‹ L'Algérie romaineChapitre 45 sur 174 · L-FADIOLFIL-QVIR · texte numérisé non relu

L-FADIOLFIL-QVIR

ROGATO DECAED.IIVIRIIVIR QQRVSGET-RVSG GONSISTENTESOB MERITAQVODFRV MENTVM INTVLERIT ET ANNONAMPAS SV—SITINCRESCERE AEREGONLATO

Lucio Fadio, Lucii fllio, Quirina tribu, Rogato, decurioni-, œdili, duumviro, duumviro quinquennali, Rusgunienses et Rusguniœ consistentes ob mérita, quod frumentum intulerit et annonam passus non sit increscere, œre conlato. (I. A. 4064.)

Ager frugum fertilis : l'Algérie, c'est la terre du grain, comme la Berbérie tout entière. Les céréales, l'orge, le blé, voilà la grande richesse, voilà la maîtresse production de l'Afrique septentrionale; c'est le trait saillant dans Salluste; c'est bien aussi l'aspect fécond sous lequel apparaissent encore ces contrées vraiment nourricières. L'antique Maurétanie, sans qu'elle pût lutter avec le sol numide, surtout avec le terroir de Carthage, parait sa tête d'un triple épi, et l'Algérie a bien le droit de conserver ce vieil emblème, encore que sa fertilité n'atteigne point, aujourd'hui non plus, celle des chaudes vallées tunisiennes. Mais traversez sa Mitidjah, ou suivez le bassin de son Chéliff; du rivage où Bône et Philippeville se baignent, gravissez les croupes déboisées qui

montent vers Guelma, ou bien vers Conslanline ; ou même, vous éloignant d'Oran, à travers cette région plus sèche et ces terres plus maigres, gagnez ce bouquet et ce nid de verdure où Tlemcen est fraîchement cachée ; surtout parcourez ces immenses et monotones plateaux qui depuis la petite ville de Bordj bou Arreridj, moitié ferme et moitié forteresse, s'étendent jusqu'à Sétif , la riche capitale de ce royaume des grains, et vont se prolongeant encore jusqu'aux escarpements où se dresse le roc de Cirla : c'est le blé que vous apercevez sans cesse, le blé qui vous enveloppe de toute part, plus dru et mieux venant dans les sillons européens, plus rare et plus chétif sous le léger labour indigène ; ce sont de tous côtés et à perte de vue, jusqu'aux montagnes lointaines qui ferment l'horizon, non. point des champs, pour ainsi dire, mais comme des espaces infinis et des déserts de céréales. C'est sous le grand soleil de juin qu'il faut voir, dans ces immensités fertiles, cet océan de moissons mûres, ces flots des épis d'or qui frissonnent sous la brise, puis ces troupes robustes des moissonneurs kabyles, répandus en longues files dans l'espace dévoré de chaleur et flamboyant de lumière, la tête protégée de hauts chapeaux de paille, jetant bas les poignées d'épis du large tranchant de leurs faucilles, charmant leur rude travail de quelque chanson nasillarde, et de leurs bras bronzés amoncelant les gerbes épaisses.

Le blé dur, le blé indigène, fécondé par la charrue française, ou tiré de ces silos berbères dont parlent César * et Pline, alimente, comme autrefois, les marchés de la métropole, et se répand sur les quais de Marseille comme jadis dans les greniers d'Ostie ; l'orge algérienne s'en va jusque dans le Nord lointain, au pays de la bière. C'est le grain

1. Est in Africa consuetudo incolarum, at in agris et in omnibus fere villis sub terra specus condendi frumenti gratia clam habeant, atque id propter bella maxime, hostiumque subitum adventum préparent {De B. afr., LXV.) . '

qui, aux longs jours. d*élé, descend à dos de chameaux ou bien à pleins wagons vers Oran, vers Alger ou Bône ; c'est le grain qui, jadis arrêté et comme emprisonné dans Tinlérieur, et stérilisé sur le sol par le mauvais état ou par l'absence des routes, s'accumule à l'aise aujourd'hui, auprès des lourds ballots de laine, sous la halle de Constantine ou dans

le port de Philippeville , et s'entasse dans les bateaux en partance. L'Algérie, qui sera peut-être un jour un inépuisable vignoble, une seconde et vaste Bourgogne, un autre Languedoc, c'est encore, comme au temps de Salluste, une immense Beauce montueuse.

En ce qui touche l'antiquité et en même temps l'exceptionnelle richesse de l'Afrique proprement dite, de la province proconsulaire et des parties voisines du territoire numide, les témoignages certains abondent. C'est Pline qui mentionne, à titre de curiosité, un des procurateurs d'Auguste envoyant au prince, son maître, un pied de froment poussé dans la Byzacène et d'où sortaient près de 400 tiges ! Néron reçut un présent semblable *. Ce sont les inscriptions et les textes qui nous entretiennent sans cesse de la fertilité de l'Afrique et des services inappréciables que cette terre des moissons rend à l'Italie épuisée.

1. Misit ex eo loco (Byzacio) divo Augusto procurator ejus ex uno grano (vix credibile dictu) quadringenta paucis minus germina ; misit et Neroni similiter CGCLX stipulas ex uno grano. (PI., //. iV., XVIII, 21.)

Le Code théodosien contient toute une législation sur le blé d'Afrique. Notons que cette fécondité parait avoir été le partage spécial de la Numidie et de l'Afrique proprement dite, c'est-à-dire de la province de Constantine et de la Tunisie. La région occidentale semble avoir été comptée pour peu dans le chiffre général de la production ; ce que nous savons de la fertilité relative actuelle des provinces algériennes ne dément pas cette appréciation. (Fréd. Lacroix.) — La Zeugitane et la Byzacène, dont Polybe (XII, 3;, Diodore (XX, 8) et Scylai vantent l'extrême fertilité, ont aujourd'hui encore un sol d'une fécondité inconcevable, tt On a compté 97 épis sur un seul pied d'orge, et les gens du pays ont assuré à sir G. Temple (Excurs, in the Mediten\j II, 108) qu'il y en avait souvent jusqu'à 300. A l'exposition algérienne de 1876, des touffes d'orge, récoltées dans les fossés de Touggourt, et provenant d'un seul grain, portaient chacune 78, 84 et jusqu'à 118 épis. » (V. Duruy, Histoire,)

« Lltalie avait cruellement expié ses victoires, et ce n'était qu'aux temps antiques que pouvait se rapporter le magnifique salut du poète :

Salve, magna parens fnigam, Saturoia tellns, Magna virum!

Maintenant, en effet, que restait-il de la vieille race italienne? et ritalie môme était-elle encore ce sol fécond où Ton croyait que les dieux étaient venus donner les premières leçons de la sagesse agricole? Il y avait bien çà et là des traces de l'ancienne fertilité ; sur quelques points on montrait des merveilles : un cep qui portait deux mille grappes, un autre à Rome même qui donnait douze amphores de vin. Varron vantait aussi le blé dé Campanie et d'Âpulie, le vin de Faleme, l'huile de Vénafre et « cette multitude d'arbres qui fait, disait-il, de notre pays un immense verger. » Mais généralement la richesse du sol s'était perdue avec les vieilles traditions de culture *, et le blé ne rendait plus en moyenne que 4 pour 1 *. « Nous avons abandonné le soin de nos terres aux derniers de nos esclaves, dit Columelle : aussi les traitent-ils en vrais bourreaux. Nous avons des écoles de rhéteurs, de géomètres, de musiciens. J'en ai vu même où l'on enseigne les professions les plus viles, comme l'art d'apprêter les mets ou de parer la tête ; mais, pour l'agriculture, nulle part je n'ai trouvé ni professeur, ni élève. Et cependant, dans le Latium même, il nous faut, pour éviter la famine, tirer le blé de pays situés au delà des mers, et le vin des Gyclades, de la Bélique et de la Gaule. »

Ces moissons de la Sicile, de l'Afrique et de l'Egypte, données ou vendues à vil prix dans les cités maritimes, c'està-dire sur tous les points de grande consommation, firent aux

1. Dès le temps de la guerre des pirates, Tltalie ne pouvait se nourrir elle-même. Cicéron, pro lege Manilia, 12, 15 : Eos portus quibus vUam et spiritum ducUis,

2. Columelle, de Re rust.^Ul, 3. Le rendement moyen en France est de 10 à 12; il est parfois en Angleterre de près du double.

maigres récoltes de l'Italie une concurrence rjBdoulable : le blé étranger acheva de tuer le blé indigène *. Alors on fit de la viande qui se vendait mieux, en substituant les prairies aux terres à labour, les cultures « dont Jupiter fait tous les frais » à celles qui demandent beaucoup de bras ; et, sur ces latifundia^ il n'y eut pas plus de travail pour l'ouvrier agricole que de place pour le petit propriétaire '.

Ainsi la terre manquait aux hommes, et les hommes à la terre ; le sol italien s'était appauvri, et l'Italie s'était dépeu*^ plée '. »

Dépeuplée, appauvrie par cette nouvelle et détestable économie, elle l'avait été plus encore par les odieux combats et les proscriptions de la guerre civile, par les fatigues lointaines et les luttes épuisantes de la guerre étrangère, par l'incessante émigration de toutes ces colonies que la politique rejetait hors de la péninsule, par l'exil volontaire de ces milliers d'aventuriers et de trafiquants qui allaient chercher la fortune dans ce monde des provinces romaines.

Le jour où le peuple romain décimé, dispersé, « laissa désertes ces campagnes d'où les vigoureuses races de l'ancienne Italie avaient disparu, et où Rome s'encombra d'une foule famélique, misera acjejuna plebecula » qui ne vivait plus que du blé gratuit qu'elle mendiait de la peur du prince, l'Afrique ne fut plus seulement la concurrente, elle devint vraiment la nourrice de Rome et de l'Italie.

Elle partageait ce privilège avec la Sicile et l'Egypte. L'Egypte, sous Auguste, fournissait annuellement à Rome 20 millions de mesures de froment, ou 270 millions de livres, qui ne satisfaisaient que pendant quatre mois aux besoins de

1. A rimitation de Rome, il y eut souvent des distributions de blé faites dans les villes d'Italie par de riches particuliers.

2. Villarum infinita spatia (Tacite, Ann., III, 53). lin affranchi à demi ruiné par la guerre civile possédait encore 3,600 paires de bœufs de charrue, 150,000 tètes de petit bétail et 4,416 esclaves (Pline, Ilist. mt, XXXIII, 47). — Notes de M. Duruy.

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