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CHAPITRE III

D'après les relevés administratifs, les forêts occupent en Algérie nne superficie de 3 056 000 hectares. Ce n'est pas là le pays sans bois dont on parlait dans les premiers temps de la conquête; il faut pourtant convenir que la proportion des surfaces boisées est assez faible : elle ne représente guère que la vingtième partie de l'étendue totale, tandis qu'en France elle est d'un sixième. A vrai dire, l'évaluation actuelle n'a rien de définitif; pendant de longues années on n'aura que des chiffres approximatifs : « C'est à vue d'oeil, au pas de cheval ou bien au moyen de la boussole et de la planchette, sans triangulation préalable, que le périmètre des forêts a été tracé. »

Les trois quarts environ des boisements sont situés dans la région tellienne, le reste sur les hauts plateaux et les versants sahariens. En 1902, sur 2 216 000 hectares soumis au régime forestier, 1 065 000 se trouvaient dans le département de Constantine, 602 000 dans le département d'Oran, et 5/i9 000 dans celui d'Alger. C'est le département de Constantine qui est le département forestier par excellence.

Dans le principe, toutes les surfaces boisées étaient

1. Voy. : Ad. Combe, Les forêts de VAlgérie. — Ad. Combe, Région du chêne-liège en Europe et dans V Afrique septentrionale. — J. Ferry, Le gouvernement de VAlgérie. — Burdeau, L'Algérie en 1891 . — Jonnart, Rapport sur le budget de VAlgérie pour 1893. — Lamey, Le chêneliège, 1893. — Notices sur les forêts de cèdres et les forêts de chênes-liège de VAlgérie, 1894. — Henri Lefebvre, Les forêts de VAlgérie, Alger, 1900. — Exposés annuels de la situation générale de VAlgérie.

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considérées comme appartenant à l'État; plus tard, Texécution du sénatus-consulte de 1863 en a attribué une partie aux groupes indigènes; des dotations forestières ont été accordées à des communes européennes; enfin des forêts, d'abord données en concessions, ont été ensuite cédées en toute propriété. Ainsi se sont constitués, à côté du domaine de l'État, un domaine communal et un domaine particulier. 21Zi5 000 hectares appartiennent à l'État, 671 000 à des communes européennes ou à des particuliers. Les bois domaniaux ou communaux sont soumis au régime forestier, mais 365 000 hectares, situés dans le Sud, sont laissés à la surveillance de l'autorité militaire.

Les essences les plus répandues sont le pin d'Alep, qui peuple plus de 500 000 hectares, le chêne vert, qui en couvre Zi60 000, le chêne-liège, qui s'étend sur plus de Zi26000, le thuya sur 96 000, le chêne-zéen sur 48 000, le cèdre sur 28 000, le pin maritime sur 1 500 environ. Le reste est occupé par l'olivier sauvage, le pistachier, l'eucalyptus, le caroubier, le genévrier. Le chêne-liège, le chêne vert, le chêne zéen, le cèdre se trouvent surtout dans le département de Constantine, le pin d'Alep dans celui d'Alger, le thuya dans celui de Constantine. Toutes ces essences sont susceptibles d'utilisation. Le chêne-liège fournit le liège du commerce et, quand il n'en peut plus produire, on tire encore parti de son écorce, riche en tannin, et de son bois pour le chauffage. Le bois du chêneliège, dur et élastique, sert au charronnage, à la confection des manches d'outil solides. Le chêne zéen, compact, d'un grain serré et homogène, est utilisable pour la tonnellerie, les constructions navales, les traverses de chemin de fer. Le pin d'Alep donne des résines, des bois de charpente, des poteaux pour télégraphes. Le cèdre atteint jusqu'à 20 mètres de haut, avec une circonférence de 5 à 6, on y taille des pièces de charpente de longue portée; peu noueux, il se coupe et se rabote avec facilité et donne

un excellent bois de menuiserie et d'ébénislerie. Le thuya, bien qu'il ait perdu de son prix, est toujours recherché pour rébénisterie de luxe. Parmi les autres essences, les unes peuvent être mises en coupe pour la charpente, la menuiserie, l'ébénisterie, le charronnage, d'autres, comme Folivier et le caroubier, peuvent être cultivés comme arbres industriels, d'autres enfin, telles que l'eucalyptus, assainissent par la rapidité de leur croissance les terrains paludéens.

Les forêts de l'Algérie ont eu certainement, dans un passé peut-être lointain, une étendue beaucoup plus considérable que de nos jours. Il ne convient sans doute pas <le prendre tout à fait à la lettre Taffirmation de cet historien du x*" siècle, d'après lequel tout le pays, de Tripoli à Tanger, n'aurait été qu'un ombrage continu. II y a une forte part d'exagération dans l'opinion qui attribue an seul déboisement l'assèchement progressif de toute la région nord-africaine. Toutefois, même en n'admettant pas comme bien démontrée l'influence déterminante des forêts sur la précipitation des pluies, on ne peut nier Telficacité de leur présence pour la consolidation des terrains en pente, l'eramagasinement naturel des eaux pluviales, la formation et le débit régulier des sources. Le régime des eaux, surtout dans un pays à la fois très sec et très accidenté comme l'Algérie, dépend donc en grande partie, sinon de l'étendue, au moins de l'état et de la position des boisements. Il n'est nullement excessif de dire que la conservation des forêts, leur reconstitution sur un certain nombre de points déterminés s'imposent comme une nécessité de salut pubUc.

Le programme général de reboisement établi en 1885, à la suite d'une enquête conduite par le service forestier, évaluait à 103 000 hectares la contenance des terrains à reboiser, et à 17 millions la dépense qu'entraîneraient l'acquisition de parcelles appartenant à des particuliers et les frais de boisement proprement dits. Or les crédits

annuels dont on a pu disposer depuis lors pour cette afffectation, en y comprenant les travaux d'entretien et les travaux neufs, se sont tenus jusqu'en 1892 aux environs de 50 000 fr. En 1901, on a dépensé 69 000 fr. L'œuvre du reboisement n*est donc pas près d'aboutir.

Des mesures énergiques, presque draconiennes, ont été prises pour protéger les forêts contre la dévastation et surtout contre l'incendie. Pendant les quatre mois de grande chaleur, il est absolument défendu, même aux propriétaires, d'apporter ou d'allumer du feu à une distance des massifs moindre de 200 mètres; il est interdit, dans un rayon de k kilomètres, de brûler les broussailles ou les végétaux sur pied. Dans les régions forestières les indigènes sont astreints à un service de surveillance. En cas d'incendie, si les coupables demeurent inconnus, la forêt est fermée pour six années, même aux usagers, des amendes collectives sont frappées sur les tribus du territoire; quand les incendies dénotent un concert préalable, on les assimile à des faits insurrectionnels et ils peuvent entraîner l'application du séquestre sur les populations incriminées. Cette législation, souvent appliquée dans toute sa rigueur, n'a pas réussi à empêcher les incendies. De 1891 à 1900, on n'en a pas compté moins de 2 937, ayant parcouru 932 000 hectares et causé des dommages évalués à plus de 39 millions. On avait pu constater une période d'accalmie depuis 1898 ; malheureusement, en 1902, les incendies, sans atteindre l'importance de ceux de 1881 et de 1892, qui ont parcouru respectivement 169 000 et 135 000 hectares, ont encore dévasté 80000 hectares. Beaucoup sont dus à des causes fortuites, à l'incurie des indigènes, ou à la négligence de certains colons et concessionnaires européens, sûrs d'être amplement dédommagés par l'application de la responsabilité collective. Il n'en est pas moins vrai qu'un très grand nombre des incendies étaient après enquête attribués à la malveillance.

Nous avions, cédant à la manie assimilatrice, transporté en Algérie notre code forestier de 1827, qui n'a pu prévoir les conditions si particulières où ce pays se trouve placé, ni les besoins impérieux et les habitudes séculaires de ses habitants. L'habitation en forêt, le labourage en forêt même dans les espaces vides, le pâturage en forêt, souvent indispensable à l'existence du troupeau, sont devenus des délits. Jules Ferry, le premier, dans son magistral rapport sur le gouvernement de l'Algérie, a dénoncé ce régime, sous lequel 96000 procès-verbaux ont pu être dressés entre 1883 et 1890 et les condamnations pécuniaires d'une seule année montera 1 600 000 fr., sous lequel le gouvernement de 800 000 individus est en fait aux mains de l'administration forestière ou plutôt de ses agents subalternes, dont Tautorité dégénère souvent en une intolérable tyrannie. Ce régime est à la fois inique, puisqu'il inflige à toute une population des souffrances imméritées; impolitique, puisqu'il amasse contre nous des colères et des haines; absurde, puisqu'on provoquant les représailles destructrices des opprimés, il ne tend à rien moins qu'à l'anéantissement de ces mêmes forêts qu'il prétend protéger. Il est temps d'y mettre fin. « Il faut à l'Algérie son code forestier, non le nôtre. » La réforme a été réclamée par les voix les plus autorisées, elle a été préparée par les travaux d'une commission spéciale instituée à Alger, dont les propositions ont été approuvées par le conseil supérieur de gouvernement. Ce code forestier algérien, promulgué par la loi du 21 février 1903, s'est efforcé de tenir compte des mœurs des indigènes ainsi que des intérêts de l'industrie pastorale, dans la mesure où ces mœurs et ces intérêts sont compatibles avec la conservation des forêts; il attribue de préférence aux groupes européens ou indigènes riverains des forêts la location des pâturages, constitue en cas d'absolue nécessité de nouveaux droits d'usage en faveur des groupes indigènes déplacés pour les besoins de la colonisation, permet au gouverneur d'auto-

riser le parcours des moutons dans certaines forêts, et même, en cas d'événements calamiteux, d'ouvrir d'urgence les cantons défeusables au parcours temporaire des troupeaux (art. 71), réduit les restrictions apportées à la construction d'habitations et d'établissements industriels près des terrains forestiers, permet aux propriétaires indigènes ou européens de défricher ks broussailles comprises dans les périmètres forestiers, moyennant certaines garanties.

Il ne faut pas espérer que l'application de cette loi nouvelle mette fin comme par enchantement aux incendies de forêts, qui ne sont trop souvent que la dernière forme de l'insurrection. Son application ne dispensera nullement l'administration des forêts d'une active surveillance* Elle était, il y a seulement quelques années, hors d'état de l'exercer, faute d'un personnel suffisamment nombreux et outillé. En 1891, Auguste Burdeau constatait qu'elle ne disposait que de 37Zi gardes du service actif pour surveiller 1680 000 hectares. Grâce aux relèvements de crédits qu'il fit adopter et qui ont été continués depuis, ce nombre avait pu être presque doublé en 1893, et l'étendue moyenne des triages ramenée de 4 500 à 2 000 hectares pour les forêts ordinaires, à 1 000 pour les forêts de chênes-lièges \ Mais il a été de nouveau réduit dans ces dernières années. La construction de maisons forestières, qui permet d'en loger au moins une partie au milieu de leurs triages, l'ouverture de chemins et de sentiers forestiers rendent leur tâche plus facile et leur action plus efficace.

Ce qui n'importe pas moins que la conservation des forêts, c'est leur utilisation. Alors qu'en France un domaine d'un million d'hectares rend 25 millions pour une dépense de 13, les forêts algériennes, en 1890, ne donnaient qu'un revenu de 490 000 fr. pour une dépense de 1 810 000 fr.

1. Les garderies de France ont une étendue moyenne de 600 à. SCO hectares.

Depuis lors, la situation s'est modifiée, le rendement s'est élevé à 870 000 fr. en 1893, à 738 000 fr. en 189/i, à 2552000 fr. en 1901. Le revenu des forêts domaniales suit une marche ascendante, qui justifie pleinement les sacrifices que rÉtat d'abord, la colonie ensuite ont consentis dans ces dernières années pour la mise en valeur de ce domaine. La gestion fut longtemps beaucoup trop parcimonieuse. « Il y a une façon infaillible, en sylviculture, comme en agriculture, de gaspiller son argent, c'est d'en dépenser trop peu *. )) Parmi les forêts de l'Algérie, il en est qui donnent un produit utilisable sur place et d'une vente assurée au dehors, ce sont les forêts de chênes-lièges. L'État ne les possède plus tout entières; il en a concédé, puis aliéné 170 000 hectares à des conditions véritablement dérisoires ^ Mais il lui reste encore 280 000 hectares. On estime qu'une fois mise en plein rapport cette partie du domaine est susceptible de produire un revenu net annuel de 8 à 10 millions ^ En réduisant même de moitié cette évaluation, on voit que, bien exploitées, les seules forêts de chênes-lièges suffiraient à couvrir les dépenses du service forestier, et fourniraient par surcroît les ressources nécessaires pour mener à bien, dans l'espace de quelques années, l'œuvre du reboisement.

Les emplois du liège sont très variés, la demande va en croissant; comme l'aire de production, limitée au bassin méditerranéen, est assez étroite, et que les boisements existant à l'étranger ne paraissent pas en voie d'accroissement, les forêts de chênes-liège d'Algérie constituent pour la colonie un actif important, susceptible de plus-value considérable. La mise en valeur par démasclage ne date réellement que de 188/i; dans ces dernières années, les travaux ont été poussés activement, et dans trois ou quatre ans le travail de démasclage sera terminé.

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