V. Duruy, t. IV
préteurs. Du litr« de leur gouverneur elles s'appelèrent provinces prétoriennes.
Restaient au Sénat et au peuple les provinces pacifiées, celles qui n'avaient de troupes que ce qu'il en fallait pour y fairç la police et Tordre. Confiées à des gouverneurs annuels que nommait le Sénat et qui, comme les légats impériaux, étaient d'anciens consuls ou d'anciens préteurs, mais avaient tous indistinctement le litre de proconsuls, les provinces du Sénat et du peuple portaient le nom majestueux de proconsulaires.
Il y eut pourtant une exception à cette règle fondamentale : des deux grandes provinces du Sénat, l'Asie et l'Afrique, provinces consulaires, c'est-à-dire dont le gouverneur devait avoir passé par le suprême honneur du consulat, Tune, la province d'Afrique, était province frontière et province militaire : elle avait une armée. Et, de fait, si l'Afrique propre, l'ancien territoire de Carthage, était tranquille et pacifiée, la Numidie, TAfrique nouvelle, qui venait d'être reprise à Juba et annexée à la province proconsulaire, contenait sur certains points une population indigène toujours remuante et sujette à caution; de plus, province frontière, elle était des plus exposées aux incursions des nomades. Il était donc logique et nécessaire de la pourvoir de troupes et d'y maintenir une armée permanente. C'est ce que fit Auguste, en y plaçant, dès l'origine, cette légion troisième Augusta qui allait associer ses destinées à la vie même de la province, ainsi que ces troupes auxiliaires que Rome savait si bien grouper autour de chacune de ses lésions, et qui devraient ici, en donnant la main aux fameux légionnaires d'Afrique, constituer le corps d'occupation. La province d'Afrique se trouva ainsi être la seule province iiénatoriale qui disposât d'une véritable armée; elle fut, par 5xception, province militaire, la seule dont le gouverneur tînt ses pouvoirs, non point de l'empereur, mais du Sénat Bt du peuple, comme l'empereur lui-môme. Seul des pro-
•2:}4 LK HROCONSUL D AFRIQUE
('r)iisiils sénatoriaux . Je gouverneur d'Afrique avait sous ses ordres de grands rassemblements de troupes; seul il avait à la fois, comme Tempereur, un imperium militaire et un imperium judiciaire; seul il portait, avec la robe sénatoriale, Tépée et le paludamentum militaire ; seul il pouvait, après une victoire, être, comme au temps de la république, proclamé par ses soldats imperator *.
11 y avait là, dans ce commandement de Tannée d'Afrique i confié à un proconsul sénatorial, une anomalie dont Auguste ^ s'était assurément rendu compte et qui ne s'explique point seulement par des nécessités militaires. Sans doute TAfrique, la sauvage et turbulente Afrique, ne pouvait point se passer de troupes ; mais l'empereur n'étail-il pas le maître de faire d'elle comme des autres provinces militaires, de la retirer au Sénat et de la placer dans son lot impérial? Et ne pouvait-il point encore, comme avait fait César et comme fera Caligula, tailler dans les possessions de Rome en Afrique d(îux provinces distinctes, dont Tune eût été plutôt, comme nous dirions aujourd'hui, une sorte de gouvernement civil et qu'il eût confié au Sénat, et l'autre plus particulièrement un gouvernement militaire et qu'il aurait gardé pour lui? Je crois donc voir là, chez le prince, quelque ménagement et (fuelque affectation de déférence et d'égards pour cette vieille assemblée du Sénat. Auguste ne voulut point sans doute, dans ce partage des provinces, paraître tout à fait spolier et comme découronner les Sénateurs; il ne voulut point leur enlever tous les grands et nobles commandements; et, afin de réserver à Tun de leurs représentants les plus illustres une situation tout à fait considérable, il laissa au proconsul d'Afrique, par une exception toute flatteuse, le commandement civil et militaire dans toute sa plénitude
1. Aussi, pendant la longue insurrection de Tacfarinas, voit-on \^ proconsuls d'Afrique obtenir plusieurs fois ce glorieux litre, la perf^ n'étant faite sous leurs auspices : par exemple, en l'an 23 de notre ère, l'oncle de Séjan, Junius BIîbsus. (Tac, Ann,, III, 74 ; IV, 17-33.)
et toute son étendue, le pouvoir militaire à la fois et judiciaire, autrement dit le double imperium *.
Cette délégation spéciale, qui constituait dans le système gouvernemental une si intéressante anomalie, se continua sous les règnes d'Auguste et de Tibère.
Ce n'était guère en effet le moment de remanier la situation politique de la province d'Afrique, ni d'amoindrir les pouvoirs de l'homme, quel qu'il fût, qui en était le gouverneur. Rome est aux prises avec Tacfarinas.
Tacfarinas est un Numide, déserteur des armées romaines, où il a servi comme auxiliaire : il réunit d'abord, pour le vol et le butin, des bandes vagabondes, des malfaiteurs accoutumés au brigandage; bientôt il les discipline; il en fait une façon d'armée, les range sous le drapeau, les distribue en compagnies : hier chef d'une bande d'aventuriers, aujourd'hui général des Musulans ^. Ces nomades du désert entraînent à leur tour quelques peuplades maures, avec un Mazippa pour chef. Le plan de campagne est fort habile : Tacfarinas garde avec lui l'élite de ses hommes, les arme à la romaine, les habitue au camp, en fait une infanterie solide et disciplinée; Mazippa, avec ses hordes légères, répandra partout l'incendie, les assassinats, la terreur. Tentative prématurée : le proconsul d'Afrique, un Furius Camillus, rassemble sa légion et ses auxiliaires et les mène droit à l'ennemi; la légion au centre; sur les flancs, les cohortes légères et deux ailes de cavalerie. Cette poignée
1. tt Que de soins, dit M. Duniy, à propos de ce partage des provinces, pour relever k tous les yeux les officiers du sénat et pour laisser dans 1 ombre ceux de l'empereur, pour donner aux uns le pouvoir sans les honneurs, aux autres la représentation et l'éclat qui consolent et satisfont les ambitions caduques ! »
2. Les Musulans habitaient au pied des monts Aurès. C'étaient, entre les indigènes, un des peuples, une des confédérations les plus rebelles. Une inscription de Guelma, 2715, nous les montre sous les ordres d'un préfet militaire spécial : T. Flavius Macer^ prœfectus gentis Musulamiorum. Ils occupaient, dit le savant capitaine Ragot, les environs de Batna, toute la région nord de l'Aurès, et le territoire actuel des Haracla.
(l'horaines alléclie renncini; il ose espérer la victoire : il esi vaincu.
Cette année môme, il renouvelle la guerre et change de tactique. Il ne fait plus que de simples courses, des razâas, dont la vitesse le dérobe à toutes les poursuites ; il va, saccageant les villages, et ramasse un butin considérable; même, un jour, il ose venir bloquer une cohorte romaine ; elle sort en bataille ; il la repousse au premier choc et la met en fuite *. Il s'enhardit alors jusqu'à venir s'attaquer à la garnison de Thala ^; L. Apronius, successeur de Camillus, est accouru au bruit de ces premiers succès ; indigné, il a décimé la cohorte infâme, et l'exemple est si efficace qu'un détachement de cinq cents vétérans suffit à battre et à disperser les bandes de Tacfarinas. L'habile Numide en revient alors à la tactique qui lui réussissait si bien ; il court la campagne, et — je ne sais comment traduire la frappante expression de Tacite, qui, d'un mot, nous a peint toutes les guerres africaines, la guerre africaine, pour mieux dire — spargit bellum, il éparpille la guerre, il la montre partout, se dérobant dès qu'on le presse, et revenant bien vite à la charge. Tant qu'il suivit ce plan, il se joua des efforts de l'armée romaine, qui se fatiguait vainement à le poursuivre. Mais, lorsqu'il descendit des montagnes vers le littoral, embarrassé de son butin, il lui fallut s'assujettir à des cam-
1. Peut-être auprès du ruisseau de Lambèse, appelé le Pagyde dans les Actes des martyrs.
2. « Thala n'a pas changé de nom. C'est la moderne Thala, dans le bassin supérieur de Toued Serrai, affluent de droite de l'oued Mellègue, qui lui-même se jette dans la Medjerdah, également à droite. Grenville Temple y a reconnu d'immenses ruines, oppidum magnum et opulentua^t que M. Guérina visitées et décrites (Foy. en Tun., t. le»"^ p. 338-341). Thala est à 150 kilomètres à vol d'oiseau au sud du cap Roux et de la Calle, même méridien. Salluste place Thala à 50 milles du fleuve le plus voisin; cependant un cours d'eau, l'oued Haïdrah, est peu éloigné de Thala ; les mots de Salluste sont sans doute une faute des manuscrits. 11 n'y a pas de \illes qui aient pu se trouver dans cette région k 50 milles, c'est-à-dire k 74 kilomètres, d'un cours d'eau important. » (Duruy, d'après une note de M. Ernest Oesjardins.)
pements fixes. Là, le fils du proconsul, avec sa cavalerie, ses cohortes auxiliaires et les meilleurs marcheurs d'entre les légionnaires, Tatteignit, le battit et le rejeta dans le désert.
Mais bientôt il a reparu : un message de l'empereur informe le Sénat que Tacfarinas a recommencé ses attaques ; il importait que Ton désignât un proconsul qui sût la guerre et dont la vigueur physique supportât les fatigues d'une telle expédition. Junius Blaesus est nommé; il reçoit de l'empereur les instructions suivantes : Tacfarinas a poussé l'insolence jusqu'à envoyer au prince une ambassade, demandant un établissement pour lui et pour son armée, ou menaçant d'une guerre interminable. Blaesus devra offrir l'impunité, Vamam^ dirions-nous aujourd'hui, à ceux qui mettraient bas les armes, mais s'emparer du chef, à quelque prix que ce fûl.
En effet, un grand nombre d'insurgés demanda l'amam. Quant à ceux qui tinrent bon, Blaesus leur opposa leur propre genre de guerre. Moins solides que les troupes romaines, et meilleures pour les coups de main et les escarmouches que pour le vrai combat, les troupes de Tacfarinas couraient le pays et se montraient par bandes, faisant la guerre de surprise et d'embuscade, et insaisissables elles-mêmes. Blaesus organisa trois colonnes mobiles, qu'il lança dans trois directions. L'une ferma les passages du côté de Leptis, empêchant ainsi le pillage des riches pays du littoral et la fuite dans le sud chez les Garamantes * ; l'aulre fut chargée de protéger tout le pays de Girta ; au centre, le général en chef s'avança, établissant de distance en distance des postes fortifiés, des blockhaus, harcelant et serrant l'ennemi de toutes parts, en tête, sur ses flancs, sur ses derrières. Il lui fit ainsi le plus grand mal. Il put alors subdiviser encore ses trois colonnes en un bon nombre de détachements, dont il donna le commandement à des centurions éprouvés, et qui incessamment, été