Tite-LWe, XXI
2. Cependant, dès l'année suivante, 537 de Rome, le consul Servilius .Geminus débarque en Afrique avec 120 bâtiments, pour occuper Cartilage et empêcher l'envoi des renforts que demande Annibal (T.-L., XXII, 31). Quatre ans après, Rome a 150 vaisseaux et débarque des troupes qui ravagent le territoire d'Utique (T.-L., XXIV, 11). En 546, 100 vaisseaux romains stationnent en Sicile, prêts' à opérer une descente en Afrique (T.-L.. XXVII, 29); ils battent devant Clypea la flotte carthaginoise. Enfin, en 547, une seconde victoire de Valerius Ljcvinus Tend la mer complètement libre (T.-L., XXVIIl, 4: Vie de César),
et de suite; et cela, nou pas seulement chez les sages, chez les vieux du sénat, chez les Fabius inquiets et hésitants, chez les timides, mais encore chez les jeunes, les ardents et les ambitieux, chez un Scipion et ses pareils; non pas seulement aussi Tœuvre une fois commencée, mais dans la mise en train, si je puis dire, d'une aussi redoutable entreprise, dans les projets couvés de longue date, dans les desseins préliminaires, dans la diplomatie et les négociations préparatoires. Aussi bien, puisqu'il est entré dans les intentions de cette étude d'emprunter à nos grands écrivains classiques le plus de textes qu'il me sera possible, d'introduire dans le courant de mes remarques ou de mon récit tout ce que je pourrai leur prendre de pages africaines, et de commenter ces vieux passages, souvent un peu perdus de vue et relégués dans l'ombre, de mes récentes impressions et de mes souvenirs personnels, comment résister au plaisir d'exploiter dans ce sens quelques-uns des plus beaux livres de Tite-Live? Quelle mine plus précieuse et plus riche en curieux épisodes, en nouveaux et piquants tableaux de mœurs, en portraits de grands hommes, en figures à demi connues et si originales, en scènes émouvantes, en drames immortels!
Il semblait en effet que, maîtres de l'Espagne et sûrs de leurs alliances en ces contrées, Publius et Cneus Scipions pussent sans témérité, alors que pâlissait, en Italie aussi, non le génie, mais l'étoile d'Annibal, porter leurs regards et leurs espérances sur l'Afrique *.
Mais quels étaient les risques de cette aventure ? quelles seraient leurs chances de succès ? C'est ce qu'ils pouvaient assez aisément connaître, d'abord par la sûreté des informa' tions que leur procurait le voisinage de l'Afrique. Puis la guerre d'Espagne elle-même les mettait en fréquent contact avec ces troupes indigènes, précieux renfort de Carthage,
\. T.-L., \XiX, 48 : « In Africam quoque spem extendenint. »
dont Rome avait mainte fois appris à ses dépens Tintrépidité rare et la tactique redoutable. Mais ils n'eurent point assez de ces lointaines approches et de ce demi-apprentissage ; ils étudièrent de plus près cette société, ces mœurs, ces hommes qu'il leur importait tant de bien connaître ; ils voulurent pressentir et tâchèrent de se concilier ces chefs, ces façons de princes et de souverains, contre lesquels ils s'étaient mesurés sur les champs de bataille espagnols, et qui leur seraient en Afrique de si utiles auxiliaires ou de si dangereux ennemis. Ils n'attendaient qu'une occasion; au premier bruit d'un refroidissement, d'une subite rupture * de Syphax, un de ces rois numides, le plus puissant de tous, avec Carthage abandonnée de la fortune, les Scipions firent les avances et envoyèrent à Syphax une sorte de petite ambassade militaire, ■ trois centurions, chargés de conclure avec le chef berbère alliance amicale, de l'encourager dans sa nouvelle attitude et
. de lui promettre, en échange de ses bons offices, toute la reconnaissance du sénat et de la nation. Le barbare fut très flatté : ce barbare d'ailleurs ne se montre point là si sot ni si barbare. Il causa longuement de guerre, d'art militaire avec les officiers romains, et il eut le bon sens de reconnaître combien, en ces matières, il ignorait de choses. Cette merveilleuse organisation de l'armée romaine le frappait d'éton- Dement; aussi demanda-t-il à ses nouveaux alliés, comme premier et signalé service, de vouloir bien rester quelque temps auprès de lui et servir d'instructeurs à ses troupes, <iui ne lui faisaient plus l'effet d'une armée, mais seulement d'une multitude confuse et de hordes indisciplinées. Les Numides, disait-il, n'entendent rien aux combats d'infanterie et ne sont que des cavaliers : c'est la tactique héréditeire, la seule qu'ils apprennent dès l'enfance ; or il lui fallait de l'infanterie pour tenir tête à un ennemi dont l'infanterie était excellente; il avait bien des hommes, mais non pas des
^- T.-L., XXIX, 48 : « Subito Carthaginiensibus hostis factus. »
soldats; et comment les armer, les équiper, les instruira? Un des centurions resta donc, très aise de former pour Rome des fantassins que le roi demandait contre Carthage, et il mena si bien sa tâche — une tâche d'ailleurs assez facile avec ces admirables soldats — que le roi put bientôt compter sur son infanterie autant que sur sa cavalerie et défaire les Carthaginois en plaine, dans une petite bataille rangée. -^ On sait tous les efforts d'Abd-el-Kader pour se créer une infanterie : on sait ce que valaient ses i^éguliers; on sait ce que sont encore et ce qu'ont été tout récemment, sur les plus terribles champs de bataille, ces soldats de bronze ou de fer, héritiers du vieux sang numide, les tirailleurs indigènes. En môme temps, en Espagne, les soldats de Syphax, disons le mot propre, les goums qu'il avait détachés comme auxiliaires à Tannée carthaginoise, apprenant la nouvelle alliancede leur roi, et travaillés d'ailleurs par ses émissaires, passaient en grand nombre aux Romains.
Carthage s'émut à ces nouvelles; Carthage connaissait bien l'Afrique : elle ne tenta plus rien, momentanément, sur Syphax; mais elle se hâta d'envoyer une ambassade à Gala, qui régnait dans une autre partie de la Numidie, sur les Numides Massy liens. La querelle était vieille entre les Massyliens de Gala et les Massaesyliens * de Syphax; une vendetta antique, un po/les divisait; Carthage en profita immédiatement. Je m'arrête un instant ici à ce curieux trait de mœurs ; il est bien caractéristique, particulier, ce semble, à la race berbère ; nos relations quotidiennes avec les Kabyles de l'Algérie nous l'ont révélé d'assez bonne heure; notre diplomatie de conquérants et nos plans militaires en ont tiré parti; il est certain que Carthage d'abord, que Rome ensuite le reconnurent et l'exploitèrent l'une contre l'autre. La chose
1. « Massaesyli, gens adfmis Mauris, in regionem Hispanise, maxiio* qua sita nova Carthago est, spectant. » (T.-L., XXVIII, 17). Les Massyliens étaient plus k l'est; c'étaient les gens de Cirta, de notre province de Constautine.
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aut donc la peine qu'on la signale et qu'on insiste; l'his- )ire des guerres puniques trouvera, là encore, sur plus 'un point, quelque rajeunissement de bon aloi et des expliations Intimes.
J'ai déjà indiqué ce côté faible et cette grave lacune des leuples berbères : l'absence de l'esprit de race et de natiolalité, le défaut d'un grand et commun patriotisme. Je re- )roduis ici quelques lignes d'un juge bien compétent que j'ai ièjà cité, M. le capitaine Rinn, que sa grande expérience M)ntemporaine et son habitude de l'antiquité ont mis en goût ie ces curieux rapprochements et de ces comparaisons intéressantes. < La constitution des peuplades kabyles, dit-il dans son Algérie assimilée^ est essentiellement républicaine, ou plutôt municipale et fédérative. Chaque ville, chaque village est un petit centre ayant ses lois et coutumes particulières, et sa djémâa, ou conseil, présidé par un chef nommé à l'élection. La tribu n'a ni force ni homogénéité, chaque ville, chaque village, chaque quartier môme étant toujours en rivalité politique avec ses voisins et poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à l'individualisme. Il en résulte que, si un danger commun parvient à rassembler momentanément quelques villages dans une action commune, l'accord ne dure jamais bien longtemps, chacun voulant commander, et personne ne voulant se soumettre d'une façon suivie à une autorité quelconque étrangère à son quartier ou à son village. » Cet esprit de coteries et de partis, et, quand la religion envenime encore la politique, ce fanatisme de confréries et de sectes, cette passion des rivalités et des ligues, des sociétés haineuses, des associations hostiles, ce goût et ce génie factieux, car le factio des Latins traduirait assez bien le mot kabyle, iout cela, c'est le çof. M. Renan, dans l'article si intéressant que lui a inspiré le beau livre de MM. Hanoteau et Letoumeux, explique et définit à merveille ces caractères et ces dangers du çof : il fait voir, dans leur curieux mécanisme, ces sortes de sociétés d'assurance
i40 PRÉLIMINAIRES ET PRÉPARATIFS
mutuelle, je ne dirai point d'homme à homme, ni de village à village, mais plutôt d'homme contre homme, de village contre village et de tribu contre trihu ; il montre bien ce cpe sont encore et ce qu'ont été, de tout temps, ces associations d'individus ou de peuplades, qui se compliquent toujours de quelque antagonisme et de quelque vieille haine contre une association adverse; ces ligues, non pas du bien public, mais de quelques intérêts étroits et particuliers, en vue de toutes les éventualités de la vie; ces partis où la fidélité n'a rien de durable et dont on change sans honte, comme Syphax autrefois, quand on n'y trouve plus l'abri efficace et la protection espérée; il montre enfin ce qu'on dépense là de force perdue et de stérile passion ; quelle source ce peut être de divisions sanglantes, de luttes perpétuelles et de guerres déplorables ; et il confesse que ce n'est pas ici le beau côté de la société berbère.
« Le çof, ajoute-t-il, est l'inconvénient inséparable d'une constitution où l'État fait si peu pour l'individu que celui-ci est obligé de demander à des combinaisons individuelles un patronage efficace; or le çof introduit une vénalité effrénée; il conduit à la négation de toute idée de droit et de justice. Pour soutenir un membre du çof, on ment, on porte de faux témoignages, on se parjure. Le çof, de son côté, n'abandonne jamais ses adhérents. Si l'un d'eux meurt pour la cause du çof. celui-ci adopte ses enfants, les nourrit, les entretient aux frais de la coterie; en toute occasion, l'associé est sûr du concours le plus actif de ses coassociés. Lorsqu'une tribu est en proie à la guerre civile, les çof envoient fréquemment des contingents armés pour soutenir leurs sociétaires respectifs. En tout cas, si le sort des armes force un parti à s'expatrier momentanément, il est sur dé trouver chez ses amis un accueil empressé.
< Les çof s'étendent d'un village à un village, d'une tribu à une tribu, d'une confédération à une confédération, et même à toute la Kabylie... Les fonds nécessaires aux çof
sont fournis par des cotisations volontaires. Les chefs n'en rendent pas compte ; ce sont de véritables fonds secrets, employés à nouer des intrigues, à corrompre des consciences, à préparer des trahisons, à négocier l'assassinat d'un ennemi dangereux. Les chefs du çof deviennent ainsi des espèces de petits souverains assez puissants, et il est singulier que jamais chef de çof n'ait réussi à former tige de royauté *. On arrive à cette position par la bravoure, par l'habileté dans l'intrigue, par l'influence de la famille à laquelle on appartient, et aussi par la richesse. Un chef de çof est un personnage fort occupé, et ses dépenses sont très considérables. Toutes les affaires du pays aboutissent à lui, et c'est avec lui bien plus qu'avec les amin de village et de tribu qu'une politique habile devrait traiter. Beaucoup de chefs de çof font preuve d'une rare souplesse d'esprit et d'une vraie connaissance du cœur humain...
« n n'est pas donné à tous les pays d'être des nations ; or partout où un esprit national ne s'empare pas de la société humaine pour Vinformer, comme on disait au moyen âge, c'est-à-dire pour lui donner une forme, une âme, un principe vivant, il est inévitable que les factions, les coteries, les groupements les plus artificiels prennent la place de la patrie cl remplissent les fonctions que celle-ci ne remplit pas*. »
Eh bien, il est permis de croire, avec M. Renan, que le çof ait eu autrefois une importance plus grande encore que de nos jours et qu'il ait produit de grandes ligues qui s'étendaient d'un bout à l'autre de la Barbarie. Le savant écrivain i^marque que c'est là un fait analogue aux factions des Uancs et des noirs dans les républiques italiennes, des Kayssi et dés Yémani chez les Arabes de la Palestine ; et que, partout où l'état central n'a pas été assez fort pour garantir
!• Du moins de notre temps. Les chefs de çof antiques ont bien fondé, ce semble, des apparences de dynasties. Voir un peu plus bas.
2. E. Renan, La société berbère [Revue des Deux-Mondes, !•' septembre 1873).
l'entière sécurité des personnes et des intérêts, de pareilles coteries sont inévitables. Et M. Renan se demande, en ce qui touche notre Afrique classique, si ces rôles puissants des Syphax, des Masinissa, des Jugurtha, ne se rattacheraient pas pour une part à des causes analogues, et s'il ne serait pas vrai et exact d'envisager ces personnages célèbres comme des chefs de çof, attachés tour à tour à la fortune de Rome ou de Garthage. Oserai-je dire que ce point de vue m'était, à moi aussi, dans mes études modestes, depuis longtemps apparu, et que j'ai cru trouver, dans ce trait de mœurs, assurément héréditaire, qui s'est si fortement révélé à nous pair l'expérience contemporaine, une explication moins connue, plus claire, et tout au moins très vraisemblable de cette poUlique de bascule, de volte-face, de changement de front et de retours adoptée par les chefs indigènes à l'égard de leurs envahisseurs romains ou de leurs ennemis carthaginois? N'y a-t-il pas là, en même temps, un jour nouveau jeté sur la tactique diplomatique suivie par Garthage et par Rome vis-à vis des populations indigènes? N'est-il pas évident que Garthage, la première, et que Rome, après elle, ont démêlé comme nous et exploité ce trait essentiel de la race berbère et qu'elles ont reconnu et trouvé, dans cette désunion intestine, dans ce défaut de cohésion patriotique, dans cette façon d'impuissance nationale, une de leurs plus grandes chances de succès ? Or voit-on bien maintenant, cette explication une fois donnée, cette interprétation admise, ou cet aperçu entr'ouvert, quelle clarté plus grande et nouvelle peut se répandre ainsi sur ces vieux tableaux obscurcis et décolorés par les aimées? Voit-on bien, à regarder les choses sous ce nouvel aspect et à remettre aux prises en ce champ clos diplomatique les deux grandes rivales, quel agrément, quel intérêt de plus peut raviver le récit de Tite-Live ?
Je reviens en effet au grand historien et à cette députa*tion que l'avisée Garthage se hâte d'adresser à Gala, à la nouvelle de la défection de Syphax. Gala avait un fils
DE LA CONQUÊTE D£ L'a^'RIQUE 143
nommé Masinissa : c'est là la première apparition de cette grande figure dans Thisloire, et comme elle se détache tout de suite! Masinissa n'avait que dix-sept ans, mais annonçait déjà quel homme et quel souverain il pourrait être. Les députés de Carthage n'ont pas besoin de grands frais d'éloquence; ils font remarquer tout simplement que, Syphax
- n'ayant conclu alliance avec Rome que pour être plus puissant en Afrique, au détriment de ses voisins, l'intérêt évident de Gala était de faire cause commune avec Carthage, de manière à écraser Syphax, pendant qu'il n'est encore l'allié de Rome que de nom. L'ardent Masinissa pousse à la
^ guerre : Gala cède assez aisément, et Syphax est battu par
i ce général de dix-sept ans, uni aux troupes carthaginoises.
I Syphax, comme tous les vaincus d'Afrique, comme Jugurtha plus lard, comme de nos jours Abd-el-Kader, se sauve en Maurétanie, y refait une armée, tente de nouveau le sort des
■ armes et est encore battu par Masinissa, cette fois seul *. Masinissa tient bon durant quelque temps dans Talliance car-
[ Ihaginoise; il passe même avec ses alliés en Espagne, leur fend là de signalés services, et fait le plus grand mal aux Romains. Tite-Live nous le dit avec quelque air de regrets et ie léger reproche : il était alors dans l'alliance de Carthage, cdui qui depuis a dû toute sa gloire et toute sa puissance à l'amitié romaine 1 La cavalerie numide qu'il commande harcèle les Romains nuit et jour, surprend tous les soldats qui s'écartent du camp ; elle ose même, avec ces airs de bravade orgueilleuse et d'insultant défi, avec ces charges irrésistibles où l'homme et le cheval semblent se griser à l'envi et comme s'affoler de l'ivresse du combat, avec ces brillantes chevauchées que nos indigènes ou nos Algériens appellent de ce Dom si expressif et si coloré, la fantasia, elle ose venir caracoler devant les lignes romaines, se jeter même au milieu postes et répandre partout le désordre et l'épouvante ^.