TRAVAUX PUBLICS
A M. Edouard Bertin, directeur du Journal des Débats.
Mon cher ami,
Je reprends la question des forêts au point où je l'avais laissée hier. Après avoir examiné Tobjection dirigée contre le projet de loi des 360 millions de travaux publics extraordinaires, en tant que cette loi déterminerait Taliénation de forêts domaniales jusqu'à concurrence de 400 millions, je vous disais : La question générale de l'aliénation des forêts domaniales est soulevée, et le public s'en occupe, en dehors du Gouvernement, qui même s'en montre surpris. Il est utile qu'elle se discute, quoiqu'elle ne soit posée ni directement ni indirectement par le projet de loi. Il y a une école assez nombreuse, celle dont M. Jacquemart, dans la.lettre que vous avez accueillie, s'est fait l'organe, qui se prononce pour le maintien à perpétuité, entre les mains de l'État, de toutes les forêts que celui-ci possède. Elle veut que tout le sol forestier domanial, tel qu'il se compose aujourd'hui, demeure à l'état de bois, et pour qu'il en soit ainsi l'État en resterait à jamais le propriétaire incommutable. Laissez-moi passer en revue les arguments qu'on fait valoir en faveur de cette opinion. Je les prendrai tels que les a formulés M. Jacquemart. Il les a clairement condensés dans trois propositions, dont la première est celle-ci : « Au point de vue finan- » cier, l'opération serait mauvaise, parce que l'État ne pourrait vendre » ses forêts qu'à des prix de beaucoup inférieurs à leur valeur réelle, et il » supprimerait la principale garantie qu'il offre à ses créanciers. »
i. Voir \o Journal des Dé6a<« du i juin.
En supposant que l'État entreprenne de vendre ses forêts, Tavilissement des prix ne serait possible qu'autant qve radroimstration jetterait au même instant, sur le marché, la totalité ou la majeure partie de sa propriété forestière. Mais pourquoi poser en principe que TÉtat procéderait de cette façon inconsidérée? Pourquoi ne pas admettre qu'il y apporterait la circonspection qui est le gage du succès de toute grande opération financière? En outre, il est indispensable de faire remarquer que si jamais en France FÉtal fcurmait le dessein de vendre ses forêts, il ne pourrait s'agir que des forêts en plaine, ce qui diminuerait, dans une forte proportion, l'étendue de l'affaire et en limiterait fort le péril. Même ainsi restreinte, comme la raison le commande, la vente pourrait et devrait être échelonnée sur un long espace de temps, ce serait une infaillible garantie contre l'avilissement des prix.
Sans doute il est arrivé à l'État, chez nous et chez les autres peuples, de même au surplus qu'aux particuliers, de mal conduire ses opérations commerciales. J'accorde même qu'en cela l'État est plus sujet que les individus à commettre des fautes et des bévues. Mais en France l'administration publique a, dans ces dernières années, perfectionné sa manière d*agîr en fait^de vente des propriétés territoriales. L'administration de l'enregistrement a donné en ce genre la preuve d'un remarquable savoirfaire. D'ailleurs le contrôle du Corps-Législatif s'exercerait naturellement et facilement dans une semblable entreprise. Des comptes-rendus annuels lui seraient présentés avec détails. Si l'on voyait que l'opération tourne mal et que les prix s'affaissent, on modifierait le mécanisme, et, si on le voulait même, on s'arrêterait. Mais, en apportant à l'opération des soins qui aujourd'hui seraient faciles, on n'aurait pas lieu d'en venir à cette extrémité. On ne s'abuse pas en calculant que les bois en plaine, mis en vente avec faculté de défrichement, et suivant les formes qui conviennent, rapporteraient aisément au delà de 4,000 francs l'hectare et probablement de 4,tOO fr. à 4,300 fr.
Or retirer de 1,200 fr. à 1,300 fr. ou même un peu moins par hectare d'une propriété qui, dans certains cas, ne donne pas de revenus; se dispenser d'emprunter à un taux qui de longtemps ne sera pas au dessous de 4 pour O/o, en se défaisant d'un bien qui en moyenne rapporte 2, ce n'est pourtant pas une opération mauvaise. C'est tout l'opposé.
Outre la somme que produirait la vente des bois, si Ton tient à se
rendre un compte complet de Tentreprise, il faut considérer ce que rendrait à rËtat les bois, une fois aliénés et défrichés, par les mille canaux de rimpôt. Es lui produiraient par l'impôt foncier, ils lui produiraient par les droits de transmission à titre onéreux ou gratuit, ils lui produiraient par les consommations dç toute sorte^ auxquelles se livreraient les populations nouvelles, suscitées sur les espaces forestiers désormais livrés à la culture. Une population supplémentaire de 6S personnes par kilomètre carré (c'est la moyenne actuelle de TEmpire), ou de 68,000 âmes par 1 00 mille hectares, rapporterait au Trésor (c'est au-dessous du taux moyen de rimpôt payé à TÉtat), t millions 720,000 fr. annuellement. Or, cette somme estlout juste égale au revenu net moyen de 100 mille hectares des bois de TÉtat, après avoir touché et dépensé le capital de ses bois, en conserverait encore le revenu. Il n'est guère juste de qualifier de mauvaise une opération pareille.
Mais, dit-on^ les forêts domaniales sont le principal gage de la dette
publique, la principale garantie des créanciers de FËtat. Les aliéner serait
porter atteinte au crédit public. — Si les créanciers de TÉtat n'avaient
d'autre gage que les forêts domaniales, ils risqueraient fort de faire une
seconde fois l'expérience du tiers consolidé. La dette de l'État est bien
plus que triple en effet de la valeur des forêts. Celles-ci, à raison de
4,300 fr. par hectare^ ferait un total de \ milliard 143 millions. Le denier
est beau; mais le capital de la dette publique est, non pas seulement
triple, mais pour le moins sextuple. Heureusement la principale garantie
(il ne s'agit ici que de la garantie matérielle) des créanciers de l'État est
ailleurs. Elle est dans Ja richesse de la France, dans son sol et dans les
propriétés de toute sorte qui le recouvrent, elle e^t dans ses capitaux,
dans son industrie, dans son esprit d'entreprise. Par l'aliénation des forêts,
on ne diminuerait pas la valeur du sol français, on l'accroîtrait; on ne
restreindrait ni le nombre des maisons, ni les capitaux, ni l'industrie ni
l'esprit d'entreprise de la France, on les développerait. C'est une erreur
d'un autre âge que de supposer que de nos jours les Qouyernements ont
besoin d'avoir des propriétés qui leur appartiennent en propre et que
c'est utile à leur crédit. Le Gouvernement ottoman est, de toute l'Europe,
celui qui b le moins de crédit, quoiqu'il soit de principe, en Turquie, que
les fonds de terre exploités par les particuliers appartiennent au sduverain.
Le Grouveroement anglais a le premier crédit de l'Europe et du monde^
quoiqu'il ne possède point de forêts ni de propriétés domaniales. C'est que la véritable base du crédit des États réside dans la masse, la solidité et la fécondité des fortunes privées. Je parle de la base matérielle. La bonne foi nationale et Thonneur des pouvoirs de l'État en sont la garantie morale, qu'il ne faut pas séparer de l'autre, mais qui n'est efficace qu'avec le concours de l'autre.
Je m'arrêterai peu à la seconde proposition de M. Jacquemart, dont la teneur est que « au point de vue des constructions civiles et navales et 1» des industries qui emploient le bois comme matière première, l'aliéna- » tion des forêts détruirait la source qui les alimente. » Elle exprime une crainte sans fondement. D'abord, ainsi que je l'ai déjà fait observer, l'État, s'il jugeait à propos, de concert avec le Corps-Législatif, de se dessaisir de ses forêts, ne voudrait ni ne pourrait autrement faire que de réserver de l'aliénation et du défrichement les forêts de montagnes et les bois placés sur les pentes rapides qui bordent les rivières. Ces réserves composeraient une masse considérable. En second lieu, il est bon de se rappeler que les forêts des communes et des particuliers, qui resteraient sur pied, sont sept fois aussi vastes que celles de l'État, car elles forment la masse énorme de 7 millions 6000 hectares. Troisièmement, la France cotirt si peu le risque de manquer de bois de construction, qu'elle en exporte beaucoup plus qu'elle n'en reçoit de Vétranger, Enfin si, pour quelques essences, la France ne trouvait pas un assez grand approvisionnement sur son territoire, elle ferait un peu plus que jusqu'à ce jour, ce qu'elle fait déjà à un certain degré, et ce que l'Angleterre pratique sur une immense échelle; elle en achèterait davantage des contrées dans lesquelles le climat et l'irrémédiable rareté de la population maintiennent l'existence de forêts indéfinies et inépuisables. Ce serait pour son industrie manufacturière et agricole une occasion nouvelle de profitables échanges.
Ferai-je remarquer encore que, pour les constructions civiles et navales, la tendance actuelle est de remplacer par du fer la plupart des fortes pièces de charpente, celles qu'on puise dans les bois de haute futaie? Pour ce qui est de la marine de l'État, élément essentiel de la puissance nationale, la sollicitude honorable, mais par trop craintive, que ressent M. Jacquemart eût été calmée d'elle-même s'il eût pris la peihe de consulter la statistique. B aurait reconnu, en effet, que la consommation annuelle de la marine n'est que d'environ 40,000 stères, dont une partie déjà
est prise à l'étranger, tandis que la moyenne des coupes de la France s'élève, en bois de construction, à plus de 3 millions de stères.
La troisième et dernière proposition soutenue par M. Jacquemart est que le défrichement des forêts de TÉtat, des forêts en plaine (ne l'oublions pas, il ne peut s'agir des autres) amènerait la dépopulation et la stérilisation de contrées prospères et fertiles. Voilà, je vous l'avoue, ce que, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis comprendre. Gomment l'aliénation, avec faculté de défrichement, des forêts (en plain^) de rÉtat remplacerait-elle les espaces boisés par des terrains dénudés et improductifs comme le désert du Sahara ? Bien au contraire, il se passerait sur la surface de la plupart de nos forêts en plaine ce qui s'accomplit en Amérique : la culture la féconderait, l'assainirait, la peuplerait. Assurément la forêt, ou, pour mieux dire, la végétation arborescente a une place nécessaire dans la répartition des cultures, et, dans une certaine mesure, elle exerce sur le climat une influence salutaire. Mais quand on défricherait les forêts de plaine pour les cultiver, ce n'est pas à dire qu'on bannirait les arbres de notre territoire. La race française n'éprouve pas pour les arbres cette antipathie par l'effet de laquelle les plaines de la Castille ont été dénudées et offrent au voyageurs un aspect si triste. Elle sait que l'arbre, outre son agrément qu'elle apprécie fort, a son utilité positive, et qu'il est productif de vingt façons diverses. Les Marseillais eux-mêmes, depuis que l'eau de la Durance leur a permis d'humecter le sol de leur banlieue, changent leurs «arides et poudreuses bastides en enclos plantés et riants. Ainsi, après la vente des forêts domaniales en plaine, le paysage français resterait parsemé d'arbres, moins sans doute que celui de l'humide Angleterre, mais à un degré suffisant. D'ailleurs les terrains à forte pente, et à plus forte raison les pays de montagnes, continueraient d'offrir des massifs boisés qui, réglant l'écoulement des eaux, entretiendraient les sources et modéreraient les inondations.
Quant aux forêts en plaine, il ne faut pas craindre de le dire, parce que c'est une vérité qui saute aux yeux de tout observateur attentif, chez tous les peuples d'une civilisation avancée elles ont disparu peu à peu, pour faire place aux cultures appropriées au climgff. L'Angleterre, la Hollande, la Belgique, l'Italie septentrionale n'ont presque plus de grandes forêts. C'est dans les contrées de l'Europe où l'agriculture est arriérée, la population clair-semée, et la configuration du sol ou la nature du terroir peu
propre aux céréales, aux fourrages ou aux plantes industrielles, c'est dans ces contrées que sans doute on ne voudra pas nous faire adopter pour modèles, c'est là seulement que les grandes forêts se rencontrent encore en plaine. ,
Vous aurez certainement entendu plus d'une fois les hommes qui ont le plus de lumières en fait d'économie publique exprimer leur regret de ce que le sol de la France, sur 54 millions d'hectares environ, en ait en forêts près de 9, un sixième de la totalité. A ces juges calmes et impartiaux, il semble qu'une telle proportion est exorbitante et que là-dessus tout ce qui pourrait avantageusement être livré à la culture devrait lui être consacré. Le progrès naturel du pays, l'accroissement continu de la population et l'intérêt bien entendu de l'État tendent à restreindre les forêts aux régions montagneuses, aux terrains à forte pente qui sont épars dans nos vallées, ou aux fractions du territoire dont le sol est trop ingrat pour se prêter à un autre mode d'exploitation. C'est un mauvais aménagement de la richesse nationale que de laisser en bois rapportant 2 pour O/o des étendues de terrains qui, confiées à l'activité laborieuse de nos cultivateurs et profondément remuées par la charrue, donneraient le double en produit net et un produit brut quadruple, décuple quelquefois.
Au point de vue forestier, pour le meilleur emploi du sol national, il y a une double opération à faire : d'un côté, il conviendrait de retrancher du domaine forestier ce qui peut utilement en être distrait ; de l'autre, il y a lieu de mettre en bois des espaces considérables qui étaient plantés jadis et qui devraient l'être de nouveau, parce que hors de là ils sont et seront toujours improductifs. Cette seconde partie de la tâche s'accomplit maintenant, par ie concours de l'État et des particuliers, avec une activité et une intelligence que c'est ici le lieu de signaler. Ce ne sont pas seulement les dunes que l'on fixe. La loi générale de reboisement de 4860 et la loi spéciale votée antérieurement au sujet des landes de Gascogne obtiennent chaque jour d'heureux effets dont on ne voit pas le terme. Ce sont des faits, il est utile de le remarquer eh passant, qui mettent en relief l'exagération, pour ne pas dire l'injustice de l'accusation dirigée contre l'administration, de méditer la destruction systématique des forêts, et, par cette destruction, la dépopulation et la stérilisation de contrées aujourd'hui prospères et fertiles. Commencées il y a plusieurs années déjà, l'entreprise des Landes a eu un succès extraordinaire. Les mesures combinées par l'auto-
rite, telles que le chemia de fer de Bordeaux à Bayonne, par la Teste et ses embranchements, les routes agricoles, la mise en demeure des communes propriétaires, ont été admirablement secondées par les efforts des particuliers, et dans peu d'années à partir d'aujourd'hui, elles auront donné naissance, dans cette région de l'Empire, à une forêt de 7 à 800 mille hectares, sinon de 4 million. Sur tous les points du territoire, les particuliers profitent des encouragements offerts par la loi de 1860 et rétablissent les forêts, en multipliant sur notre sol des essences précieuses^ apportées du dehors, en même temps que celles qui de toute antiquité étaient répandues sur notre territoire. Mais pendant que l'espace planté fait ainsi de grandes acquisitious là où c'est convenable et utile, il serait légitime, il serait sage, il serait de bonne économie nationale qu'il restituât à l'agriculture toutes les parties du territoire qu'il détient mal à propos, soit en fait de forêts domaniales, soit en forêts communales ou particulières.
Je livre ces aperçus à votre sagesse, mon cher ami. Je ne crois pas pouvoir terminer cependant sans vous faire observer une fois de plus que si j'ai abordé la question de savoir jusqu'à quel point il pourrait y avoir convenance à aliéner les forêts domaniales en plaine, c*est uniquement parce que la discussion publique s'est portée spontanément sur ce terrain. Mais, je le répète, à cet égard, le débat est tout théorique. La loi actuellement en instance devant le Corps-Législatif ne soulève aucunement cette question; c'est une loi toute spéciale, restreinte, au sujet des forêts, à des effets parfaitement délimités. Je la crois digne d'approbation, et j'espère qu'elle surmontera l'obstacle imprévu qui lui a été suscité à l'improviste. Tout à vous,
Michel Chevalier.
LEaCOURRIER FRANÇAIS
Voilà remise à l'ordre du jour, par les circonstances, la grande question de l'aliénation des forêts, que, depuis longtemps son importance, méconnue un instant par la majeure partie de la presse, avait signalée à notre attention. Un débat assez vif vient de s'élever au Sénat sur le projet du Gouvernement de convertir en argent le domaine forestier, et M. Fould a saisi cette occasion de se faire l'avocat d'office du projet de loi qu'il a préparé comme ministre des finances.
Le terrain a été un peu déplacé; on nous pardonnera donc d'y revenir une fois de plus, on nous pardonnera de combattre les derniers arguments évoqués par une cause vaincue et de poursuivre, dans leur extrême déroute, les défenseurs du plus triste expédient que le besoin de battre monnaie ait jamais suggéré à des financiers.
« Ne touchez pas à la hache, » dit un proverbe étranger. Le décret du 4 7 février a naturalisé cette maxime prudente, portée au compte de la sagesse des nations. Aussi, en un tel désarroi, serait-il difficile de prendre à corps les mauvaises raisons qu'invoquent les vendeurs de forêts, si, avec leur maladresse ordinaire, le journal la France et son héroïque rédacteur, M. Cohen, n'avaient ramassé, sur le champ de bataille, les tronçons brisés des armes officielles.
Du projet présenté au Corps-Législatif, de l'éloquente est probante dissertation de M. Chaix d'Est-Ange, rien ne reste à ce qu'il paraît; il n'est maintenant, après les huit Waterloo des commissions, qu'un seul vainqueur, M. Fould; qu'un seul champ de bataille, le Sénat; qu'un seul exposé des nK)tifs, le discours du ministre des finances. Il faut que M. Cohen l'affirme, et que la France l'imprime, pour croire qu'il se puisse dire en France, quelque chose d'aussi inconstitutionnel et d'aussi inconvenant. Quoi I le conseil
d'État a délibéré ; son vice-président a présenta un rapport ; le Corps- Législatif s'est deux fois réuni en comité secret et a nommé une commission qui siège extraordinairement ; et tout cela est comme non avenu, s'il .plaît à un sénateur d'aller donner son opinion sur des pétitions attardées, qui apportent au projipt en question l'obstacle trop souvent méconnu de l'opinion publique. Certes, pour un journal qui fait profession de donner consultation sur les droits et devoirs des pétionnaires, pour un publiciste qui s'érige en docteur ès-Constitution, voilà une étrange doctrine !
Quoi qu'il en soit, acceptons la substitution. Voici le nouvel exposé des motifs, seul vraiment orthodoxe et seul autorisé. Que dit-il ? En quoi diffère-t-il de la dissertation si dédaignée, dont le Corps-Législatif a dû se contenter?
B ne parle plus du mince revenu des forêts ; il ne parle plus de terres nouvelles à livrer à l'agriculture ; il ne parle plus de la possibilité de remplacer par des reboisements ultérieurs les parcelles aliénées. Non, il laisse ces pauvres arguments au rapport du conseil d'État; il laisse ces ridicules allégations aux journaux de province que défraie la correspondance officieuse du ministère. De ces théories réfutées, de ces assertions démenties, de ces calculs hypothétiques, il n'est plus question aujourd'hui.
» Des mots, des motsl » avait-on dit, avec Shakespeare, de la rhétorique ampoulée de M. Cohen, et de ces phrases gonflées de vent que nous avions eu la naïveté d'écraser sérieusement. M. Cohen, se dressant sur le portefeuille aux vastes flancs de M. Fould, s'écrie aujourd'hui avec orgueil : « Des chiffres ! des chiffres !»
Soitî Puisque M. Cohen a, dans ces quinze derniers jours, appris l'arithmétique, comptons avec lui. Où sont ses chiffres ? Dans le discours de M. le sénateur Fould, dans l'éloquente disertation de ce ministre^ chargé de la conservation des forêts, qui met tout son talent à prouver que les forêts seront utiles au pays, alors seulement qu'il ne les possédera plus. Avec les données mathémathiques qu'il emprunte au ministre, M. Cohen se sent du reste mal à l'aise; il triomphe modestement; on sent de combien fraîche date est sa science. Il ne veut plus jeter dans la circulation et accroître, par rechange et le travail, des richesses improdtictives ; il ne veut plus transformer en champs féconds des forêts en friche. Non; le vertige de la première heure a cessé après la rude leçon donnée par les bureaux du Corps-Législatif. Ce qu'il souhaite maintenant est peu de
chose : « exécuter un certain programme de travaux extraordinaires. » B a cessé de gourmander; il demande, il implore pour son certain programme ! Qu'implore-t-il ? « Sur 500 mille hectares, dont le Gouverne- » ment a accru notre domaine forestier, SO mille hectares à peine, choisis » de manière à ne préjudicier en rien aux grands intérêts des forêts » domaniales. »
Allons ! M. Cohen s'est amendé ; mais il ne sait pas encore bien l'arithmétique. Où trouve-t-il les 500 mille hectares dont il gratifie le domaine forestier depuis 4850. Malgré toute la bonne volonté du monde, M. Fould n'en avait trouvé que 317 mille. Entre ces deux chiffres, ouest la vérité? Nulle part ; et je le prouve.
Les fprêts que renferme le territoire français se répartissent ainsi qu'il suit :
L'État possède en bois, actuellement gérés par le ministre
des finances 4^a§4,SI83 h.
En bois affectés à la liste civile 67,Î03
Les communes et les établissements publics, possèdent en outre 8,054,586
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SoitentotaL ,.,,.,.., 3,21Q,Q13 b,
La contenance de' ces bpis est bien connue : ils sont tous gérés par des administrations spéciales ; on sait exactement quels sont les changements qu'ils subissent. Maintenant, il y a encore les bois des particuliers pour ceux-là, c'est une toute autre chose. On n'a jamais apprécié jusqu'à présent leur importance. En 4850, on en a évalué la contenance à 5,707,592 h.; en 4852, on l'a évaluée à 6,426,849 hect. On peut l'évaluer comme on voudra, personne ne pourra jamais affirmer ou contredire des chiffres c^ui ne reposent sur aucun document précis. Le cadastre qu'on a vainement essayé de consulter, date du commencement du siècle : il est complètement suranné en ce qui concerne la nature des parcelles, et tous les renseignements qu'on y pourrait prendre seraient actuellement entachés d'erreurs innombrables. C'est cependant ayec de pareils chiffres qu'on veut prouver qu'en France le sol forestier s'augmente, quand il est constant pour qui a des yeux, qu'il tend à décroître avec une singulière rapidité. Les chiffres des autorisations de défrichements en témoignent.
La contradiction n'existe pas seulement sur ce point : Tenthousiasme officieux ne connaît ni loi, ni obstacle^ ni pudeur. Dans son discours, M. Fould avait dit que sous le règne de TEmpereur, aucune loi d'aliénation n'avait été proposée, si ce n'est dans des proportions tout à fait restreintes ; il a omis, par inadvertance sans doute, d'ajouter qu'il n'a pas cru devoir provoquer de loi pour faire vendre les forêts du littoral de l'Océan et celles de la Maison d'Orléans; mais M. Cohen plus affirmatif encore, avance hardiment que « l'Empire est le seul des Grouvernements » qui se sont succédé parmi nous depuis 1815, qui n'ait pas aliéné de bois » domaniaux. » A une assertion aussi positive, il n'est qu'une réponse*: c'est de produire le relevé des contenances des forêts domaniales vendues depuis 1852; le voici :
Dans la plaidoirie bourrée de chiffres erronés, devant laquelle la France n'a pas reculé, il n'y aurait plus rien à reprendre sai^s la dernière exagération de modestie, que la consicence de sa détestable cause a suggérée à M. Cohen. Au lieu d'écrire nettement : « Il y £^ pour certaines gens un intérêt tout particulier à ce qu'une aliénation de 100 millions de forêts ait lieu. C'est là une excellente affaire sur laquelle sont basées d'importantes opérations financières. » Le rédacteur de la France recule ; il balbutie : « Aliéner systématiquement les bois de l'État, s'écrie-t-il, qui donc » l'oserait? mais quelques parcelles médiocres,... improductives... inu- » tiles... ce n'est pas là une mesure dangereuse? » Sous nos yeux, dans son effrayante réalité, s'étale l'état des bois à aliéner^ dressé par le ministre. Or, est-ce une parcelle médiocre que cette forêt d'Orléans, d'une contenance de 30 mille hectares? Est-ce une parcelle improductive que cette belle futaie de la Harth, de 14,164 hectares? Sont-ce des parcelles inutiles que ces bois de Saint-Sever, de plus de 1,500 hectares, de Semoussey, de 1,347, etc. ? M. Cohen croit avoir affaire à une assemblée d'actionnaires.
Il est une phrase vraie pourtant dans cette argumen'ation si dangereuse
malgré sa faiblesse : cette [phrase sera notre conclusion : « Ménager le » crédit de l'État doit être toujours le premier souci d'une bonne politique; » et le plus grand devoir d'une administration prévoyante, c'est, en temps • » prospère, de réduire la dette et de ménager les ressources du crédit pour » les mauvais jours. » Les mauvais jours sont-ils venus ? Non, dites-vous ; et nous voulons vous en croire. Car depuis trop longtemps et trop assidûment vous auriez trompé la confiance du pays. Si donc l'État est prospère, pourquoi surmener ainsi, plus que surmener le crédit, l'anéantir? Ce dernier mot est le seul vrai, quand il s'agit de vendre le dernier gage réel auquel se fient les populations. Jacques Bonhomme hypothèque ses terres, peut-être a-t-il tort. Il ne les vend jamais; et je défie tous les financiers de lui faire entendre qu'en cela il n'a pas raison. Or, les financiers doivent compter avec Jacques Bonhomme : n'est-ce pas lui qui remplit la bourse, dont ils ne savent que dénouer les cordons ? .
Gustave Huriot.
L'OPINION NATIONALE
Dimanche 4 Juin 1865.