FIN DE LA SECONDE GUERRE PUNIQUE
conquérants avec la modération nécessaire ! L'abus odieux de la victoire, les orgueilleux excès de la conquête, c'est là parfois le commencement du châtiment, Torigine des vengeresses représailles; c'est, suivant le mot fameux, non pas le crime seulement, mais la faute. Rome fera-t-elle cette imprudence? Ne parlons même pas là de ces liens et de ces devoirs sacrés de la solidarité humaine, ni de cette générosité, de cette compassion et de ce cœur qui peuvent entrer, enfin, même dans la sécheresse des affaires, dans les calculs froids de la politique, même dans les risques sanglants de la guerre; ne demandons pas au vainqueur ces larmes, ces admirables larmes, humaines autant que patriotiques, que
Scipion Émilien versera plus tard sur Garthage sur Gar-
thage et sur Rome, en murmurant tout bas les vers d'Homère. Non : le Sénat romain ne faisait point de politique de sentiment. Ne parlons donc que de cette modération moins généreuse qui vient seulement de la raison et de cette prudence circonspecte qui n'est qu'un intelligent égoïsme. * Eh bien, ce sens commun, cet esprit de mesure, qui est l'âme de la politique et qui fut en particulier l'âme de la politique romaine, quelles résolutions, quels conseils va-t-il inspirer à celui qui, campé sous Garthage, dirige les destinées de Rome et les délibérations du Sénat? Que va-t-il se passer dans la discussion solennelle à laquelle Scipion invite assez impérieusement les membres de la curie? A quel parti s'arrêtera, sur la foi du jeune conquérant, la majorité des sénateurs?
A Rome, la joie était immense et générale; mais deux courants contraires divisèrent tout d'abord l'opinion publique, en ce qui touchait le traité à venir et les conditions de la paix. Les uns étaient encore tout pleins de colères inassouvies et de ressentiments implacables ; les autres éprouvaient quelque pitié d'un tel désastre, se sentaient hommes en même temps que Romains, et ne se défendaient ni d'émotion ni de sympathie devant l'écroulement glorieux de cette grandeur. Puis
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ils considéraient, avec une hauteur de senliments véritablement patriotique, ce qui, dans de telles conjonctures, siérait bien à riionneur et à la dignité de Rome. Le même désaccord partageait le Sénat; Tun des amis de Scipion prit alors la parole.
Appien, en faisant le précieux compte rendu de cette granée discussion véritablement historique, a insisté longuement sur ce discours; il semble en avoir consené soigneusement la marche générale et les principaux arguments. L'orateur jeta tout d'abord hardiment à l'auguste assemblée ce beau mot de modération, et il le commenta d'une façon digne de Scipion el digne de Rome. Il parla de cette modération respectueuse des dieux et pour ainsi dire religieuse, et qui devait aussi agréer aux hommes, et recommander chez les mortels elà travers les âges le bon renom et la gloire de Rome. Eh quoi ! voudrieivous qu'on dît dans l'univers et qu'on répétât dans l'histoire que Rome a détruit cette grande Garthage, cette rivale A cette adversaire digne d'elle ! Est-ce qu'on frappe un ennemi à terre? Et il ajoutait cette menace el cet avertissement si antique : Ne redoutons pas seulement l'odieux auprès des hommes ; prenons garde à la justice céleste et à la divine Némésis I
Mais Garthage a rompu les traités, Garthage a été bien coupable. — N'est-elle donc pas cruellement punie, et sereivous pour elle inexorables, quand vous avez été cléments et indulgents à tant d'ennemis sur qui ne pesaient pas de moins lourdes responsabilités? Avez- vous donc exterminé les Latins, les Étrusques ou les Samnites?Non : gardons pieusement les principes qui ont fait la force et la grandeur de notre république. Aussi bien, prenons garde aux vicissitudes des choses humaines, aux retours et aux surprises de la guerre; après tout, Garthage n'a pas péri encore : la grande cité n'est pw morte ; blessée et acculée, et comme tapie dans ses muraillei» tout n'est-il pas à craindre de la rage de son désespoir, de h fureur de son agonie?
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Ici, un curieux argument : quelque ironie et même quelque menace ; l'orateur montre au loin Scipion qui attend, le vainqueur de Zama qui sans doute s'impatiente, qui sait ce qu'il faut faire, qui l'a dit et désire qu'on le fasse ; prenons garde de lui déplaire. Étranges hommes que vous êtes, dit-il aux conservateurs du Sénat : c'est pour ainsi dire malgré vous que s'est faite cette expédition; c'est malgré vous qu'on a vaincu I II n'est point d'opposition que vous n'ayez faite! Et aujourd'hui, quand le vainqueur s'arrête, c'est vous qui voulez qu'il poursuive! Vos hésitations d'autrefois n'ont d'égal que votre acharnement d'aujourd'hui, et vous estimez que rien n'est fait si l'on ne pousse point à bout une victoire dont vous ne vouliez pas !
Laissons faire Scipion : qui donc connaîtrait mieux tout le poids de ce qui reste à faire que celui qui a si bien mené le commencement d'une telle tâche? Il est plus aisé, croyez-le, d'empêcher le relèvement de Garthage, de prévenir ses nouveaux progrès, d'entretenir sa faiblesse et ses blessures, et de différer la revanche, que de détruire immédiatement la grande capitale africaine. Et il montre alors savamment de quels obstacles, de quels périls, de quelle sur\'eillance, de quelle hostilité, de quels empêchements de toute espèce la patrie d'Annibal sera désormais entourée, et dans quelle impuissance elle va se débattre. Il fait voir cette ceinture ennemie des peuplades indigènes sujettes, aujourd'hui enhardies, presque libres, et gardant l'amer souvenir de l'esclavage d'autrefois; plus que tout cela, Masinissa : c'est-à-dire la laine même de Garthage et la fidélité à Rome, veillant incessamment et faisant sentinelle.
Mais soit : allons plus loin dans les suppositions les plus favorables. La guerre continue, et, grâce à la protection des dieux, nos soldats s'emparent de Garthage. Que ferez-vous •lors? Oserez-vous donc détruire Garthage? Oserez-vous la faire disparaître, à la face des dieux et des hommes? Non ; ^ous n'auriez point ce féroce et ce brutal courage! Eh bien.