le soleil. Périodiquement, à partir des premières chaleurs jusqu'au nettoyage des grandes pluies, les fièwes sévissent. Leurs ravages sont aujourd'hui moins terribles que dans les premiers temps de la conquête, parce que depuis lors la face du pays s'est partout modifiée. Des travaux d'assainissement ont été exécutés de toutes parts ; on a desséché le lac Halloula^etles marais qui empoisonnaient la Mitidja; les marais de Bône, et ceux des environs d'Oran, et ceux de la Soummam, auprès de Bougie, et ceux de l'oued Boutan, au bas de Miliana, ont fait place à des cultures. Par des travaux qui ont encore besoin d'être complétés, on a conquis 13 000 hectares sur les eaux palustres du lac Fetzara; à défaut des plantations forestières qu'on y avait décidées d'abord, on se dispose à essayer des cultures fourragères qui achèveront l'œuvre d'assainissement. L'extension de la culture a eu aussi son influence : chaque laboureur, en enfonçant sa charrue.

1. A la suite de pluies exceptionnellement abondantes, le lac Halloula se reforme quelquefois. On a parlé, pour le dessécher définitivement, de conduire ses eaux à la mer au moyen d'un tunnel pratiqué sous le Sahel.

en plantant un arbre souvent au péril de sa vie, a combattu le bon combat; sous l'effort continu de ce conquérant pacifique, la nature ennemie cède et se civilise. D'immenses améliorations se sont déjà réalisées ; d'autres peuvent être poursuivies. Malheureusement, la puissance du travail humain ne va pas jusqu'à changer les formes mêmes du sol; quoi qu'on puisse faire, la plupart des plaines du Tell, étranglées entre des montagnes, ne seront jamais bien ventilées et par conséquent ne jouiront jamais d'une salubrité parfaite.

La population s'y porte cependant, parce que ces terrains bas sont les parties les plus fertiles de l'Algérie. L'humus arraché aux montagnes s'y est amassé en couches profondes; l'eau est en abondance, courante ou immobile, souterraine ou à la surface. Prairies, arbres fruitiers, plantes industrielles, on peut tout tenter. Mais la principale production est celle des céréales. L'ancien grenier de l'empire romain est toujours resté un marché à blé; même aux plus mauvais jours de l'anarchie turque, la régence faisait en grains un important commerce d'exportation. Aujourd'hui, les travaux d'irrigation et d'assainissement, la sécurité des transactions, la facilité croissante des débouchés et principalement les progrès de la culture européenne activent partout la mise en valeur du sol. La Mitidja, couverte de fermes et de florissants villages, est comme une autre Beauce. Sétif, au temps des moissons, est perdu au milieu d'une mer d'épis mûrs. A l'ouest, la large vallée du Ghélif ne donne encore qu'un rendement bien irrégulier; mais quand elle sera pourvue d'eau, comme ses voisines du Sig et de l'Habra, elle égalera leur prospérité. D'orient en occident, du nord au sud, le vieux sol fertile se réveille, chaque plaine est un centre agricole en pleine production ou n'attend plus pour le devenir que l'appel de la colonisation.

Il faut gravir les montagnes pour trouver dans le Tell de véritables hivers : la neige tombe chaque année à plu-

oieurs reprises, tapisse les pentes et séjourne parfois pendant des mois sur les sommets. Les basses températures sont presque continues de décembre jusqu'en avril. A Médéa, Aumale. Fort-National, Sétif, elles descendent souvent jusqu'à des froids rigoureux de 4 ou 5 degrés audessous de zéro. Les chaleurs sont moins tenaces que sur le littoral et dans les plaines, mais elles atteignent une redoutable intensité sous l'influence du siroco que reçoivent en plein les localités élevées. Les moyennes et les maxima du mois d'août, inférieurs à ceux des plaines, sont, à peu de chose près, les mêmes que l'on observe sur le littoral. Dans le cours de la saison froide au contraire, la température moyenne, qui est de 11° environ sur le httoral, diminue assez régulièrement à mesure qu'on s'élève dans le Tell. Ce climat n'est pas agréable, avec ses saisons tranchées et ses oppositions violentes; à des hivers relativement très froids, il fait succéder des étés presque aussi chauds que dans le reste de l'Algérie. Mais son àpreté est salutaire; il trempe et réconforte les tempéraments. La région montagneuse a cependant ses cantons insalubres : en Kabylie, par exemple, des vallées entières sont habitées par une population rachitique et maladive; profondément encaissées, mal aérées, engorgées de brouillards, elles reproduisent les mauvaises conditions des terres basses du Tell. Ce qui fait la salubrité d'une contrée, ce n'est pas son altitude absolue, mais sa position dominante par rapport aux pays qui l'avoisinent. Les sommets baignés dans l'air libre, les versants bien exposés face au vent, les plateaux dégagés sont toujours, quelle que soit leur hauteur, des sites favorables à l'habitat humain.

Le sol des montagnes est naturellement moins riche que celui de la plaine, vers laquelle le mouvement des eaux entraîne le meilleur des terres. Cependant il y a des parties fertiles; les céréales sont cultivées, et parfois, comme en Kabylie, une patience héroïque triomphe de la pauvreté

et des difficultés du terrain ; les bons pâturages ne manquent pas et nourrissent des chèvres, des moutons et des bœufs. Le fléau du déboisement n'a pas tout ravagé; beaucoup de pentes et de cimes sont encore peuplés de maquis toufTus et même de véritables forêts. A côté des essences forestières, les arbres fruitiers abondent et surtout Tolivier, richesse du pays kabyle. Par un effet de l'altitude, la végétation retarde sur celle du bas pays ; on retrouve là les plantes du midi et aussi du centre de l'Europe. Certains coins de terre rappellent les plus frais paysages de notre France, Médéa par exemple,, avec ses vignobles, ses fleurs et ses vergers, ou mieux encore Tlemcen. De cette vieille capitale, si intéressante par ses monuments artistiques et les vestiges de son passé, la vue s'étend sur un panorama de vallons évasés, de croupes arrondies, de plateaux fertiles où les arbres, oliviers, noyers, figuiers, térébinthes, pressent leurs feuillages variés, où de tous côtés circulent et murmurent les eaux courantes.

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