‹ L'Algérie romaineChapitre 68 sur 174 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

s'ouvrent alors ; un prétendant surgit, Mézétule, qui renverse Capusa, et, fort de son mariage avec une nièce d'Annibal et d'une alliance renouvelée avec Syphax, croit pouvoir compter sans Masinissa. Celui-ci revient d'Espagne ; un premier coup d'audace heureuse lui ramène tous ses vieux Numides ; il est vainqueur : le voilà roi. Le Berber, ai-je dit plus haut, a la victoire clémente et généreuse : Masinissa promet à Mézétule l'impunité et la restitution fidèle de tous ses biens : c'est \anaya *, que Mézétule accepte. Le Berber est loyal et tient rigoureusement sa parole.

Syphax dédaignait ce rival naissant; les Carthaginois l'avertissent : jamais prince indigène n'a montré encore, disent-ils , ni pareille âme ni pareil génie ; il faut étouffer ce feu qui s'allume, sous peine d'être dévorés bientôt les uns et les autres par un incendie dont rien n'arrêtera la violence. Syphax enfin se décide, et Masinissa, battu tout d'abord, se réfugie dans la montagne, d'où il commence avec succès et poursuit avec avantage la guerre d'escarmouches et de razzias ^. Syphax veut alors en finir ; un corps de six mOle hommes, commandé par Bocchar, surprend et taille en pièces

1. « Le Kabyle est franc et loyal : Tune de ses coutumes caractéristiques est Xma-^ay c'est-à-dire le gage de la parole donnée ; on peut compter sur lui, tant qu'il ne l'aura pas retirée. » (D' Topinard.) — « La fidélité aux promesses, aux traités^ est poussée si loin par les Touareg, qu'il est difficile d'obtenir d'eux des engagements et dangereux d'en prendre, parce que, s'ils se font scrupule de manquer à leur parole, ils exigent l'accomplissement rigoureux des promesses qui leur sont faites. » (Duveyrier.)

2. Quelques douars seulement, « familiae aliquot cum mapalibus (avec leurs tentes, dirions-nous aujourd'hui) pecoribusque suis — e* pecunia illis est — persecuti sunt regem. » A l'heure même où j'écris, les choses, en Tunisie, ne se passent point autrement. Nos soldats chassent et refoulent, dans le pays montagneux des Kroumirs, les hommes, les femmes et les troupeaux qui se replient et fuient pèle-méie. Rappelons-nous un peu cette grande page d'histoire, cette décoration gigantesque du palais de Versailles, cette fameuse prise de la Smalah d'Abd-el-Kader; et, avec les traits si nets et si pittoresques de Tite-Live, refaisons ao vieux Masinissa aussi sa Smalah, et jetons-y, avec les cavaliers de Syphax, le désordre et la panique d'une surprise.

la petite armée de Masinissa, le force à quitter les hauteurs, renferme dans mie étroite vallée dont il bloque les deux issues ; les Hassyliens sont massacrés ; mais Masinissa s'échappe avec cinquante cavaliers par des sentiers connus d'eux seuls. Bocchar s'acharne à sa poursuite ; il l'atteint en plaine et l'enveloppe *. Masinissa semhle perdu ; tout son monde est tué, sauf quatre cavaliers ; lui cinquième, blessé, glisse pour ainsi dire par miracle des mains d'un implacable ennemi. Une rivière le sauve : les cinq chevaux s'y précipitent, et le courant furieux les entraîne sous les yeux mêmes de l'ennemi. Bocchar n'ose s'y lancer après eux; et, convaincu d'ailleurs qu'il n'a plus personne à poursuivre, il court annoncer à Syphax que Masinissa n'est plus : la triomphante nouvelle vole à Garthage et se répand dans toute l'Afrique.

Masinissa n'était point mort : deux de ses compagnons s'étaient noyés ; lui, avec les deux autres, avait pu gagner l'autre rive et se blottir dans les broussailles. Caché au fond d'une caverne, et pansant ses blessures avec quelques simples, il vécut là pendant plusieurs jours du dévouement et du maraudage de ses hommes.

M. Duveyrier fait remarquer chez le Touareg ce qu'il appelle une aptitude extraordinaire aux grands voyages, une facilité merveilleuse à traverser les dangers de toute nature ; il nous le montre passant sans transition du climat sain de 8es montagnes dans les marécages de l'Afrique centrale, des gelées aux chaleurs torrides, d'un ciel sec aux pluies tropicales, et, dans ces pérégrinations, résistant à des épreuves qui tuent les animaux les plus robustes.

A peine Masinissa voit-il se cicatriser ses blessures et se croit-il en état de supporter la marche et le mouvement : il

1. Nons avons vu dans le désert de ces poursuites haletantes d'indigène à incUgène, véritable chasse à Thomme, sur ces admirables chevaux et avec ces incomparables cavaliers. Voir, au Journal officieh la poursuite récente (1875 ou 1876) de Bou-Chpuçha par fien-Driss.

part, et son indomptable énergie rêve déjà son royaume reconquis. Il ramasse en chemin quarante cavaliers, arrive sur ses terres et se fait reconnaître. Alors les vieux et bons souvenirs, la joie inespérée de cette apparition, de cette résurrection merveilleuse, soulèvent un tel enthousiasme qu'en quelques jours il a autour de lui six mille fantassins et quatre mille chevaux. Ce n'est plus maintenant assez pour lui de posséder le fief paternel ; il envahit les terres de Syphax et vient attendre celui-ci entre Hippone et Cirta sur des hauteurs de tous points favorables.

En a-t-il donc fini avec l'implacable fortune ? Non pas ; Syphax juge pour cette fois que ce n'est point trop de luimôme contre un tel ennemi ; il marche en personne et enferme Masinissa entre son corps d'armée et celui de son fils Termina. La bataille fut terrible et longtemps indécise : Masinissa avait pour lui le terrain et le courage de ses soldats, Syphax l'avantage du nombre. Les Massyliens sont écrasés : deux cents cavaliers seulement survivent encore et se serrent autour de leur chef. Masinissa ne désespère pas du salut : il divise ses hommes en trois troupes, leur donne l'ordre de faire une trouée et leur assigne un rendez-vous. Deux de ces petits corps restent en chemin : l'un se prend de peur et se rend ; l'autre résiste et se fait détruire. Mais le troisième, avec son chef, traverse une grêle de traits et se fait jour. Vermina le serre de près : Masinissa l'épuisé et le joue par mille tours et détours, le lasse, le désespère, lui fait perdre enfin sa piste, et, escorté de soixante cavaliers, se réfugie dans la petite Syrte. Là, se rendant du moins le noble témoignage d'avoir lutté de tous ses efforts pour recouvrer le royaume de ses aïeux, cum conscientia egregia sœpe repetiti regni patemï, il se fixe auprès du pays des Garamantes, attendant peut-être des jours meilleurs; c'est là que le trouveront Laelius et Scipion, lorsqu'ils débarqueront en Afrique.

Mais quel homme est-ce qu'un tel homme, capable d'une

telle énergie, d*iine telle résistance à des infortunes inouïes, de cette indomptable vigueur dans des aventures dix fois mortelles, de tant de ressources d'âme et de génie, capable aussi d'inspirer à ceux qui Tentourent une telle foi, un tel dévouement ! Quel peuple aussi que celui où se peuvent voir de pareilles fidélités, un si inébranlable attachement, un pareil mépris de la mort !

Jugurtha, moins chevaleresque, est certainement moins sympathique ; la cruauté nous le gâte et jette je ne sais quel jour terrible et odieux sur cette figure extraordinaire. Mais quel corps et quelle âme merveilleusement trempés I Quel politique que celui qui, dés sa jeunesse et dès ses débuts en Espagne, s'insinue auprès du grand Scipion, gagne la faveur de Tannée romaine, et devine déjà ce monde romain qu'il stigmatisera plus tard du mot sanglant qu'on sait ! Quel diplomate, et quel guerrier ! Que de ressources, quelle souplesse de génie, quelle ténacité dans cette lutte contre des troupes incomparables et des généraux de premier ordre! Enfin, dans l'odieux Tullianum, quelle ironie superbe et quelle mort !

Au début, quelles promesses ! Ce fils d'une concubine, qui puise là peut-être, dans cette inégalité de naissance et de rang, ses premières jalousies et ses premières haines, est beau, vaillant et fort ; il est surtout d'une rare et précoce intelligence. En dépit du bon Micipsa, on voit bien qu'il s'élève lui-même, virilement, durement, pendant qu'Adherbal et Hiempsal, ses cousins, se laissent probablement aller à quelque nonchalance princière. Lui, fidèle aux vieilles mœurs du pays, monte à cheval, s'exerce aux armes, lutte à la course avec ceux de son âge ; toujours il est le premier, le plus fort et le plus adroit, et cependant il est aimé de tous. Il chasse avec passion, et cela, le lion et les autres fauves qui infestent la Numidie * ; on le voit toujours en action, on ne

i, Aà hoc maleflci generis plurima animalia. {Jug,, XVII.) « Bientôt Rome, pour assurer les plaisirs du peuple à Taraphithéâtre, fera aux félins

Tentend jamais parler de lui. Micipsa, tout joyeux d'abord, se promet tout d'un tel neveu ; mais ce neveu grandit : c'est un homme, alors que ses cousins sont tout jeunes encore ; le père voit le péril et se tourmente. Il pense à cette humaine ambition, à cette naturelle passion du pouvoir qui emporte même les meilleurs, à tant de circonstances favorables qui tenteraient ici une âme plus vulgaire même et moins douée que celle de Jugurtha ; il le voit adoré des Numides. Le barbare alors se retrouve ; il pense à le tuer, mais il n'ose, par peur d'une révolte ou d'une guerre civile.

Heureusement Jugurtha est ardent et brave, avide de gloire militaire : Micipsa tentera la fortune. Il détache son neveu en Espagne, à la tête des troupes auxiliaires qu'il envoie au siège de Numance ; on pouvait espérer beaucoup de quelque témérité présomptueuse ou de l'acharnement de l'ennemi. La chose tourne mal pour le pauvre vieux roi numide ; Jugurtha, merveilleusement actif, sagace, pénétrant, apprend bien vite à connaître le caractère du général en chef démêle la tactique de l'ennemi, ne ménage point sa peine ni son zèle, est le plus obéissant et le plus modeste des officiers se jette, quand il le faut, au-devant du danger, et devient ra pidement l'amour des Romains et la terreur de Numance Aussi bien, ce qui est si rare, il alliait la valeur sur le champ de bataille et le talent dans l'exécution à la sagesse dans le conseil, sans timidité par excès de prudence, sans témérité par surcroît d'audace. Scipion lui confiait donc toutes les missions difficiles, le traitait en ami, et goûtait chaque jour davantage un allié précieux dont les conseils et les entreprises étaient toujours suivis de succès.

On voit aussi ce qu'un esprit si souple et si délié, aidé d'une munificence royale, avait pu trouver de faveur et gagner d'amitiés dans le milieu aristocratique, riche et corla guerre sans relâche que nous leur faisons pour donner à nos colons la sécurité; et, comme tant d'autres royautés, celle du lion passera. » (V. Dnruy, Histoire des Romains,)

rompu, où se trouvait placé Jugurtha. C'était à qui enflammerait cette âme ardente et en mettrait en jeu le ressort, à qui lui entr'ouvrirait les perspectives les plus ambitieuses, à qui lui promettrait la succession entière de Micipsa et la partie facile avec tant de talents personnels et tant de chances à Rome, où tout était à vendre !

Lorsque, Numance détruite, il fallut repartir, Scipion, publiquement, devant les troupes réunies, combla le jeune prince de présents et de félicitations ; puis il Temmena dans sa tente, et là le grand homme lui adressa les plus sages conseils : ce qu'il devait rechercher, et cela au grand jour, c'était l'amitié du peuple romain, et non point, par secrètes intrigues, la faveur de quelques âmes vénales ; qu'il renonçât à ces périlleux achats de consciences ; il n'avait qu'à rester ce qu'il avait paru devant Numance : tout lui viendrait à point, s'il savait attendre ; que s'il voulait brusquer la fortune, ses largesses mêmes compromettraient sa chance. Puis il congédia le jeune homme et le chargea pour Micipsa d'une lettre dont voici le sens : « Ton neveu, ton enfant a fait merveilles devant Numance ; je sais combien tu en seras heureux. Je l'aime comme il le mérite, et je ferai en sorte que le sénat et le peuple romains l'apprécient comme je fais moimôme. Je te félicite sincèrement : tu as là un prince digne de toi et de son grand-père. »

Micipsa s'émut de cette lettre, qui confirmait si bien tout ce, que lui avait appris la renommée ; il jugea qu'il fallait ménager un homme qui jouissait d'un si grand crédit et à la rare valeur duquel il n'était d'ailleurs point insensible. Il prit sur lui de renfoncer ses vrais sentiments et essaya de vaincre, à force de bons procédés, la sourde hostilité qu'il supposait à Jugurtha; il l'adopta immédiatement et le fit son héritier au même titre que ses deux fils. Cependant la mort approchait : on sait l'habile et touchant adieu qu'il lui fit, et ces dernières paroles peut-être devenues sincères, On sait ce qui suivit la mort de Micipsa,

Je ne cherche point pour Jugurtha de circonstances atténuantes ; encore en pourrait-on trouver. Gomment cet homme si fin eût-il pu être dupe du jeu embarrassé du vieux roi? Gomment n'eût-il pas dès longtemps couvé de secrètes arrière-pensées, lesquelles n'étaient presque, en somme, que des précautions naturelles et de la légitime défense? Quels encouragements aussi et quelles leçons n'avait-il pas reçus devant Numance, dans l'état-major de Scipion ! Gombien de fois enfin l'orgueilleux Hiempsal n'avait-il pas exaspéré sa haine, en lui faisant sentir le déshonneur de sa naissance ! Hicipsa meurt, et, dès le premier jour, pour une simple question de préséance, Hiempsal outrage son cousin et ne cède, à la fin, que sur les instances de son frère. On tient conseil alors, et Jugurtha propose, entre autres choses, d'abroger toutes les décisions et d'annuler toutes les mesurés prises par Micipsa pendant les cinq dernières années de son règne ; il invoquait la vieillesse du roi et l'affaiblissement de ses facultés, t Je suis de cet avis, dit Hiempsal : il y a précisément trois ans que mon père t'a adopté. » Le trait s'enfonça cruellement dans l'âme de Jugurtha. De ce jour-là, par haine et par crainte, son parti fut pris et Hiempsal condamné *.

Encore une fois je. n'apprécie pas : je raconte, ou, pour mieux dire, je ressaisis dans Salluste une physionomie bien vivante, bien originale, et je l'éclairé des souvenirs de quelque figure analogue, de quelque histoire semblable de notre Algérie contemporaine; nous aussi, nous avons vu, parmi nos grands chefs indigènes, quelques-unes de ces terribles haines, de ces haines qui ne pardonnent pas ; nous avons manié des âmes troublées de ces ardentes passions ; nous avons vu toute une région, toute une province se partageant entre les deux rivaux et embrassant leurs sanglantes querelles ; tout cela donne plus d'intérêt et de vie à ces vieilles

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