DE LA NOUE-BILLAULT
LE MONDE
Jeudis 1*' Juin 1865.
La question des forêts a été agitée au Sénat, et M. Charles Dupin a soutenu, avec un rare bon sens, la cause de l'intérêt public. A ceux qui, comme le journal la France du SI9 mai, soutiennent encore que « cette gigantesque propriété des forêts est à peu près improductive, » il a répondu : Comment espérez-vous vendre pour 100 millions de biens improductifs? Il a rétabli la vérité sur ce point et rappelé les différents budgets où est consigné le rendement des forêts de l'Ëlat. II a surtout signalé la contradiction qu*il y a à mettre les forêts sous la direction de M. le ministre des finances. La tendance forestière et la tendance financière sont en effet opposées. Les forêts demandent à être conservées en nature, et les finances demandent la réalisation des forêts en argent. N'est-il pas à craindre que la lutte de ces deux tendances ne se termine toujours par la défaite de la tendance: forestière ? M. Achille Fould, à un aussi juste titre que Louis XIV, peut dire : « Je trouve deux hommes en moi. » C'est le financier qui l'emporte. Que voulez-vous? l'homme est faible, et la jouissance de dépenser est beaucoup plus grande que le plaisir de conserver. M. Fould succombe à la tentation ; c'est la faute de l'humanité encore plus que la sienne propre. Il serait du devoir du législateur de lui
ép^rgQer c§tte çbutQ, cq combat inégal, en lui retirant Tadministration des forêts, pour la placer 4^^ dei^ inains intéressées à leur conservatîQn. Laissées à leur ennen^i, elles çont ^criûées d'avance.
M. le ministre des finances est si étranger à Tesprit qui doit diriger l'administratiQU forestière qu'il considère les bois de TÉtat « comme une ressource pour les époques de crise. » Or, on fait naître les crises à volonté, et on appelle crise tout ce qu'on veut. L'allemagne a passé par autant de crises que la France et F Angleterre, et elle garde avec un soin jaloux ses antiques forêts. Toute la population s'insurgerait contre des Gouvernements assez insensés pour en proposer la vente ou la destruction* Là toutes les questions qui concernent le régime forestier sont étudiées avec soin. Notre correspondant de Berlin nous écrit qu'on y suit avec attention les débats que soulève en France le projet du Gouvernement. Les journaux allemands s'empressent de reproduire tout ce qui se publie chez nous en faveur de la propriété forestière. Non, les forêts ne sont pas plus une ressource financière que les Tuileries ou nos places fortes. Celui qui proposerait de vendre nos galeries du Louvre pour payer nos dettes serait honni, parce qu'il porterait atteinte à l'honneur de son pays. Eh! nos forêts sont plus précieuses que nos tableaux. Et si elles sout nécessaires, elles sont inatiénables. Les travaux publics, quels qu'ils soient, ne sont jamais d'urgence. On a recours au crédit. Et si nous sommes à bout du crédit, c'est que la.limite du possible a été dépassée. Le suicide n*est pas une ressource; les forêts appartiennent à toute la suite des générations. C'est ainsi que nos pères l'ont compris. Une enquête législative le démontrerait avec plus d'évidence encore. Qu'on n'oubîie pas de quelle impopularité ont été frappées, à toutes les époques, les aliénations de forêts de l'État ou de biens communaux. L'instinct public ne se méprend pas sur le résultat : on cite l'opinion de M. Gay-Lussac, ne sachant pas au juste de quelle influence peuvent être les forêts sur les conditions générales de l'atmosphère et de la culture. Les hommes qui ont toujours vécu au milieu des cornues et des alambics ignorent bien des choses; et nous ne souhaitons pas à la France d'être gouvernée par des savants. Les populations qui vivent dans les champs, à l'air libre, ont une intuition tra* ditionnelle et d'expérience. Us ne savent pas pourquoi les choses sont, mais ils savent qu'elles sont. La véritable science pénètre dans les desseins du Créateur et saisit les raisoBS qui indiquent l'utilité des forêts pour la
fer^lité ^u ^I, raméuagement des eaux, Téquilibre de la température et la défftQSo i)$|tionalQ. Çt nous ne parlons pas des usages essentiels et spéci9U]( ^^xgueU le bois est destiné. La société jouit des forêts en usufrui ti^r^, e^ ^9n en propriétaire qui aurait le jus abutendi, le droit de disposer. Lsi France n'est pas née d'hier, elle ne Hnira pas demain. Que chaque géi^érs|tip|i ^rstnsmette intficte à la génération qui s'avance l'héritage d'honneur et d'avei^ir qu'elle a reçu.
Les journaux officieux, qui défendent les projets du Gouvernement, s'abstiennent de tout argument; ils se renferment dans des assertions vagues et contradictoires qu'il est inutile de discuter. Faut-il admettre que notre régime forestier çst développé à l'excès? Les reboisements menacent-ils de tout envahir? On le croirait, à lire certains journaux. Interrogez les hommes du métier ; ils vous diront que chaque année voit dispArattre 30,000 hectares de bois défrichés sous diverses formes, tandis que c'est à peine si les reboisements montent à 4 ou 5,000 hectares. Et on nous accordera bien qu'à étendue égale la valeur du sol reboisé n'est pas comparable à celle du sol forestier soumis au défrichement. Ouvrez les journaux d'annonces, chaque numéro vous signale plusieurs milliers d'hectares de bois à vendre. Et si le propriétaire a obtenu la faculté de défricher, on a soin de l'indiquer comme produisant une plus-value. Ainsi les bois des particuliers sont sans cesse menacés de défrichement. Dans les départements de la Gironde et des Landes^ les bois qui ont été mis en vente par ordre du Gouvernement viennent d'être tout récemment plantés; destinés à arrêter la marche des sables, ils ont un caractère d'utilité publique ; et l'administration des ponts et chaussés s'est entendue avec l'administration forestière pour ensemencer de pins maritimes un certain nombre de monticules de sable désignés sous le nom de dunes. Ces dunes et ces petites vallées, boisées à grands frais il y a à peine deux ou trois ans, seront vendues à des prix modiques. Où est l'utilité d'une pareille opération? Une partie du midi de la France est dénudée et condamnée à la stérilité par la destruction des forêts. En proie de bonne heure à la civilisation des Romains, le Midi a été épuisé par ces grands consommateurs, qui laissaient d'admirables monuments de pierre, œuvres de leur génie et de la servitude des peuples. Si les Pharaons ont bâti les Pyramides, ils ont du moins, et par compensation, rendu uo grand service à l'humanité, en employant le Nil aux irrigations agricole. Nais
TEmpire romain a écrasé les peuples vaincus ; il a favorisé les villes, les cités formées à l'image de Rome, mais il est resté étranger aux préoccupations de Tagriculture. La France marchera-t-elle sur les traces de la civilisation romaine? Dévorera-t-elle l'héritage de l'avenir, comme si elle n'avait pas d'avenir? Le Corps-Législatif est appelé à trancher cette' question. Il n'oubliera pas de quels intérêts il est le gardien naturel ; et à cet égard la faiblesse des raisons présentées pour l'aliénation des forêts rend sa tâche facile et allège le poids de sa responsabilité.
Coquille.