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Notre alliance alors n'élait-elle pas vraiment désintéressée ? Eh bien, moi, l'enfant de ces amis fidèles, moi le petit- fils de Masintssa, ne me laissez pas vous implorer en vain. > U rappelle, et il a raison, les longs services de ses ancêtres ; il voudrait bien, dit-il. pouvoir invoquer les siens propres ; du moins a-t-il pour lui tant de souvenirs ! Il ne reproche pas, mais il rappelle le lourd fardeau qu'impose une telle alliance ; or sa famille, ce semble, ne s'en est jamais plainte : elle n'en a point esquivé les charges : vous l'avez toujours trouvée prête!
Au milieu de ces accents sincères, la rhétorique ne manque pas ; je n'aime point cette apostrophe à Micipsa, son père : « Ainsi, tes bienfaits, ô mon père, ont fait de celui que tu traitais comme ton fils, de celui qui a eu la même part que nous d'e ton royaume, l'assassin de tes enfants et le destructeur de ta race ! » Je n'aime point celle-ci davantage : « mon frère, mon frère, bien-aimé, si prématurément, si indignement mort, ton sort pourtant est moins à plaindre qu'à envier... » et tout le développement qui se devine et qui semble définitivement d'un artifice un peu usé. Ce souhait non plus n'est pas bien naturel et est quelque peu raffiné : « D dit que je mens, que j'exagère mes craintes, que je fais semblant d'être chassé, quand je n'avais qu'à rester paisible- Daent dans mon Royaume ! Ah ! puissé-je, le misérable, le scélérat, à qui je dois toutes mes douleurs, le voir ici jouant devant vous la même douloureuse comédie ! »
A cette critique près, il y a bien de la vie et de la vérité, bien de la passion barbare dans mainte explosion de haine, dans cette brusquerie, par exemple, et dans ce cri qui, tout i coup, après ce calme exorde, tout plein de tristesse et de désignation, jettent en quelque sorte sur la scène, comme en in bond de bête fauve, l'ennemi mortel, exécré! « Mon père n'avait répété que tous mes efforts devaient tendre à vous îlaire et à vous servir, que je vous devais considérer comme les parents aimés et respectés, qu'à ce prix j'aurais votre
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amitié, et que celte amitié me vaudrait mieux que tous les soldats, mieux que tous les trésors, me serait le meilleur des soutiens. J'aimais à me redire ces conseils paternels, et je n'attendais que l'heure de les mettre en pratique, quand Jugurtha, le plus scélérat de tous les hommes, au mépris de votre autorité, moi, le petit-fils de Masinissa, moi l'allié, dès mon berceau, et l'ami du peuple romain, me dépouille de mon pouvoir et de tous mes biens ! »
Je note un peu plus bas un effet tout semblable, et le même contraste dans la forme. Cette violence de ton serait peut-être pour déplaire au sénat qui l'écoute ; il se calme, il se radoucit, il se fait humble et suppliant, il rappelle cette paix heureuse qui suivit pour les Africains la chute de cette Carthage odieuse, « postquam illa pestis, aime-t-il à dire en passant, ex Africa éjecta est; » — nous n'avions alors d'autre ennemi que celui que vous pouviez nous désigner : ce qui, par parenthèse, est d'une allure tout indigène. « Mais voici que tout à coup Jugurtha. enivré d'orgueil et d'audace, et pris delà fureur du crime, assassine mon frère, son parent, se paye de cet attentat en s'emparant de son royaume, et, n'ayant pu me traiter de même, me force à fuir loin de ma patrie, loin des miens, et à venir chercher à Rome une sécurité qui me manque désormais en Afrique! » Sent-on bien un peu le mouvement, et entend-on le timbre de cette voix, lorsqu'elle prononçait le nom odieux, Jugurtha? D'autres traits de ressemblance ne manqueraient point, si l'on voulait poursuivre cette étude ; ce rappel insistant de tous les services passés, cette amère comparaison de ce qu'ont fait les autres rois pour Rome et de ce qu'ils ont obtenu d'elle, avec ce qu'elle doit aux Numides et ce que leur roi peut attendre en retour : tout cela est bien indigène, et l'on croit entendre un de ces ebeiks, un de ces caïds ombrageux, volontiers mécontents et qui si aisément se croient lésés, réclamer auprès de nous, moins éloquemment sans doute, mais dans la même note et le môme sentiment : < Les autres caïds ont tout! moi, je n'ai ricpl »
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J'ai peur d'abuser de ces reclierches ; mais je dois à la collaboration précieuse dont j'ai parlé un document si curieux que je n'hésite pas à le reproduire ici, comme une dernière preuve de cette ressemblance intéressante que j'ai signalée entre ces vieilles mœurs, ces vieilles figures et cet antique langage des indigènes d'Afrique, et les allures contemporaines. Il ne s'agit plus ici d'un discours; c'est une lettre, une réclamation par écrit; c'est la supplique toute récente adressée par un chef indigène, dont le territoire vient de passer sous le régime du droit commun et dont les fonctions de caïd viennent d'être par là supprimées. Il demande une place et de l'argent. Je cite textuellement, suivant une obligeante traduction.
« Au gouverneur général ! » — Viennent d'abord les compliments d'usage. « Et ce que je demande de voire haute bonté et de votre pouvoir élevé, c'est que vous entendiez ce que j'ai à vous dire : et c'est ceci, ô seigneur! Nos hommes tués, nos labours perdus, nos biens pillés, nos maisons incendiées (châteaux môme, bordj^ dirait le texte, avec l'emphase que je relevais précisément tout à l'heure), voilà ce qui nous est arrivé pour la défense de la cause française. En échange, qu'avonsnous obtenu? Rien. Nous pensions cependant que la France ne laisserait pas notre dévouement sans récompense ; car elle a l'habitude de rémunérer ceux qui la servent bien. Vous n'ignorez pas le concours empressé que nous avons toujours prêté à la France, depuis le jour où elle s'est emparée de Gonstantine ; nous n'avons cessé un seul instant de lui consacrer tous nos efforts, toutes nos peines. Aucune expédition n'a eu lieu sans que nous n'ayons été présent, soit par nous-même, soit par nos enfants, soit par nos frères. Dans chaque circonstance où votre cause était en jeu, nous avons été conduit par les meilleurs sentiments. « Nous avons fait, dit le texte, en toute sincérité, le comble du zèle et des efforts. » Bien loin d'avoir été indemnisé de ce que nous avons perdu pendant l'insurrection de 1871, on nous a enlevé Jes fonctions ou emplois
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que nous occupions, on a pris des parties de nos immeubles pour les donner à ceux qui les demandaient, et enfin on nous a traité conmie si nous n'avions rendu aucun service au gouvernement. Ainsi donc, malgré notre dévouement, nous n'avons obtenu ni emploi ni indemnités, alors que ceux qui ont moins fait que nous ont été rétribués suivant leurs désirs.
Je suis venu auprès de vous pour vous exposer mes plaintes, ce que j'ai fait, ce que j'ai perdu au service du gouvernement. C'est à vous d'apprécier. « A vous d'aviser là-dessus, » dit le texte *. J'espère que vous voudrez bien prendre en considération la demande de votre enfant et de votre serviteur. Et voici la liste de ce que j'ai perdu, etc. i
La situation sans doute ici est beaucoup plus modeste, et le personnage bien plus humble ; c'est un pauvre homme qui paraît au fond avoir été lésé matériellement par l'insurrection et incomplètement indemnisé ; et qui surtout, moralement, a souffert de l'extension du régime civil, lequel a fait rentrer dans le droit commun le caïdat dont il était si fier. Mais, ces différences signalées, qui rétablissent le point de vue, n'est-il pas vrai pourtant que les deux plaintes se ressemblent, qu ^ y a là deux peintures semblables du même milieu, des mêmes hommes, de la même société et d'une situation au»' logue, et deux tableaux qui se font pendant à tant de siècl^^ de distance? Le pauvre caïd inconnu n'écrit-il pas un p^^ comme parlait Adherbal, et par endroits, en le lisant, n^ croyons-nous pas traduire Salluste?
J'ai décrit , un peu complaisamment peut-être , cett^ Afrique romaine que l'Algérie française m'a si bien aidé ^ retrouver et à comprendre ; j'ai essayé de montrer ce (f*^® c'était que cette race berbère, ces tribus indigènes que RotO^ allait trouver, tantôt à côté d'elle, et tantôt devant elle, ^^
1. Adherbal écrivait au sénat, lui aussi : « Regno Nnmidis, qii^ vestrum est, uti lubet, consulite.... »
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que la France a rencontrées à son tour, survivant à toutes les conquêtes. Il est temps, maintenant que nous connaissons bien la scène, d'y introduire ces grands acteurs qui ont eu le monde pour théâtre, les Romains, et de nous acheminer avec eux à travers les prudentes étapes de leur conquête africaine.