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CHAPITRE PREMIER

TABLEAU DE LA COLONISATION ROMAINE EN ALGÉRIE. — A QUELLES ILLUSIONS ET A QUELLES INIQUITÉS DE JUGEMENTS PEUT DONNER LIEU LE SPECTACLE DES RUINES ROMAINES.

Miratur molem JEneas, magalia quondam,

Miratur portas strepitumque et strata viaram

pars ducere muros

Molirique arcem

Jura magistratusque leg^nt, sanctmnque senatum. Hic portus alii effodiant; hic lata theatris Fundamenta locant alii, immanesque columnas Rupibus excidunt...

Le nord de l'Afrique est jonché de ruines et de débris qui parient éloquemment de la grandeur de la domination romaine.

Aux premiers pas que firent nos soldats sur cette terre nouvelle, ils retrouvèrent la trace de leurs illustres devanciers. Chemin faisant, nos officiers copiaient à la hâte une inscription , ou profitaient d'une heure de bivouac pour prendre quelque croquis de monument. Un jour, Tun d'eux, un de ceux dont le zèle et la curiosité respectueuse ont rendu à l'archéologie le plus de services, M. le général, alors colonel, Garbuccia, retrouvait, aux portes de Lambèse, le tombeau de Q. Flavius Maximus, préfet de la IH® légion. — comme un collègue d'autrefois ; il faisait pieusement reconstruire le monument ruiné, puis défilait avec son régiment devant le mausolée rétabli et saluait de ce noble hom-

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ina/^e et île ce solennel adieu cet antique frère d'annes africain. Cependant, avec les progrès de la conquête, arrivaient des heures plus propices à ces intéressantes recherches et à la prise de i)OSsession d'un aussi riche héritage. Pendant que rhahile et savant crayon de M. le commandant de La MarrjB rassemblait ce précieux album archéologique qui est le commentaire animé du grand recueil de Léon Renier, MM. Berbrugger, Mac Carthy, Creully, CherbonneaU; Payen, — combien d'autres ! — relevaient çà et là ces restes d'une glorieuse histoire, enregistraient toutes ces richesses, déchiffraient ces vieux souvenirs et soulevaient par un coin le voile qui enveloppait encore le passé de TAlgérie romaine. La Revue africaine^ Y Annuaire archéologique de Comtantine, mainte note et mainte brochure, plus d'une communication passant la mer, témoignent de ces efforts épars, de ce bon vouloir des uns et des autres et de cette émulation algérienne.

Toutefois, à ces inexpériences d'une érudition naissante, à ces essais et à ces tâtonnements inévitables, il fallait l'œil, l'exemple et la leçon du maître : le maître vint. Léon Renier, qui, de Paris, avait fait son plan de campagne et deviné Lambèse, eut sa première mission en 1850. De ces fouiUes si sagaces et si heureuses, de ces savants rapports qui inauguraient toute une série de longs travaux ininterrompus, de cette ardente ébauche d'un si beau sujet qui devait être 1b passion fidèle de toute une vie de nobles études, date véritablement la découverte de l'Afrique romaine. Léon Renier a donné l'impulsion, laissé la trace, indiqué la méthode : c'est lui qui a créé et qui inspire encore toute cette école algérienne * d'érudits et — n'en faisons pas fi — de zélés amateurs, laquelle, à l'heure qu'il est, surveille et fouille

1. Je ne parle là que de rAlgérie; en France, qui donc, depuis vingt ans, aurait voulu toucher à l'antiquité romaine ou grecque, sans demander les leçons et l'appui de cette science et de cette parfaite bonté toujours prêtes?

ce sol inépuisé, délerre, explique, commente, écrit, collectionne, consulte et interroge le maître, l'approvisionne enfin de copies, d'estampages, tient sa science et sa curiosité comme au courant, et apporte ainsi plus d'une utile petite pierre au grand monument qui s'élève. L'armée aussi profitait de ses leçons et lui donnait de laborieux disciples. M. le capitaine de Yigneral relevait patiemment toutes les ruines et tous les points antiques des environs de l'ancienne Calama, la moderne Guelma, et cherchait, dans la Kabylie du Djurdjura {mons Ferratus), ce suprême refuge de l'indépendance indigène, la trace plus rare et plus malaisée de l'occupation romaine. M. le capitaine de Champlouis, dans la belle carte au ^ ^^ o^^ qu'il a publiée en 1864 et la notice qu'il y a jointe, étendait l'horizon et nous donnait le tableau et le panorama de la domination des Romains depuis les frontières de TÉgypte jusqu'aux rives de l'océan Atlantique.

Tous ces savants et tous ces écrivains se montrent très frappés de l'imposante grandeur de ces antiques vestiges; tous parlent avec admiration de la puissante empreinte laissée là par le peuple-roi. Il est certaiii que, même aujourd'hui où le temps et la main des hommes ont pourtant rongé, mutilé, parfois brutalement détruit tant de précieux restes, il y a là encore, pour le voyageur qui regarde, pour l'historien ÎUi contemple, un grandiose et frappant spectacle, et qui donne sans doute à penser.

J'ai dû le faire remarquer déjà : à mesure que Ton s'éloigne vers l'ouest, les traces de la conquête romaine, les ruines Qicnumentales, les restes magnifiques deviennent plus rares et surtout s'amoindrissent ; toutes ces marques et ces manifestations de la puissance d'une grande nation, si riches dans les régions de l'est, semblent ici s'appauvrir ; la domination romaine prend de plus en plus l'aspect plus simple et moins brillant d'une occupation militaire. Les textes et les sources nous mettent également, de ce côté, beaucoup moins à Taise :

nous n'avons, pour les temps modernes, que les résultats incomplets des excursions rapides de Shaw et de Desfontaines: et, pour Tantiqu^té, non seulement la nomenclature de ritinéraire d*Antonin est plus brève, mais la Table de Peutinger nous manque tout à fait, en ce qui touche la Maurétanie Césarienne. Pline est contemporain de la prise de possession par Rome de ces lointaines régions, et Ptolémée lui-môme n'a. suivi la conquête que dans ses premiers pas et son premier développement. M. Mac Carthy, juge si compétent et qui a particulièrement exploré ce pays, estime que Ptolémée a donné une description des côtes intéressante et recommandable, mais qu'il n'a entrevu que très imparfaitement l'intérieur. Aussi bien les Romains ont-ils dû, là plus que partout ailleurs, s'enfoncer lentement, prudemment; Pomaria, notre Tlemcen, qui paraît être devenue le principal centre d'autorité de l'une des régions intérieures de la Maurétanie Césarienne, dont le site charmant et favorisé ne pouvait manquer d'attirer l'attention de tous les envahisseurs, et qui dut être, ne fût-ce qu'à titre de camp et de position stratégique, occupée aussi rapidement que possible, ne semble bien avoir reçu une véritable installation romaine que dans les premières années du second siècle de notre ère.

Sur le littoral même, entre l'oued Moulouïa, par exemple, et l'oued Tafna (le Mulucha et le Siga d'autrefois), la seule localité que Ptolémée connaisse et mentionne, c'est la vill^ de Gypsaria, appelée aussi Artisiga, et qui est aujourd'hui le petit point obscur de Mersa Hanage, à l'est de notre N^' mours. C'est assez dire que c'était le seul établissement d^ ces parages qui eût quelque importance de son temps *.

Notre province d'Alger est déjà sensiblement plus riche et se ressent davantage du voisinage plus proche du foyer même. Cherchell, la phénicienne loi, la résidence brillante

1. Mac Carthy, Recherches sur V Algérie romaine {Revue africaine).

de Juba II, et, sous les noms de Caesarea^ de Colonia Claudia Csesariensium, de Cxsarea Mauretaniae, la capitale de la Maurétanie Césarienne, Tipasa encore, sa voisine i, portent la trace toujours visible et gardent le souvenir de toutes les élégances, de tout le luxe, de toutes les parures de la civilisation et des arts.

Mais c'est surtout à qui visite notre province de Gonstantine que se découvre, dans son riche développement, dans toute la force et toute la variété de ses manifestations, la domination romaine. Succédant aux efforts de Tyr et de Carthage, s'appuyant sur l'œuvre phénicienne reprise et continuée par les princes berbères, elle se répand ici et se déploie à Taise, et revêt les dehors et le caractère d'une installation éternelle. En débarquant à Philippeville, l'ancienne Rusicade 2, ce sont, là, ces colonnes aujourd'hui renversées, jadis puissants soutiens de quelque temple ou de quelque ' palais, qui redisent l'éclat de cette civilisation disparue ; c'est, ici, le théâtre romain 3, qui, lui, est resté debout, avec ses escaliers inébranlés, ses marches séculaires, ses voûtes de briques marmoréennes, adossant ses gradins et son vaste hémicycle aux pentes d'une colline d'où se découvrait, d'un côlé la mer bleue et le profil découpé des côtes, de l'autre cette fertile et verdoyante vallée du Safsaf *, ainsi que la grande voie militaire et commerciale qui gravissait vers Constantine. A Constantine, dans cette vieille Cirta ^, les ruines abondent, et chaque fouille amène un souvenir romain ; les murs de la Casbah moderne portent, encastrées dans leurs pierres, comme des titres de noblesse, les inscriptions qui

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