‹ L'Algérie romaineChapitre 70 sur 174 · XWII · texte numérisé non relu

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finesse et de boime grâce ; un connaisseur que j'ai déjà cité, des plus versés, des plus experts dans ces mœurs et dans cette société indigènes, appelle mon attention sur Texorde, auquel il trouve une couleur particulièrement locale. « Louange à Dieu, dirait un de nos grands chefs, qui a permis enfin que je te rencontrasse ! > D me raconte qu'au commencement de notre occupation, alors que nous étions maîtres du littoral, mais du littoral seulement, nos généraux avaient souvent des \isites et des entrevues toutes semblables ; les grands chefs de Tintérieur. indécis, hésitants entre les Turcs, entre Abd-el-Kader et la France, comme Bocchus entre Jugurtha et Rome ; quelques-uns, comme Masinissa, séduits peut-être par la bonne mine et la franchise, par la valeur de quelqu'un des nôtres, venaient tâter le terrain dans nos grandes \iUes ou à notre quartier général, y demandaient, suivis de quelques fidèles, quelque mystérieux rendez-vous, et offraient à nos généraux leur dévouement et leur concours. Et nous de leur dire : « Nous acceptons ; nens avec ton goum et tu seras le bienvenu. » Mais alors ces Masinissas au petit pied, ces Masinissas moins sincères nous payaient des mêmes paroles moins franches et de la même défaite. < Ici, je ne puis rien, disaient-ils ; mais dans mon conunandement, dans mon cheikat héréditaire, je suis le maître. Paraissez seulement, et le pays est à vous, i Promesses faciles de si loin, exagération vaniteuse autant que calculée d'une puissance que l'Européen connaît mal et où il ne peut guère aller voir ; flatteries plus ou moins délicates, souvent même flagorneries pour le puissant personnage auquel on parle : on voit, toutes réserves faites encore une fois, avec d'importantes différences, combien les situations pourtant se ressemblent, combien les mœurs et le langage, combien le style même se rapprochent. Puis, le dos à peine tourné, au retour, pour effacer chez les compatriotes une mauvaise impression possible, une méfiance très naturelle, pour donner un gage de fidélité à la bonne cause, on rase

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avec ses cavaliers quelque coin de terre devenu français, quelque tribu qui s'est soumise ; on enlève des bestiaux et des grains et Ton rentre paisiblement dans sa tente. Ainsi a fait Masinissa après avoir quitté Scipion ; un peu embarrassé de son retour au camp carthaginois, afin de justifier son absence, il demande aux Romains la permission d'un semblant de razzia — d'un semblant ou d'une réalité — sur les terres espagnoles ; et, fort de la parole de Scipion, décidé à tenir la sienne, il retourne enfin à Gadès.

A ce point de vue, — et ce n'est pas seulement là un retour intéressant et peut-être agréable à de vieux souvenirs classiques, mais cela éclaire aussi plus d'une chose, ne fût-ce que l'art de l'historien — aucun morceau n'est plus curieux à étudier que le grand discours d'Adherbal. On sait les événements : Hiempsal s'est établi dans une petite ville aujourd'hui inconnue, qui renfermait un de ses trésors. Le hasard le fait le locataire d'un homme qui a été l'officier de confiance de Jugurtha. Remarquons en passant la simplicité de ces mœurs, et prenons garde à ces grands mots de royaume, de palais et de trône, quand nous traduirons ces passages. Ce sont là des détails curieux, de très précieuses lumières jetées et qui donnent bien la note exacte et le ton vrai sur ces mœurs et ces sociétés primitives. Ajoutons une observation qui mtéresse précisément le caractère des indigènes. Peut-être est-ce que le mot propre a manqué aux écrivains latins — le mot ou le scrupule — pour peindre et traduire strictement des mœurs aussi originales, des usages et des termes aussi complètement berbères^ pour nous rendre, par le menu, toutes ces choses du terroir, toute cette couleur locale numide et africaine. Mais c'est aussi que la vanité du barbare aime à grossir beaucoup les choses : de là toute cette grandiloquence^ toutes ces boursouflures de langage, ces « royaumes et palais de mes phes », et toutes les emphases analogues que sans cesse nous rencontrons dans cette faconde indigène.

Figurons-nous donc Hiempsal dans une petite maisonnette blanche, ornée sans doute de ces poteries bizarres, de ces armes terribles, de ces belles tentures et de ces tapis bariolés qui sont encore aujourd'hui le luxe de nos indigènes, avec ses trésors enfermés dans un de ces grands coffres dorés, enluminés de fleurs grossières, qui se fabriquent surtout à Tunis, vivant là, en toute simplicité, méfiant et inquiet, et se faisant chaque soir remettre les clefs massives, homériques, des serrures qui ferment sa craintive demeure. Jugurtha obtient sans grande peine du propriétaire de Hiempsal qu'à la faveur d'un semblant de visite à la maison royale il fasse fabriquer de fausses clefs et tienne ainsi la porte ouverte aux hommes qu'il lui enverra. Bientôt, pendant la nuit, ces hommes s'introduisent, tuent tout ce qu'ils rencontrent, brisent tout, fouillent partout pour chercher le roi et le trouvent enfin blotti dans un petit réduit de servante où il s'est enfui tout d'abord. Les Numides lui coupent la tête et rapportent à Jugurtha le trophée promis.

Cet attentat jeta dans la stupeur l'Afrique tout entière : elle se partage aussitôt en deux camps * et arme immédiatement, ici pour Adherbal et là pour Jugurtha. Adherbal est vaincu ; réfugié d'abord dans la province romaine, il s'embarque bientôt pour Rome. Jugurtha, son crime accompli et la première ivresse du succès dissipée, examine maintenant à loisir la gravité d'un pareil acte et les chances de sa situation. La colère de Rome lui fait peur, mais il espère encore en la corruption de la noblesse et sait qu'il peut compter sur la puissance de son argent. U envoie donc à Rome une ambassade, chargée d'or et de riches présents, avec cette unique mission de lui rattacher ses anciens amis de Numance, de lui en gagner de nouveaux, d'acheter sans hésitation tout ce qui voudrait bien se vendre. Tout lui réussit à souhait : la merveilleuse puissance de l'or opère ; toute cette noblesse pour-

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