‹ L'Algérie romaineChapitre 64 sur 174 · Sali., XVUI · texte numérisé non relu

Sali., XVUI

SOUS le nom de Tamahou ; ce sont les indigènes bruns, les vieux témoins peut-être de cet exhaussement du sol qui a formé le golfe de Gabès, fermé le détroit qui l'unissait aux Chotts, et mis ainsi à sec cette mer saharienne que M. le conunandant Roudaire voudrait rouvrir aujourd'hui; ce sont les antiques fabricateurs de ces instruments en silex, de ces pierres taillées qui sortent du sol africain plus nombreux chaque jour ; c'est, en un mot, la race berbère qui vit aujourd'hui près de nous , et dont les purs échantillons , échappant à toute conquête, se sont réfugiés dans les inaccessibles retraites des montagnes du plateau central. Mais voici que l'armée d'Hercule se débande en Espagne ; les Mèdes, les Perses et les Arméniens qui en faisaient partie, traversent le détroit de Gibraltar, passent en Afrique, se mêlent, par mariages, les uns aux Gétules, les autres aux Libyens, et s'absorbent petit à petit dans le courant de la race indigène. Or, vers 1600 avant Jésus-Christ, se produit, dans l'Europe occidentale, un grand mouvement de populations : les Kymris, venant du nord, refoulent certains groupes de Celtes jusqu'en Espagne, et les habitants de cette contrée, poussés eux-mêmes par l'invasion, s'échappent en directions diverses, les uns par les Pyrénées vers l'Italie, sous le nom de Ligures, les autres par le détroit de Gibraltar.

N'est-ce pas là l'armée d'Hercule ? Les Mèdes, les Arméniens de Salluste, c'est-à-dire, sous un nom hasardeux, des peuples d'origine aryenne, ne sont-ils pas ces hommes blonds aux yeux bleus, venus du Nord par les îles de la Méditerranée et la péninsule ibérique, et qui couvrirent la Tunisie, surtout l'Algérie et le Maroc, d'une traînée ininterrompue de monu-. meûts mégalithiques de toutes sortes, de dolmens et de sépultures où nous ne retrouvons pas seulement leurs ossements, mais leurs instruments et leurs armes, tantôt de pierre polie, tantôt de bronze et de fer * ? Et cette invasion d'hommes

1. « Le récit de Salluste est légendaire, dit M. Duruy dans une note ; cependant, au témoignage de M. de Rougé, les documents égyptiens

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blonds n*explique-t-elle pas la persistance, sur tout le territoire de TAtlas, et particulièrement dans TAurès, de ces nombreux blonds aux yeux bleus, dont la présence, tout à fait insolite dans ces altitudes et au milieu de populations des plus brunes, est comme un souvenir et comme un témoignage du passé? Mais, encore une fois, à cette race de la pierre polie et des monuments mégalithiques, à cette race d'immigrants blonds, préexistait en Algérie, en Afrique pour mieux dire, une autre race, celle de la pierre taillée, celle-là autochtone, celle de nos indigènes actuels, qui en majorité sont bruns, la race berbère. Or on sait « qu'une race conquérante, lorsqu'elle n'est pas absolument en majorité, finit toujours par disparaître, et que la race antérieure reprend le dessus avec ses traits physiques et autres. Une autre cause favorisait d'ailleurs en Afrique l'extinction de cette race étrangère : les blonds s'y acclimatent plus difficilement et sont à coup sûr dans des conditions de vitalité moins favorables *• »

révèlent entre les tribus du nord de TAfrique et les peuplades qui dominaient sur les côtes de la Méditerranée orientale, des rapports assez étroits pour leur permettre de se réunir dans une même confédération contre l!Egypte. Quant aux monuments mégalithiques, qui ont si justement perdu leur nom de monuments druidiques, on en trouve partout, et il s'en dresse peut-être encore. Ainsi c'était naguère une coutume ea Kabylie de consacrer de la manière suivante les résolutions importantes des clans confédérés : lors de la réunion de rassemblée délibérante, chaque tribu ayant droit au vote dressait une pierre levée, et l'ensemble de ces pierres formait un cercle autour du lieu où avait siégé le conseil; puis, en cas de manquement d'une des parties contractantes, le menhir qui la représentait était renversé... On s'est conformé à cette coutume pour la dernière fois, il y a 130 ans. » (Communication de M. René Galles à l'Académie des inscriptions, le 10*septembre 1869, insérée dans les Mém, de VAcad., t. XXIX, i^ part., p. 13.) — Voir les dolmens de Sigus, dans l'album algérien de M . Delamare, et la communication que M. Henri Martin a faite, au récent congrès scientifique d'Alger, dans la section d'anthropologie, sur les monuments mégalithiques de la province de Constantine.

Il semble pourtant que tout cela corrobore singulièrement les traditions rapportées par Salluste.

1. Docteur P. Topinard. — Comme nombre, on peut évaluer les gens de race berbère (et ceux qui, d'origine arabe, devenus sédentaires, ont

La race berbère autochtone a donc absorbé ces gens du nord ; bien d'autres conquérants ont passé par TÂlgérie depuis ces compagnons d'Hercule, les Romains, les Arabes, les Turcs. Des Phéniciens (Liby-Phéniciens), des juifs, des nègres se sont aussi mêlés à eux ; on trouve chez eux de nombreux métis qui ont tous les caractères mixtes des races croisées; mais, de fait, en vertu de la loi que nous énoncions, tous ont disparu, noyés dans la masse indigène, laquelle se conservait dans ses montagnes, ses forêts ou ses déserts, et restait ainsi ou redevenait ce qu'elle était à l'origine sur le sol de son vieil Atlas ^

plus ou moins adopté la vie et les mœurs kabyles) à près des deux tiers de la population générale de TAlgérie. Le général Hanoteau estime que le classement exact des deux races (Arabes et Kabyles) démontrerait que rélément arabe est en faible minorité dans la population totale de l'Algérie. (Capitaine Rinn, L'Algérie assimilée,)

1. « 11 est un homme qui connaît admirablement les Berbères, les Arabes, les Berbères croisés d'Arabes, les noirs et les métis des noirs avec les Arabes et les Berbères ; il a commandé aux Arabes de la subdivision de Bône ; il a vu les Berbères dans une de leurs meilleures citadelles, TAurès ; il a combattu les Berbères adultérés d'Arabes près des forêts de gommiers du Sénégal ; il a longtemps bataillé contre les Peuls sur la rive gauche de ce fleuve. Cet homme — le général Faidherbe — évalue à 12 millions le peuple entier de la Berbérie dans son sens le plus large, avec tout le Sahara que les Berbères habitent. A ces 12 millions il reconnaît que Télément noir contribue pour cinq du cent, TArabe pour quinze du cent, le Berbère pour soixante-quinze du cent. Pour lui, le Berbère est un métis formé de la rencontre d'une race libyenne autochtone et d'envahisseurs blonds venus de l'Europe par la Gaule, l'Ibérie et les Colonnes d'Hercule, » (0. Reclus.)

Quelle force ne donne pas un pareil témoignage à la légende de Sallustel — M. Dnruy en fait meilleur marché : <( Quelles étaient ces peuplades? Après que la civilisation grecque eut gagné les Numides, les nouveaux érudits de ce peuple trouvèrent commode de se fabriquer une illustre origine. Ils ne pouvaient être ni Romains ni Grecs, ils se servirent d'un vague souvenir, gardé à travers les âges, de colonies venues de l'Orient et des fabuleuses aventures de l'Hercule tyrien, pour se rattacher à ce qu'il y avait de plus illustre dans le monde, après Rome et la Grèce, à la Perse. Salluste, qui se fit expliquer leurs livres, y trouva que les Numides avaient pour pères des Perses, compagnons du héros. Quand la religion chrétienne pénétra à son tour dans ces contrées, quelques échos des traditions bibliques y retentirent tout naturellement, et

les Maures y devinrent des Ghananéens expulsés par Josué de la Palestine (Procope, Bell, Vand, II, 10). Hérodote est plus simple et plus près sans doute de la vérité ; il ne connaît en Afrique que deux peuples indigènes, les Lybiens et les Éthiopiens ; deux peuples étrangers, les Grecs et les Phéniciens. » Hist, des Romains, t. III.

Oui; mais d'où viennent ces indigènes, et qui sont-ils? Là est la question; et il me semble que la tradition du Jugurtha de Salluste, commentée, confirmée par la science contemporaine, jette sur ce point une vive lumière.

On se rappelle le début du Songe de Scipion, Scipion-Émilien raconte qu'à peine débarqué en Afrique, son premier soin fut d'aller trouver le vieux roi berbère, ami de la famille, Masinissa. Masinissa l'embrasse en pleurant, puis levant les yeux au ciel : « Grates, inquity tibi ago^ summe Soif vohisquey reliqui Cœlites »

Cette invocation au Soleil et aux astres est-elle donc, comme le dit un récent et savant annotateur de l'ouvrage de Cicéron, M . V. Gucheval, un souvenir de la religion des Perses; et faut-il voir là un nouveau témoignage en faveur de la tradition de Salluste?

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