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Plus tard, la fondation des colonies servit souvent, entre les mains habiles de Taristocratie, d'expédient-politique contre les crises du forum, et fut comme un dérivatif des turbulentes ardeurs du peuple*; ou bien, comme dans les généreux projets des Gracques, elle devint un remède social, une réparation des vieux abus et des scandaleux privilèges, et le soulagement des misères plébéiennes. D'ailleurs ces colonies nouvelles, nées d'autres inspirations que les premières, mais implantées comme elles en plein pays conquis, remplissaient encore leur office de camps d'observation et de points stratégiques. Installés solidement au milieu du territoire ennemi, ces colons de la politique étaient encore des sentinelles romaines.
Enfin, il n'y eut plus en Italie de région qui inspirât de craintes et qui nécessitât de précautions militaires, mais cet autre danger se révéla des misères et des ruines privées que traînent à leur suite la guerre même heureuse quand elle est permanente, et l'excès des obligations militaires où elle contraint les citoyens sans fortune ; puis éclata ce fléau plus grand encore des soldats embauchés par les généraux ambitieux, des vétérans rappelés pour
1. u Romae intérim multiplex seditio erat : cujus leniendse causa
coloniam in Volscos deducendam censuerant. » (T. Liv., V, 24.) —
(( Jamque haud procul seditione res erat^ cujus leuiendae causa, postulante nullo, largitor voluntarius repente senatus fadus, Satricum coloniam duo millia civium romanorum deduci jussit. » (T. L., VI, 11.) — <( ... ut beneûcio prœvenirent desiderium plebis, de colonia deducenda Cales retuleruût. » (T. L., VllI, 16; etc., etc.)
AtA!h:-^ROP0d vit
la guerre civile, et qui, au lendemain de la victoire, réclament insolemment la récompense promise ; les colonies militaires satisfirent à ces nouveaux et déplorables besoins. Licencié après de longues campagnes, le soldat-citoyen ne rapportait pas de ressources durables à un foyer que l'absence avait appauvri, et ne retrouvait plus dans une paix tardive son gagne-pain d'autrefois. La concession d'un lot de terre devenait donc nécessairement pour lui le refuge d'une vieillesse indigente et comme une légitime pension de retraite. Pour les compagnons d'armes de Marins et de Sylla, de César et d'Auguste, les champs qu'on arracha aux paysans de l'Italie furent le salaire de leur bravoure fratricide et la prime de leur rengagement sous de criminels drapeaux i. Après les colonies de citoyens, les colonies de pauvres; après celles-ci, les colonies de soldats.
1. La première idée de ces colonies militaires, et ceci n'a rien que de très yraisemblable^ parait remonter à Scipion TAfricain. Il emmène en Sicile 7000 volontaires : T. L., XXVIII, 45 et 46. Après la guerre^ il faut penser à eux. On s'occupe d'eux au sénat en 201 : « de agris militnm ejus decretum , ut^ quot quisque* eorum annos in Hispania aut in Africa militasse! , in singulos annos bina jugera acciperet. » (T. L., XXXI, 4 et 49.) Dès 548, Scipion avait installé en Espagne^ à Italica, ceux de ses vétérans qui voulaient rester dans le pays. Mais c'est de Marins que date réellement l'ère des colonies militaires. « Ipse interea milites scribere non more majorum, neque ex classibus, sed uti cnjusqne Inbido erat, capite censos plerosque. Id factum alii inopia bonorum, aliiper ambitionem consulis memorabant; quod ab eo génère celebratus auctusque erat : et homini potentiam quœrenti egentissumus quisque opportunissumus.., » (Sali., Jug., 86.) Marins n'eut garde d'oublier de lels alliés ni de pareils services ; la guerre des Cimbres avait été rude et peu productive : Marins fit ressusciter par Saturninus les lois •agraires des Gracques : 654. On retrouve trace, en Gampagnie et dans la Corse, de ces colonies de Marins. (Pline, H. 2V., iïl, 9 et 12.)
Vlll ÀVANt-PÀOPOS
Les Phénîcîens, ennemis de la guerre et spéculateurs pacifiques, ne purent ni ne voulurent fonder de colonies militaires : ils eurent simplement des comptoirs, des points de relâche bien choisis, des escales, des quartiers réservés dans quelques grandes villes. Ils ne se piquèrent point d'autre honneur que d'être comme les fournisseurs du monde antique tout entier et les pourvoyeurs des nations : ils approvisionnaient l'univers. Ils ne furent guère, comme on l'a dit, que les courtiers d'une civilisation qui avait son centre à Babylone *. Que leurs caravanes et leurs flottes aient en même temps colporté d'Orient en Occident les premiers rites, les arts naissants, les institutions primitives; que ces actifs négociants aient puissamment servi la cause des progrès de l'esprit humain, nous n'avons point lieu sans doute de leur en être très reconnaissants : ils faisaient surtout leurs affaires *.
Ce monopole du négoce, Garthage le conserve et le développe ; mais elle ose davantage : elle appuie par la force, elle soutient et propage par les armes sa domination commerciale. Toutefois la guerre fut surtout pour elle une entreprise financière, la conquête une opération de commerce, la domination un trafic, un système d'exploitatioUé Non que cette perfide Albion d'autrefois n'ait eu ses vrais et
1. E. Kenaa, Histoire génétak des tangues sémitijués, Uv. U, ch. i.
2. Prévost-Paradol, Essai sur rhistoire universelle : L'Orient, leâ Phéniciens. Voir également de brillantes pages de M; Duruy : t. pr, p. 415, sq.
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ardents patriotes, ses hommes et ses hernies héroïques ; mais cette terrible alternative que lui apportètent un jour, cachée dans les plis de leurs toges, les ambassadeurs de Rome, ces grandes questions redoutables où les nations modernes ne se décident pas sans frémir, où elles mettent de leur cœur, de leurspassions, de leurs entraînements, parce qu'elles devront aussi y mettre de leur sang, Carthage^ prodigue de ses mercenaires, les pesait plutôt au poids de Tor et de l'argent, et elle y prenait un parti sur des raisons de chiffres et des calculs de plusvalue *.
La Grèce, « comme un vase qui déborde, » répan* dit ses enfants sur les rives de Sicile et d'Italie, sur les côtes de la Thrace et de l'Asie Mineure, en Afrique, en Espagne, en Gaule, les uns fuyant la pauvreté, des terres insuffisantes, des murailles devenues trop étroites ; d'autres, les maux de l'in-
1. PrévoBt-Paradol, Essai déjà cité : Carthage. Voir les conclusions éloquentes de M. Durny : t. II, p. 140, sq. Les empires que le commerce seul a créés reposent sur une base fragile : et il montre cette ruine ou cet affaissement successifs de la Phénicie, de Venise, de la Hanse, de la Hollande, enfin du Portugal et de l'Espagne . « Un jour, le nouveau monde, placé entre l'Europe et rOrient, héritera peut-être de la prospérité commerciale de TAngleterre. »
Quel progrès Thumanité doit-elle à Carthage? se demande*t-il. qu'a-t-elle laissé, même sur cette terre d'Afrique? Ni un monument, ni un livre; des institutions qui demeurent un problème, des arts informes. « Le souvenir d'une brillante fortune commerciale, d'une religion cruelle et de circumnavigations hardies, quelques fragments de voyages, quelques recettes d'agriculture.... enfin l'honneur d'avoir arrêté durant uii siècle les destinées de Rome, et, à la dernière heure, le généreux exemple d'un peuple entier refusant de survivre à la patrie, voilà l'héritage de Carthage. La Grèce et Rome nous ont légué autre chose. » Et l'historien répète le mot de Chateaubriand : Une foule de vertus tiennent aux armes !