‹ L'Algérie romaineChapitre 69 sur 174 · Voir, à l'Appendice, XV · texte numérisé non relu

Voir, à l'Appendice, XV

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figures historiques ; tout cela rehausse et recommande le mérite du peintre immortel qui les a faites si ressemblantes.

Les historiens anciens, on le sait, ne s'en tenaient pas aux portraits ; ils avaient une seconde manière de mettre en scène leurs héros et d'animer leurs personnages, ils les faisaient parler : soit qu'ils reprissent et arrangeassent, d'après certaines règles de leur art, des discours vraiment historiques et transmis par la tradition ou conservés par quelque monument officiel ; soit qu'ils les recomposassent de toutes pièces, en l'absence de documents précis ; soit que leur imagination les supposât et les inventât de tous points pour les prêter gratuitement aux orateurs qu'ils introduisent. Assurément, .en pareil cas, les historiens anciens se piquaient d'art plus encore que d'exactitude, et préféraient sans doute une œuvre personnelle, originale, à la reproduction fidèle des paroles authentiques de leurs personnages ; mais encore cet art même consistait-il apparemment à conserver la ressemblance, à ressusciter l'homme et la scène, le pays et les mœurs, à se rapprocher en somme le plus possible de la vérité, d'une vérité sans doute arrangée, embellie et fardée, mais qui, à tout le moins, était la vraisemblance. On voit donc quel est le multiple intérêt qui s'attache pour nous à ces peintures d'une autre sorte : on voit tout ce que nous pouvons être tentés d'y chercher; on comprend, par exemple, quel agrément et quel profit il peut y avoir pour nous à étudier comment un Salluste, un Tite-Live a représenté et fait parler ces rftis indigènes de l'Afrique, dont nous voyons, nous aussi, et pouvons écouter les descendants. Leur a-t-il su garder leur caractère et leur langage, leur tournure d'esprit, leur manière de présenter les choses? Dans ces Numides d'autrefois, retrouverait-on les orateurs ou les écrivains indigènes auxquels nous avons affaire aujourd'hui ?

On pourrait étudier à ce point de vue plus d'un discours dans nos deux historiens de l'Afrique ; et, pour prendre un

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premier exemple, quel intérêt aurait à cet égard l'entrevue de Boochus et de Sylla, la nuit, dans cette tente, où Von croit voir un de nos généraux et Tun de nos grands chefs face à face, négociant, assistés de leurs seuls interprètes, quelque cessation d'hostilités, quelque soumission plus ou moins sincère, quelque mystérieuse convention! Or cette allocution de Bocchus, à part quelques mots de rhétorique et qui sentent trop leur Salluste, n'a-t-elle pas une saveur singulièrement indigène et contemporaine? Et toute cette vanité barbare, qui se rehausse d'abord pour s'humilier ensuite devant l'hôte puissant auquel elle s'adresse, n'est-elle pas pour nous reconnaissable?

n y. a, au vingt-huitième livre de Tite-Live, une situation presque analogue ; cette fois, ce n'est pas le Romain qui est allé trouver le barbare, c'est le barbare qui est venu chercher le Romain. Des négociations sont depuis quelque temps entamées entre Scipion, qui vient de soumettre l'Espagne et rêve la conquête de l'Afrique, et Masinissa, qui songe, lui, à abandonner la cause de Carthage et dont l'âme héroïque — pourquoi ne pas le dire aussi? — s'est prise pour Scipion d'une vive admiration ; à ces traits, on voit bien sans doute ce qui, dans le fond commun du Berber, distingue pourtant un Masinissa d'un Bocchus ou d'un Jugurtha. Pour beaucoup de raisons, pour celle-là entre autres, le Numide voulait s'entendre avec Scipion en personne, et c'était à lui-même seulement qu'il voulait engager sa foi. Il était à Gadès, prétexta quelque raison de guerre, obtint ainsi de Magon la permission de faire une razzia en territoire espagnol, et alla au-devant de Scipion, qui, de son côté, voulut bien faire un long détour. Trois chefs numides le devancèreùt, chargés de prendre rendez-vous; le prudent Scipion en retint deux à titre d'otages, et pria le troisième d'aller chercher Masinissa. On devine tout ce qui devait se passer dans l'âme ardente du chef berbère ; les indigènes cachent volontiers, sous des dehors impassibles et des visages froids cl fermés, les sentiments souvent violents qui agitent

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Je fond de leur âme ; il est rare que nous obtenions d'eux ce qu'on appelle le cri du cœur et l'expression vive et sincère de leurs joies ou de leurs douleurs, de leurs admirations ou de leurs craintes. Masinissa pourtant, lorsqu'il se présenta devant Scipion, ne put réprimer un mouvement d'étonnement et de respect. Dans son admiration chevaleresque pour Je héros romain qu'il combattait, et dont il avait vu de près les exploits, il se le représentait dés longtemps dans sa gloire et dans sa haute stature majestueuse. Mais la réalité surpassa son attente : Tite-Live nous fait ici une belle et véritable statue de grand homme, de superbe et imposant militaire. L'air de dignité souveraine naturellement répandu sur toute la personne de Scipion était comme rehaussé encore par une longue chevelure, plus grecque assurément que romaine, par un extérieur simple et sans recherche, par une tenue vraiment virile et militaire. Que d'art dans tout cela, et quelle mise en scène! Scipion était d'ailleurs dans la pleine force de l'âge : je ne sais quelle fraîcheur de convalescence, quel brillant renouvellement de santé lui donnait comme une seconde fleur de jeunesse. Le Numide, après un instant de flatteur embarras, remercia Scipion de lui avoir si noblement renvoyé son neveu ^ ; puis il lui déclara que depuis ce jour il avait ardemment cherché une occasion que la bonté des dieux venait enfin de lui offrir, et qu'il avait saisie avec bonheur. Ce qu'il désirait, c'était lui prêter, ainsi qu'au peuple romain, un tel concours que jamais étranger ne pût se targuer de pareils services. Ce dévouement, tout prêt de longue date, demeurerait stérile en Espagne, où Masinissa n'était point chez lui et ne pouvait rien ; mais en Afrique, là où il était né, où il avait été élevé, où l'attendait la succession des fiefs paternels, combien serait-il plus à l'aise ! Ah ! si un Scipion débarquait en Afrique, comme c'en serait vite fait de Garthage ! Ce discours, en partie sincère, est un petit modèle de

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