‹ L'Algérie romaineChapitre 63 sur 174 · Docteur Reboud · texte numérisé non relu

Docteur Reboud

2. Recueil dHnicriptions libyco-berbères , D' V. Reboud. Gonstaiv- Une, 1875.

3. Voir, sur cette question capitale de rinstruction des jeunes indigènes, la série des rapports annuels qu*a présentés et lus au Conseil supérieur de l'Algérie M. de Salve, ancien recteur de TAcadémie d'Alger.

tochtone de toute l'Afrique du Nord , est sans mélange d'arabe *.

La race berbère enfin, remarque M. Renan, que je ne fais ici que suivre et analyser, quand je ne le cile point textuellement, a sa législation et son droit coutumier. Tout en étant sans réserve convertis à Tislam et en se montrant, sous le rapport du dogme, des musulmans irréprochables, les Kabyles, dans un grand nombre de cas, s'écartent des prescriptions de la loi civile du Coran, disant avec beaucoup de sens que ces prescriptions ont été faites pour un pays très différent du leur et pour un peuple qui n'avait pas leur manière de vivre. Partout ailleurs, la foi religieuse et le code ont été inséparables : ici la coutume locale a eu la force d'abroger une moitié du livre sacré.

Il est temps d'en venir à Salluste ; et, maintenant que la Kabylie, la race et la société berbère nous ont été proprement révélées par le bel ouvrage de MM. Hanoteau et Letoumeux,

1. On donne le nom de langue berbère k celle que parlent, du Nil à TAtlantique, les populations du nord de l'Afrique autres que les Arabes. C'est Tancienne langue plus ou moins pure des indigènes primitifs. Les auteurs anciens en disent peu de chose et n'en ont conservé que quelques mots : Hérodote avance qu'elle a des rapports avec celle des Egyptiens : (c'est l'avis de M. Letoumeux). — Valère-Maxime {Dicta factaque memorabilia, 1) parle d'une inscription que Masinissa fit graver en caractères de sa nation sur des défenses d'éléphant envoyées au temple de Junon à Malte : « dentés eburneos... insculptos gentis suas litteris. » Saint Augustin, enfin (De civ. Deij XVI, 7) : « In africa barbara gentes in una lingua plurimas novimus. » — D'un autre côté, on sait que les monnaies des dynasties numides ne portent aucun caractère ilbyque; les livres du roi Hiempsal étaient écrits en punique. Plus tard, les Berbers, devenus musulmans, ont fait usage de la langue et de récriture arabe; le Coran ne pouvant être écrit qu'en cette langue, l'écriture nationale négligée tomba en désuétude et ne fut conservée que par les Touareg. (Docteur Reboud.) — A quelle famille appartient cette langue? Et par suite k quelle famille appartient la race berbère? Sont-cc ou ne sont-<;e pas des Sémites ? Grand procès , où se partagemt les savants; grave question, toujours pendante, où je me garderai bien de me risquer.

il convient que nous remontions vers riiistorien latin, munis de ces récentes lumières ; il importe de lui demander quelques indications à lui-même, et surtout de l'éclairer et de l'expliquer de toutes ces clartés de la science et de l'observation contemporaines. Que sait Salluste sur ces Berbers mystérieux, sur ces indigènes véritablement autochtones, dont l'origine est si obscure et si controversée, et l'était déjà de son temps * ; dont la langue, aujourd'hui mieux connue, ne peut toutefois se rattacher encore avec quelque certitude à aucune famille primitive? Quelles traditions ou quelles légendes a-t-il trouvées dans la bibliothèque punique du roi Hiempsal, ou bien dans les croyances locales et dans les récits indigènes, alors qu'il y cherchait, plutôt, il est vrai, avec la curiosité d'un artiste qu'avec la patience et la sagacité d'un savant, quels étaient les hommes qui, à l'origine, avaient habité l'Afrique, quels étaient ceux ensuite qui y avaient rejoint les premiers, et cominent ils s'étaient entre eux mêlés et croisés? Si peu prête que fût l'antiquité pour ces sortes de recherches, si peu que Salluste s'en fasse accroire sur la sûreté de ses renseignements ', encore serait-il léger et imprudent de négliger un tel témoignage, alors surtout que Salluste insiste discrètement sur la source particulière et précieuse où il a puisé et sur le caractère original de la tradition qu'il rapporte.

« Les premiers habitants de l'Afrique furent les Gétules et les Libyens, aussi sauvages et farouches que les fauves qu'ils chassaient pour vivre et que le bétail qu'ils faisaient paître. Nomades sans lois, sans mœurs, sans chefs, ils erraient sans autre demeure que la place où la nuit les contraignait de s'arrêter.

« Après la mort d'Hercule, qui, selon les Africains, finit ses jours en Espagne, son armée, composée de toutes sortes

1. Quanquam ab ea fama, quœ plerosque obtinet, diversum est. (Jug., XVU.)

2. Ceterum fides rei ejus pênes auctores erit. (Jug,^ XVII.) i

\ de nations, se divisa par l'ambition des chefs, qui aspiraient

tous au commandement suprême, et se débanda rapidement. Entre autres peuples qui étaient là, les Mèdes, les Perses et les Armëniens passèrent la mer et s'établirent en Afrique sur les bords de la Méditerranée. Les Perses s'éloignèrent plutôt de l'Océan, pour s'enfoncer dans l'intérieur, et, renversant leurs barques, se contentèrent de cet abri, ne trouvant point dans le pays de quoi se construire des demeures, et ne pouvant communiquer pour les achats ou les échanges avec les peuples de l'Espagne, dont les séparaient à la fois un long trajet de mer et l'ignorance de la langue. Ces Perses, peu à peu, se mêlèrent, par le mariage, avec les Gétules indigènes, et, comme leur vie aventureuse les menait de côtés et d'autres à la recherche des pâturages, ils s'appelèrent eux-mêmes Numides, c'est-à-dire nomades ou pasteurs. Aussi bien, encore aujourd'hui, les huttes rustiques des Numides, appelées par leux mapalia^ de dimension plus longue que large, et dont les côtés arrondis se rejoignent pour former toit, rappel- • lent par la forme une carène de bateau.

« Quant aux Mèdes et aux Arméniens, ils se mélangèrent avec les Libyens, qui vivaient plus proche des côtes, tandis que les Gétules habitaient plus à l'intérieur et sous les ardeurs du midi; et, de bonne heure, ils eurent des villes, séparés qu'ils étaient de l'Espagne par un étroit bras de mer, et s'étant mis à commercer avec ce pays tout voisin. Or peu à peu les Libyens, estropiant dans leur langue barbare le nom de leurs nouveaux alliés, l'altérèrent si bien que, de Mèdes, ils en firent le nom de Maures.

€ De leur côté, les Perses prosp^èrent, et forcés, dans la suite des temps, de s'éloigner de leur berceau, à cause de leur multitude, ils vinrent, sous le nom de Numides, occuper la contrée qui touche au territoire de Carthage et qui s'appelle la Numidie. Là, ces deux fractions de la môme race s'appuyant encore l'une sur l'autre, ils soumirent les peuplades voisines par la force de leurs armes ou par la crainte

qu'ils inspiraient, et se firent un nom glorieux. Je parle là surtout de ceux qui étaient remontés au nord et s'étaient rapprochés des côtes, et qui eurent affaire aux Libyens, moins belliqueux que les Gétules. Bref, les Numides s'emparèrent de presque toute la basse Afrique ; tous ces peuples, vaincus, se fondirent dans la race même et sous le nom de leurs conquérants '. »

On a beaucoup raillé Salluste; on a souri à cette obscure et étrange histoire, à ces bizarres filiations, à ces étymologies violentes, qui, du nom de Mèdes, par exemple, nous font, d'altération en altération, arriver jusqu'au nom de Maures, et du nom de Perses à celui de Numides, par je ne sais quelle allusion soit à la vie errante de ces peuples, soit à la forme des bateaux qui les avaient amenés sur ces bords et leur avaient servi de huttes. Il y a là évidemment plus d'une bizarrerie et plus d'une puérilité ; et j'avouerai que, pour ma part, je n'entrevoyais pas grand'chose dans ces mystérieuses légendes, malgré bien des questions adressées sur ce point aux doctes, et plus d'une lecture dans ce sens.

J'ai trouvé, dans une étude récente du savant docteur Paul Topinard, plus de précision et plus de netteté que nulle part ailleurs ; les obscurités de Salluste se sont, à ce qu'il m'a semblé, éclaircies, et je crois qu'il y a lieu désormais de tenir beaucoup plus de compte d'un texte un peu trop dédaigné, et de prendre plus au sérieux un témoignage où ne manquent point les inexpériences ni les erreurs de détail, mais dont le fond s'éclaire singulièrement des recherches et des découvertes de l'archéologie et de l'anthropologie contemporaines.

Les premiers habitants de l'Afrique furent les Gélules et les Libyens. Eh I bien, ce sont là les autochtones, ceux dont les hiéroglyphes égyptiens font mention sous le nom de Lebous, ceux dont un papyrus plus récent désigne le pays

Page 1