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CHAPITRE VI

Les hauts plateaux couvrent une étendue de onze millions d'hectares. Nettement délimités dans les provinces d'Alger et d'Oran, ils se confondent, dans la province de Constantine, avec le Tell et le Sahara ; leur plus grande largeur est donc à Fouest : elle mesure au maximum de 50 à 60 lieues. Le nom de hautes plaines leur conviendrait peut-être mieux; que Ton vienne du nord ou du sud, il faut gravir des montagnes pour accéder à cette vaste plateforme d'où l'on découvrirait, si la vue humaine était assez puissante, les deux immenses plaines du Sahara et de la Méditerranée. L'altitude moyenne varie entre 700 et 1000 mètres; le terrain a ses ondulations, mais hien moins vigoureuses que dans le Tell; les points culminants sont des buttes qui dépassent à peine le niveau général; les dépressions sont plus larges que profondes; presque partout de grands espaces ouverts développent jusqu'au fond de l'horizon leurs formes aplanies. Ce sont des steppes comparables à celles de la Russie, mais ressemblant encore mieux par tous leurs caractères physiques aux plaines qui s'ouvrent en Australie derrière les hauteurs du littoral.

Ce grand plateau médian a ses bords renflés en forme de bourrelet; les eaux qu'y déposent des pluies rares, mais torrentielles, ne trouvent d'écoulement ni au nord vers la Méditerranée, ni au sud vers le Sahara. Elles refluent

par des vallées laissées souvent à sec dans ces dépressions intérieures qu'on appelle presque indifféremment les chotts ou les sebkhas. Cinq grands chotts se succèdent dans la largeur des hauts plateaux ; les deux premiers, le Rarbi ou chott de l'ouest, le Chergui ou chott de l'est situés à plus de 1000 mètres d'altitude, se creusent dans les steppes de rOranie; souvent encaissés par de hautes rives, des chaussées sablonneuses assez instables les divisent et les traversent; le premier présente une longueur de 80 kilomètres et une largeur qui varie entre 7 et 20; l'autre est encore plus vaste : il a d'ouest en est lliO kilomètres sur une largeur de 10 à 20. La province d'Alger a aussi ses chotts accouplés, les deux Zahrès,qu'on distingue l'un de l'autre par leur position géographique ; ils sont situés un peu au nord de Djelfa, le Rarbi à une altitude de 857 mètres, le Chergui un peu en contre-bas, à 771. Leur étendue est notablement inférieure à celle du grand chott oranais ; celui de l'ouest ne mesure que /i5 kilomètres en longueur, avec une largeur de 5 à 11; celui de l'est, large en moyenne de IZi, n'a que 36 kilomètres dans le sens de la latitude. La province de Gonstantine possède plusieurs chotts dans sa partie saharienne, et un seul sur ses hauts plateaux : le Hodna ou chott- es-Saïda ; de forme allongée, son développement d'ouest en est est de 75 kilomètres; du nord au sud, il a entre 7 et 18. Sur ses bords et sur les affluents souvent importants qui lui amènent leurs eaux : oued Chellal, oued Msila, oued Chair, oued Bou-Saada, des ruines attestent l'occupation et la culture romaines.

Le chott n'est pas plus un lac que l'oued n'est un fleuve. Le Hodna et le Chergui ressemblent encore moins à des nappes comme le Léman ou l'Ontario, que le Chéiif au Rhône. L'eau du chott est peu profonde, vaseuse, saumâtre, jamais potable ; en été, quand les oueds languissants se perdent en route, le soleil a bientôt fait de tout tarir. L'évaporation laisse alors à sec d'épaisses couches de sel dontles efflorescences blanchâtres présentent, quand

ïa lumière s'y joue, l'éblouissant éclat d'une mer de glace. Une légende arabe explique à sa manière la formation des chotts; bien avant l'ère du Prophète, les peuples idolâtres qui vivaient en ce pays voulurent avoir une mer. Ils se mirent à creuser, pendant que de longues caravanes s'en allaient puiser dans des outres l'eau de l'Océan. En ce temps-là, Dieu n'aimait pas qu'on se permît de retoucher son œuvre; il se fâcha tout rouge, comme pour la tour de Babel. Il fit périr cette nation téméraire, détruisit ses villes et laissa subsister en témoignage de l'impuissance humaine les chotts, grossières ébauches d'un Océan manqué. En réalité, la salure des chotts provient de ce que les sels contenus dans les eaux courantes, et empruntés par celles-ci aux terrains traversés, s'y déposent par suite de l'évaporation. Ils ne sont donc pas d'origine marine; ils sont le dernier reste des vastes nappes lacustres qui, aux âges préhistoriques, ont occupé ces contrées; la région de l'Atlas avait alors un autre climat, d'épaisses forêts couvraient les montagnes, les pluies étaient plus abondantes et plus fréquentes, de vraies rivières coulaient dans les vallées. L'éléphant, le bœuf zébu trouvaient à vivre dans ce pays boisé et humide.

Maintenant,les hauts plateaux, secs et dénudés, ont un climat extrême, à caractère continental. Les écarts de température sont énormes entre les saisons, bien plus, entre les différentes heures du jour. Sur ces grandes plaines unies, sans abri et sans ombre, l'ardeur du soleil tombe de tout son poids ; mais à peine le jour a-t-il baissé que le sol rayonnant librement renvoie toute la chaleur reçue. A Géryville, on relève dans les vingt-quatre heures des minima de 0 et des maxima de 35. Les hivers sont rigoureux, beaucoup plus que dans le Tell; la neige tombe à partir de décembre et séjourne quelquefois pendant janvier et février; le thermomètre descend alors jusqu'à 10 ou 11 au-dessous de zéro; mars et avril donnent encore des moyennes assez basses, puis Tété survient et suit

comme partout sa marche ascendante. Le mois le plus chaud paraît être juillet plutôt qu'août; quand le siroco souffle, la température dépasse 40; mais la fraîcheur produite par le rayonnement nocturne ramène les moyennes entre 20 et 25. Incommode souvent et pénible, le climat des hauts plateaux n'est pas insalubre; les populations indigènes qui y vivent sont plus vigoureuses et plus saines que les habitants du Tell; dans les postes français les garnisons sont exemptes des endémies et des fièvres*; les corps expéditionnaires ne sont éprouvés que par les fatigues. Il n'y a point de malaria sur ces plateaux découverts où tous les vents peuvent se donner rendez- vous; le moindre courant se développe et se propage sans rencontrer d'obstacles; là, il n'y a point de stagnation dans Tatmosphère, l'air qu'on respire est vivant.

Les premières colonnes qui s'aventurèrent dans cette région lui donnèrent le nom de petit désert. Aujourd'hui encore, dans ce pays presque vide d'habitants, l'appellation se justifie. Cependant le sol !n'est pas absolument] stérile; ap:^ès les pluies, il se revêt d'un tapis de végétation; des plantes vigoureuses, des labiées comme le thym, des salsolacées comme le guettaf, assez tenaces pour résister à la sécheresse, donnent en toute saison une pâture aux troupeaux. Une graminée précieuse attire vers ces contrées longtemps dédaignées l'effort de l'industrie européenne. Le halfa, Stipa tenacissima^ recouvre une grande partiede la surface des plateaux^; il abonde surtout dans la province d'Oran, où s'étend depuis Sebdou, Daya et Saïda jusqu'aux chotts l'immense mer de halfa. Sa tige sert à fabriquer des nattes, des cordages, voire des tissus ; mais ce qui lui donne sa vraie valeur, c'est l'emploi qu'en fait comme matière première la papeterie. Le halfa, cueilh à la main, botlelé sur place, puis comprimé en balles, est expédié versla côte où des acheteurs étrangers, principalement des Anglais,

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