LA QUESTION DES FORETS
Un rapport sur les forêts de l'État, fait en 1860 par M. de Forcade la Roquette, alors directeur général des forêts, mentionne un état dressé en décembre 1795, par la commission du Conseil des cinq-cents, et qui portait à 2,592,706 hectares l'étendue des bois domaniaux.
Il nous reste aujourd'hui environ 1,100,000 hectares.
Faudrait-il faire passer ce domaine entre les mains des particuliers? Nous ne saurions le penser. Assurément, on doit, autant que possible, laisser à l'initiative privée le soin de féconder les éléments de la richesse publique. Mais il faut que le Gouvernement se charge de ce que les particuliers ne peuvent pas faire. C'est l'État qui fait les fortifications des places fortes, les ponts, les canaux, qui possède les musées ; c'est lui qui doit conserver et améliorer les forêts, parce que les particuliers n'ont pas intérêt à le faire.
Les forêts sont de doux sortes : bois-taillis et hautes- futaies.
Les bois-taillis sont coupés généralement tous les douze ou quinze ans; ils donnent aux propriétaires un revenu régulier, d'une perception facile et
commode. Ils ne sont exposes ni à la gréle> ni aux autres accidents météorologiques qui menacent la plupart des cultures. Les neuf dixièmes des bois appartenant aux particuliers sont des bois-taillis.
Les arbres de haute-futaie ne sont coupés qu'à cent ou deux cents ans. Un être impérissable comme l'État peut seul attendre. Un particulier qui posséderait une forêt garnie d'arbres de cent ou deux cents ans, ne se hâterait-il gas d'en réaliser la valeur ?
Ce que devient une riche forêt passée entre les mains des particuliers, les faits le disent assez. Le ministère des finances a vendu, dans le département de la Haute-Marne, d'admirables futaies provenant du domaine privé du roi Louis-Philippe. Les acquéreurs sont en train d'en réaliser le prix. C'est le plus lamentable des spectacles. Tout tombe sous la cognée. A la place de ces belles forêts qui étaient la fortune du pays, il restera quelques terrains vagues qui viendront accroître l'étendue de 8 ou iO mille hectares de friches existant dans le département. Les acquéreurs auront certainement fait une bonne affaire, mais le pays demeurera appauvri.
Sans doute, si la forêt disparue était remplacée par une culture plus productive, il n'y aurait rien à dire, sauf, toutefois, à examiner si, au point de vue climatérique et hydrologique, cette substitution n'entraîne pas des inconvénients majeurs. Mais l'expérience, trop souvent répétée, des aliénations des bois de l'État a démontré jusqu'à l'évidence que presque toujours une forêt défrichée fait place à une lande 1 Voici ce que nous lisons à ce sujet dans une lettre adressée, le 45 mai dernier, au Courrier de la Meurthe et des Vosges, par un propriétaire deBlamont : « Quand on parle » de réserver, qu'on ne défrichera pas, cela est aussi périlleux que de » faire garder un fromage par un chat. Sous le Gouvernement de Juillet, » on ajoutait cette clause à la vente de presque toutes les forêts que TÉtat » a vendues, et malgré la défense primitive, on a obtenu plus tard la per- » mission de défricher. Ces défrichements n'ont produit que de très-mau- » vaises terres ; aujourd'hui, les sept huitièmes sont en friche. Ce ne sont » pas des terres qu'il faut pour produire, c'est du fumier, et, dans tous les » bois défrichés de la Meurthe., on n'a pas fait dix hectares qui puissent » mériter le nom de terres productives. Enfin, le prix du bois est telle- » ment élevé, que le pauvre ouvrier estime la dépense de son chauffage » aussi cher que sa location et son habillement. » Laissons donc en bois ce qui doit rester en bois, et gardons-nous d'ap-
pauvrir dos départements au profit de la spéculation. Il en est peu qui ne portent au flanc quelques^-unes de ces plaies produites par des défricbements inopportuns.
En 4860, une exposition forestière fort intéressante avait lieu au Palais de l'Industrie, et dans ces colonnes mêmes il en a été rendu compta, pour faire ressortir avec raison la merveilleuse aptitude de notre sol et de notre climat à la culture forestière. Sachons donc utiliser et féconder ce /ion de la nature, et nous pourrons nous dispenser progressivement de demander à l'étranger des bois qu'il nous vend de plus en plus cher, et qu'il ne pourra peut-être pas nous fournir toujours.
Nous avons dit un mot de l'influence des Jorêts sur le climat et sur la distribution des eaux. Les savants ne sont pas d'accord à ce sujets Laistons alors les savants discuter entre eux, et écoutons les habitants de la campagne, plus intéressés encore dans la question que ne peuvent Uêtre les académies !
Voici quelques passages d'une délibération du conseil municipal de la commune de Neuville, voisine de la forêt d'Orléans :
« S'il est vrai que la forêt d'Orléans soit une dçs moins montagneuses de la France, il est néamoins exact que nos contrées sont sur un plateau assez élevé dont l'attitude varie de 420 à 448 mètres au-dessus du niveau de la mer. La chaine des coteaux qui séparent les bassins de la Loire et de la Seine se trouv^ en grande partie dans la forêt d'Orléans. De ces coteaux descendent plusieurs cours d'eau qui, bien que peu considérables» n'en ont pas moins pour nos communes une véritable importance.
» ... Supprimez la forêt, et vous supprimerez en même temps les cours d'eau, les ruisseaux, les gouffres, et bientôt, pour tous nos pays, manque d'eau et toutes les fâcheuses conséquences qui en sont la suite. Depuis dix ans l'eau des puits va toujours baissant dans nos pays et surtout en Beauce. Après le dé^chement, que restera-t-il ? l'eau intermittente des mares, à peine bonne pour le bétail, insuffisante en cas d'incendie et source trop fréquente d'épidémies meurtrières. Gardienne et dispensatrice des eaux de première nécessité, la forêt d'Orléans procure en outre aux populations qui ravoisinent un air vif et pur aussi favorable à la santé que le serait peu celui des sols humides qui lui succéderaient. Le canal d'Orléans, lui-même, qui joint la Loire et la Seine^ est, comme on le sait, exelusivem^t alimenté par des cours d'eau, ruisseaux et étangs qui reçoivent et
eimnagagineiit Feau qui tombe dans la forêt d'Orléans, sur les communes de Fay-aux-Loges, SuUy-la-Chapelle, Seichebrières, Vitry-aux- Loges, Combreux, Sury-aux-Bois, Vieilles-Maisons, etc. Que fera TÉtat, qui vient de racheter des canaux, celui d'Orléans compris, quand, après le défrichement, les eaux absorbées par les terres labourables laisseront le canal à peu près à sec? »
n nous reste maintenant à démontrer qu'en vendant 80 ou 400 mille hectares de fcHréts, l'État ne ferait qu'une tnauvaise affaire. Ce sera l'objet d'un troisième article. .--.
À. DE LAUZIBRBS.