Cours de sylviculture, par M. Parade
tagnes ; nous la remercions de s'être préoccupée tout au moins du danger des inondations. C est d*un excellent cœur.
Qui ne sait l'influence des forêts sur le climat ? Ce sont dos abris naturels contre les vents dont l'action est amoindrie et quelquefois détournée. Elles égalisent la température et par cela même sont très-bienfaisantes pour la santé des pays qui les avoisinent, etc. En résumé, « du rapport entre les terres arables et les sols forestiers résulte la nature du sol et du cliD[iat d'un pays. » Ce rapport si difficile à établir, on veut le changer au risque de faire de notre belle France un pays comme la Sicile, la Grèce, l' Asie- Mineure, un pays irrévocablement sec et aride. Croit-on que j'exagère? Voici un fait entre cent autres : l'Ile de TénériflTe est composée de deux parties : l'une, très-fertile, très-saine; l'autre, stérile, d'une sécheresse horrible. Au nord, des massifs en abondance; au sud, pas une forêt; la démarcation des bois est nette comme celle des climats.
On comprend après cela que les départements que l'on se dispose à déboiser se soient émus. Que leurs sociétés agricoles imitent la société de Nancy 1 Des pétitions au Sénat, des requêtes à l'Empereur, des mémoires au Corps-Législatif dont ces corps compétents auraient l'initiative, arrêteraient peut être l'administration ou tout au moins l'obligeraient à réfléchir. Le Journal des Villes et campagnes qui, plus que tout autre s'intéresse aux choses de l'agriculture; leur offre avec plaisir le concours de sa publicité.
A la fin de sa pétition à l'Empereur, la Société nancéenne émet le vœu qu'un ministère spécial de l'agriculture et des forêts soit créé ; c'est, dit-elle, le plus sûr moyen d'écarter pour toujours le danger qui menace nos forêts. On comprend que le ministère des finances, les ayant sous la main, soit très-fortement tenté. Si tout au moins nos domaines forestiers étaient transportés à un autre département ; ils trouveraient dans le ministre qui les aurait sous son autorité une protection contre les convoitises des financiers; l'administration des eaux et forêts ne serait pas réduite au silence. Malgré tout, nous avons encore nos députés qui, eux, peuvent parler à leur aise, et la cause des forêts n'est pas tout à fait perdue, nous l'espérons du moins.
LÉOPOLD GlilALD.
Ancim élève de F École forestière.
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LE COURRIER FRANÇAIS
20 Mai ISa^.
. Il y a deui^ mois, la vente des forêts de TËtat était qualifiée de bruit sans consistance : au besoin, un communiqué officiel eût protesté contre le projet, en face duquel nous appelions à la science, à la raison, à Texpérience. Que les temps sont chai>gésl Aujourd'hui le bruit absurde s'est transformé en bel ert bon projet, précédé d'un fort long exposé de motifs ; demain, si le Corps-Législatif n'y prend garde, le même bruit passera à rétat de fait accompli.
Heureusement la Chambre a reçu l'éveil ; et, si l'on en croit les échos du comité secret, l'émotion est vive et la discussion sera 'sérieuse. En cette occurrence, l'éloquence de M. Chaix d'Est-Ange a paru insuffisante ; et il a été fait appel au concours des journaux officieux pour convaincre les députés réfractaires et donner le change à l'opinion, dont le courant est peu favorable à l'expédient imaginé par M. le ministre des finances.
C'est la France qui, la première, est entrée en campagne. Dans son enthousiasme à remplir la tâche difficile imposée à son dévouement, M. Cohen va du premier coup au delà du but, et n'hésite pas à qualifier d*habile et de judicieuse l'opération hasardeuse qui met en émoi la moitié de nos départements. Comment est justifiée cette allégation ? Quels arguments la France apporte-t-elle à l'appui de son paradoxe ? Ceux même que renferme l'exposé dès motifs. — Il paraît qu'il n'en reste pas d'autres. — Nous les avons déjà combattus dans de nombreux articles. Examinonsles cependant tels que les formule M. Cohen. — Le décret du 47 février 1852 explique notre préférence pour le défenseur officieux du projet, au préjudice des organes officiels du gouvernement.
Que dit donc M. Cohen? « La garde, l'entretien et l'exploitation des » forêts coûtent énormément et rapportent très-peu. C'est à peine si le » produit des bois domaniaux atteint deux 'pour cent par an. »
Où ce chiffre a-t-il été pris? La France ne saurait le dire, et l'embarras serait grand de le justifier. Quand on veut vendre les forêts, il n'est, affirme-t-on, pire propriété. Elles ne rapportent rien et coûtent beaucoup. A
peine sont-elles vendues, qu'on découvre que les acquéreurs ont placé leur argent à gros intérêt. Aux dépens de qui ? M. Cohen le sait et le public le devine.
Sur quoi repose, en effet, ce rapport hypothétique de deux pour cent ? Sur une estimation préalable du vei^eur. Il y ^ donc modestie à s'arrêter là. 11 serait facile de faire descendre le produit des forêts à un pour cent. U suffirait pour cela de les estimer plus cher. Seulement, en tout ceci, on oublie, et M. Cohen comme bien d'autres, qu'il n'existe qu*un critérium : c'est le prix de vente. Or, si l"on compare le revenu des forêts' vendues depuis 1852 et le prix de vente de ces forêts, on voit que ces propriétés rapportaient de qv^atre à six pour cent. Pour des valeurs immobilières, le revenu est raisonîiable, et bien des propriétaires se déclareraient fort satisfaits d'un pareil placement.
Les chiffres, à l'appui de l'assertion précédente, sont à la disposition de M. Cohen, si l'arithmétique est de quelque chose pour le publicisle qui nous entraîne dans les nébulosités suivantes : « Livrées à la propriété privée, les forêts domaniales, aujourd'hui en friche, seraient bientôt cultivées et notre production agricole' s'accroîtrait rapidement. Après avoir versé iau trésor, en prix de vente, des sommes considérables, elles lui donneraîent^ en droits de mutations et en impôts, des revenus précieux, aujourdliui complètement perdus ; enfin, à une richesse inerte et stérile serait substituée une richesse fécondante et circulante dont l'importance se développerait avec le temps. »
Certes, voilà une belle tirade I le tour en est galant, et Pharmonie sans égale. L'antithèse y brille d'un éclat incomparable. Que ces richesses inertes et stériles, fécondantes et circulantes s'accouplent agréablement? Et ces forêts en friche t M. Cohen pense-t-il qu'elles en vaudraient beaucoup mieux si on les labourait î
Mais laissons ces belles choses et cherchons l'argument caché sous les fleurs.
Transformer les forêts en terres arables, voilà en vile prose ce que propose la France. Or, y a-t-il un puissant intérêt à accroître aujourdTiui rétendue des terres arables et à livrer pour cela à la culture les terrains fie très-médiocre qualité sur les(|uels croissent de belles forêts ? A cette (lueslion tous les agriculteurs ont dt^jà répondu. Ce n'est pas la terre qui leur manque; il y a en France 8 millions d'hectares de terres en friche;
ce qui manque c'est Targent et les bras. Le d^fricbement de 430,000 hectares de forêts donnera-t-il l'un et l'autre? Non; on détruira des forêts en plein rapport, on laissera des bruyères à la place. L'expérience de cinquante années le prouve; ^t Tagriculture sait bien ce qu'elle a à en attendre.
Reste maintenant le fameux argument tiré de l'augmentation d'impôts» résultant un passage et de la formation des biens domaniaux en propriétés particulières.
A vrai dire, il n'est pas neuf. La responsabilité en revient à M. Laffttte; et sa gloire ne saurait rien gagner à cette revendication. La haine de M. Cohen pour l'arithmiétique et pour les discussions positives suffit à peine à expliquer qu'il ait osé le reproduire.
Les acquéreurs de bois domaniaux ne sont pas si bêtes que M. Lafitte et les financiers de son école paraissent le croire. Ils font leur peUt calcul avant d'acheter. Ce petit calcul est tout simple. Il consiste à déterminer d'abord la valeur de la forêt à acquérir d'après le produit qu'on en pourra tirer, puis à retrancher de cette somme le capital correspondant aux charges annuelles, impôts, frais de garde, etc. La différence donne lé chiffre d'estimation, que l'acquéreur ne doit pas dépasser, à peiner de faire une mauvaise spéculation.
Eh bien! si les choses se passent ainsi, et Ton reconnaîtra, j'espère, que cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable, quel sera le bénéfice de l'État ? Il percevra l'impôt annuel et éventuellement les droits de mutation ; mais l'acquéreur aura conservé le capital dont l'intérêt représenté ces charges. Quelle magnifique opération I
C'est cependant sur ce beau raisonnement que les financiers s'appuient depuis plus^de trente ans pour préconiser des opérations désastreuses.
Aux yeux de M, C<Aen, tout éblouis qu'ils puissent être par la perspective de millions d'impôts et de droits nouveaux, les besoins de la marine méritent pourtant d'être pris en considération, aussi daigne-t-il déclarer qu'on peut les satisfaire « par des dispositions législatives, réglant l'exploitation des bois des particuliers. » Sans parler du peu de goût qu'auraient sans doute les particuliers pour la petite réglementation sournoisement indiquée dans ce petit paragraphe, sans parler de h répugnance unanime
que soulève en tout lieu l'insinuation des agents de TÉtat dans le domaine
privé, n'e^t-il pas monstrueux, au point de vue économique, de proposer,
dans un but de spéculation transitoire, une restriction nouvelie au droit de propriété.
N'est-il pas monstrueux de réclamer pour un expédient financier une législation exceptionnelle que n*ont parut mériter ni les intérêts de Thygiène, ni ceux de la salubrité, ni les exigences climatériques. De tout cela, quelques mots bien sentis font bon marché. « Le régime des grandes forêts est le régime des sociétés 'primitives et barbares. On en trouve en Russie, en Amérique dans les déserts t ! I L'Angleterre, la Belgique, la Haute-Italie n'ont pas de forêts. »
Sans invoquer aucune des conditions d'étendue territoriale et de population passées sous silence avec une dextérité sans égale, il y a lieu de s'insprire en faux contre l'assertion un peu légère de la France, L'Angleterre, la Belgique et l'Italie ne sont point si dénudées ; car ces trois pays ont des forêts. Pas assez, puisque leurs gouvernements s'efforcent d'en constituer de nouvelles ; mais ils en ont encore \ et la sollicitude avec laquelle celles-ci sont conservées prouve toute l'importance qn'on y attache."
£t cette importance n'échappe pas complètement à M. Cohen. Aussi, pour rester en paix avec sa conscience, propose-t-il un moyen tout à fait ingénieux :
» Qu'on exige, dit-il, qu'une partie des espaces vendus soit conservée par les acquéreurs en nature de bois, et par là, tous les intérêt se concilieront aisément. »
Que la conciliation est une belle chose ! Grâce à sa toute-puissance, l'État, propriétaire de forêts, improductives et onéreuses^ au dire de M. Cohen, aura l'extrême bonheur dé trouver des capitalistes qui lui achèteront fort cher cette « richesse stérile, «et qui, par-dessus le marché, s'obligeront à la conserver en cet état, le tout pour concilier aisément les intérêts. Quels dignes gens que ces capitalistes ! et combien le pays, dans l'embarras, doit être reconnaissant à M. Cohen tie les avoir découverts. Pareille fortune n'est pas advenue M. Vitu, qui, dans le Constitutionnel,
i. La Lombardie contient en terrains boisés 415,453 hect.
La Toscane 433,837 —
L'Ombrie .'333,444 —
La Belgique. .••,•...•. 485,666 —
a repris, avec plus de sobriété, les arguments de la France et de VEccposé des motifs. A cette réédition des mêmes arguments, il n'y a rien à répondre : tout au plus est-il besoin de relever deux erreurs de fait, relatives à la nature des forêts désignées dans l'état d'aliénation et à leur remplacement par des parcelles reboisées. Les premières^ malgrélesaffirtions de M. Auguste Yitu, ne sont pas toutes inutiles à la protection des vallées et à la conservation du sol. Nous n'en voulons citer qu'une pour exemple, celle de Royat, située en montagne escarpée.
Quant à l'accroissement du domaine forestier par le reboisement, il ne saurait être assuré par les moyens qu'indique M. Vitu. Les dunes, qu'il montre couvertes de futaies dans un avenir peu éloigné, sont vendues chaque année par portions, et deviennent la proie des spéculateurs aussitôt que les plantations ont suffisamment fixé le sol.
Le Constitutionnel ne saurait donc faire briller l'espoir prompt à se réaliser du rétablissement de l'équilibre forestier. Ce que le Gouvernement veut aliéner sera à jamais perdu pour la production en bois. Un tel sacrifice se comprendrait, si la nécessité imposait son inflexible loi ; mais, de l'aveu même du journal officieux, a les travaux d'amélioration que Ton » propose d'exécuter n'ont pas le caractère de besoins d*une urgence tncow- » testable, x> Pourquoi dès lors escompter l'avenir, tarir des sources de richesses, jeter dans l'économie agricole du pays une perturbation profonde ? Pourquoi? N'est-ce pas là agir comme le prodigue qui vend ses terres pour faire dorer la girouette de son château ?
Gustave Huriot,