L'INDÉPENDANCE BELGE
18 Juin 1865.
CORHESPONDANGE AGRICOLE DE l'INDEPENDANCE
Paris, 17 Juin.
Je viens vous demander quelques tours de faveur et hors rang pour étudier avec toute l'attention qu'elle mérite la fameuse question du déboisement dont on fait tant de bruit aujourd'hui et que l'on connaît si peu cependant, parce que l'on n'a jamais assez voulu se donner la peine de l'étudier à fond. On a préféré s'en rapporter à des formules admises sans examen préalable, et de là est née la confuse erreur du jour qui fait considérer la conservation des forêts telles qu'elles sont actuellement comme étant indispensables à la bonne hygiène et à la prospérité publiques.
Je me propose de prouver ici que toutes les idées 4c conservation des bois tels qu'ils sont aujourd'hui^ c'est-à-dire agglomérés plus ou moins, ne reposent sur aucun fait scientiûque^ non plus que sur aucune donnée économique admissible. li y a plus, je dirai que les calculs statistiques les ftlu^ erronés, les plu^ faux ont été produits ces jours-ci même en
pleine Académie des sciences, sans que personne ait songé à relever de semblables monstruosités, et on peut les qualifier ainsi, puisque Tune d'elles cx)nsiste à avancer que plus des deux cinquièmes de notre sol, soit plus de 21,000,000 d'hectares sur 52,000,000, sont en friche, en nonvaleurs, etc.^ ce qui est contraire à tous les documents statistiques officiels connus.
Quoi qu'il en soit, c'est de plus haut qu'il convient, suivant moi, de reprendre cette question. Examinons d'abord quelques considérations scientifiques qui se rattachent directement à ce sujet. Nous passerons ensuite aux données historiques, puis aux faits contemporains, qui doivent nous intéresser, non-seulement lorsque ces faits se passent chez nous, mais encore chez nos voisins et surtout chez les Anglais qui, à coup sûr, doivent avoir une bien légitime voix au chapitre.
Considérées au point de vue scientifique, personne ne contestera que les forêts n'agissent de deux manières bien distinctes sur le climat d'un pays. Elles ont bien incontestablement une influence directe et une action indirecte sur la température.
Voici les trois eflets principaux que leur présence produit :
1o Elles empêchent les rayons du soleil d'arriver jusqu'au sol et d'échauffer la terre;
2® Elles multiplient, par l'expansion de leurs branches et de leurs feuilles, les surfaces de refroidissement itdiT le rayonnement nocturne ;
30 Refroidies, à la cime des arbres des massifs boisés, les couches d'air supérieures, descendent vers le sol en vertu de leur plus grande densité et entretiennent ainsi une fraîcheur très-intense et partant une très-persistante humidité.
De ce qui précède, il résulte clairement, en. s'appuyant sur les données de la science, que les forêts abaissent -idi température des lieux où elles sont situées, et rendent conséquemment le climat plus dur et plus humide à la fois.
D'après de Humboldt, cet effet frigorifique des bois, non-seulement se fait sentir dans les pays où les forêts existent, mais encore il se produit à de très-grandes distances.
On ne saurait, en effet, se refuser à admettre avec l'illustre savant que si les vastes déserts du Sahara venaient à être boisés ou mis en culture, notre climat n'en fût profondément modifié, au point de ne plus jamais
produire ni oliviers, ni orangers, ni riea de ce qui vient si bien dans notre beau Midi de la France. Les sables brûlants du désert, en effet, uiie fois qu'ils seraient couverts d'arbres ou d'herbes, ne s'échaufferaient plus comme aujourd'hui. Les courants ascendants d'air chaud qui s'y produisent actuellement, cesseraient ou auraient une température inférieure de 70 à 80 à celle qu'ils possèdent et ne contribueraient plus, par conséqueat, en s'abattant sur nos latitudes, à adoucir le climat de la partie occidentale de l'Europe. Il en résulterait alors un refroidissement considérable relativement, et nous aurions peut-être le climat rigoureux qu'on trouve aujourd'hui dans 1* Amérique du Nord, à la latitude même de la France.
Ces déductions tirées de la science sur l'action frigorifique des bois ont trouvé des démonstrations pratiques dans les nombreuses observations des voyageurs, tels que de Humboldt, Hall, Rivero, Boussingault, etc. C'est pourquoi nous avons tenu à les émettre ici avant d'aborder le côté de la question que concernent les données historiques que voici, et cela de la manière la plus éclatante.
- La Gaule, d'après Diodore de Sicile^ un contemporain de César, était couverte de forêts au moment de la conquête romaine. Cela est incontesté. Ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'alors le climat y était rude, les rivières étaient très-grosses et couvraient de vastes étendues de territoire, quand elles débordaient.
Le froid était si rigoureux que tous les fleuves, même le Rhône, gelaient, et la glace était si épaisse qu elle portait non-seulement des voyageurs^ mais encx)re permettait le passage des armées avec leurs bagages et leurs chariots. L'illustre auteur des Commentaires parle lui-même, dans ses récits, des horreurs de ce climat.
De son côté. Tacite nous fait de la Germanie un tableau à peu près semblable : « D'épaisses forêts, dit-il, couvrent la plus grande partie de la Germanie et y augmentent le froid. » Il ajoute qu'on ne peut pas cultiver les fruits d'automne dans ces contrées. Nous savons qu'en effet ces cul-
tures étaient peu ou pas connues dans la plus grande partie des Gaules.
Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Rien absolument, car nous savons combien l'abaissement de température, même d'une fraction de degré, exerce d'influence sur un climat. Ainsi, par exemple, croirait-on qu'un seul V^ degré dans la moyenne température d'été en France, suffirait pour
interdipe la culture des vigaas dans la Champagne et mémd dans la Bourgogne. Il n'y aurait plus guère que dans le midi qu'elle pourrait prospérer, mais là môme l'olivier et l'oranger cesseraient de bien venir.
Disons plus : dans ces conditions, nos récoltes de céréales deviendraient beaucoup plus incertaines, parce que, en définitive, la température joue à ce point un grand rôle dans la végétation qu'on a pu définir son action sous forme d'axiome, en disant que : a les progrès de la végétation sont proportionnels à la somme des carrée des températures de chaque jour, à partir du réveil des plantes. »
Cette loi s'est toujours si bien confirmée qu'on pourrait la traduira ainsi :
Les année$ d'abondancB sont cdles qui offrent la température mayenie d*été la plus élevée.
Les années de disette sont celles qui présentent une température moyenne d'été inférieure de 4 à 2 degrés à la température màyenae d'été en général.
Si Ton veut la preuve de ce qui précède, nous la trouvons très-nettement établie dans un travail qui vient d'être publié récemment en Angleterre par M. Whitly. Cet agronome a pris une période de ^ années (de 4775 à 4836), et il a trouvé 40 années d'abondance en blés et 40 années de disette.
Les 40 années d'abondance ont^ donné une température moyenne de 630 F. pour l'été.
Les 40 année de disette ont donné une température moyenne de 58^ F. pour l'été.
La température moyenne d<^ 65 années a été de 64o Farenbeit.
Ce qui précède confirme bien ce que nous disiops plus h^ut, à savoir qu'une différence de un degré centigrade au dessus ou au dessous de la ntpyenne séculaire a suffi, dans les cas qjue nous venons de çiton, pour déterminer une bonne ou une mauv»se récoljte de blé.
Ces considérations préliminaires nous autorisent donc à dire dès à présent que le défrichement clés grandes forêts, principalement dans les plaines^ notons-le bien, en laôsant disparaître des causes fatales de refroidissement, ne pourrait qu'exercer yi^ aetiçMi biienfjaisante sur le climat dos localités où elles sont situées, oontrair^iiient à la majeure partie dyes idées <iui ^njt été émi^^ jusqu'à ce jour &Mr ce grav« #^t.
Disons tout de suite ce fait capital que la science a constaté dans toeff circonstances, c*est que la culture succédant au bois fixe dans le sol autant de carbone que lui, c'est-à-dire 3,000 kil. par hectare envirpn, mais, en outre, il y fait déposer 7 à 8 fois plus d'éléments de premier ordre que lui.
Donc comme fécondité et comme salubrité, la comparaison est toute .en faveur de la culture substituée à la forôt.
Quand nous considérerons celle-ci au point de vue spécial des abris^ nous aurons encore une bonne raison à mettre en avant en faveur de notre cause. C'est ce que je me propose de prouver dans la lettre qw siûvra immédiatement celle-ci.
u ?ATïïm
Lundi 19 Jvm i9lt».
14 ÇinFSTIpN VBA fiW^Tt
0n a coutume de dire que les fovèts de l'État valent un -rr ou 4ahi^ ttou trois milliards et rapportent seulement SI 0/0.
Comptons un peu :
Nous avons sous les yeux plusieurs des gros volumes du budget annuel; nous y trouvons le revenu des forêts de l'État évalué à une somme setto de 3i5 millions environ. Cherdions maintenant à déterminer le capital correspondant à ce revenu : il résulte de nos recherches sur le résultat des aliénations de forêts de l'État à diverses époques, que les ventes ont eu lieu sur le pied de 8 à 000 fr. par hectare en moyenne. Or, les bois aliénés étaient «n plaine, morcelés eu. parcelles 4e iaible étendue, à portée des poutes ou canaux, c'est-à*dire dans des conditions inQniment pius
favorables pour la vente que la moyenne des forêts restant à TÊtat. Si Ton considère que parmi ces forêts il en est beaucoup, surtout dans les montagnes, qui sont mal garnies et d'une exploitation difficile, on est amené à penser que la valeur vénale des forêts de l'État ne peut être évaluée à plus de 500 fr. par hectare, ou pour les 1,100,000 hectares que nous pos" sédons, à 550 millions. Admettons même le chiffre rond de 600 millions.
Un capital de 600 millions, rapportant 35 millions, est placé k^ et demi pour cent et non à 2 pour cent.
Si le produit de la vente des forêts de l'Etat, dit-on encore, était employé au rachat d'une fraction de la dette publique, le budget des dépenses se trouverait allégé en partie de son lourd fardeau et le Trésor percevrait encore des sommes considérables par l'impôt direct et les droits de transmission de ces immeubles, placés désormais dans la circulation des propriétés privées.
L'honorable ministre des finances a établi dernièrement, au Sénat, le compte d'une opération d'aliénation de forêts de l'État par le gouvernement de la Restauration.
Voici ce compte : 122,000 hectares de forêts rapportant 2 millions 206,000 fr., ont été vendus, de 1818 à 1824, pour le prix de 88 millions 241,000 fr. et ont servi à'amortir plus de 5 millions et demi de rentes. L'État a donc payé en moins, de 1820 à 1865, une somme totale de 247 millions 500,000 fr. Mais pendant ce temps il n'a pas touché le produit des forêts vendues, c'est-à-dire quarante-cinq fois 2 millions 206,000 fr. ou 99 millions 270,000 fr. D'autres part, il a perçu, sous forme d'impôt direct et de droits de transmission, 25 millions 417,000 fr. Donc, il a gagné, depuis quarante-cinq ans, 173 millions 647,000 fr. et en aura gagné autant dans quarante-cinq ans.
M. le ministre des finances possède, en ces matières, une autorité et une compétence irrécusables. Il nous semble cependant que son calcul n'est pas à l'abri de toute objection.
Si 122,000 hectares de forêts de l'État rapportaient en 1820, 2 millions 206,000 francs, ils rapporteraient aujourd'hui plus du double, puisque le revenu brut de nos forêts, qui était en 1820, de 20 millions, est actuellement de 42 millions, et que depuis 1820 il en a été vendu plus de 250,000 hectares. Ce n'est donc pas 2 millions 206,000 francs que l'État aurait touchés chaque année si les forêts n'avaient pas été vendues, mais bien 3
à 4 millions environ par an, c'est-à-dire 470 à 180 millions pendant ia période de quarante-cinq ans, au lieu des 99 millions 270,000 fr. indiqués. On voit immédiatement combien se trouve réduit par cette seule rectification, le chiffre donné comme représentant le bénéfice du Trésor. Nous négligerons plusieurs autres objections de moindre importance que fait naître le calcul de l'éminent ministre des finances et nous ajouterons une seule observation. Le produit des forêts de l'État tend à s'accroître dans une assez large mesure. Tout permet de penser que si ce produit a doublé depuis 4820, il doublera encore dans une nouvelle période de quarantecinq ans ; les 422,000 hectares qui rapportaient 2 millions en 4820, et qui en donneraient 4 aujourd'hui, en auraient produit 8 dans quarante-cinq ans. Si l'État était resté propriétaire de ces forêts, il aurait donc pu percevoir de 4865 à 4940 une somme totale de 270 millions, tandis qu'en continuant à servir les rentes il n'aurait eu à payer, pendant le même espace de temps, que 247,500,000 francs. Le résultat de l'opération dans quarante -cinq ans sera donc, pour le Trésor, non un bénéfice de 4 73,647,000 francs, mais une perte de 24,500,000 francs. Nous avons maintenant à présenter une observation des plus sérieuses : Si l'État, en vendant ses forêts, se trouvait en présence d'acquéreurs cherchant des placements en immeubles, il aurait quelque chance de les aliéner sans trop de désavantage. Mais ce n'est point ainsi que les choses se passent. L'État a affaire à des spéculateurs pressés avant tout de rentrer dans leurs déboursés, et ensuite de réaliser, dans le plus court délai possible, le bénéfice de l'opération. Il en résulte que les acquéreurs n'estiment que ce qui peut être immédiatement revendu, c'est-à-dire les bois tout faits, et ne tiennent aucun compte des jeunes bois ni du fonds. Cette manière d'envisager l'opération est si connue, que nous avons souvent entendu demander, avec assez de raison, pourquoi l'État ne ferait pas luimême ce que feront certainement les acquéreurs, c'est-à-dire pourquoi il ne couperait pas les bois pour les revendre directement, et ne conserverait pas le sol qu'il donne, comme on dit communément, par-dessus le marché. Ainsi, lia vente d'une forêt dans les conditions les moins désavantageuses possible, est et ne peut être qu'une mauvaise affaire pour l'État.
Nous en appelons, pour la garantie de ces faits, aux connaissances particulières et à Texpérience des acheteurs de bois et des habitants des régions forestières. Ce mode dé procéder n'est d'ailleurs un secret pour per-
soini<$j car Wèêi bieâ donsMé cpié lés Be\if dixièmos Mt hkhiis des acquireurâ sont des spëdulateurs, et non des propriétaires.
Nous avonsi enfin entendu affirmer, comme exemple, que l'État avait aliéné, il y a un an ou deux, dans l'Eure, les forêts de Roseux et d'Ivry, provenant du domaine privé du roi Louis^Philippe, pour le prix de t millions 500,000 fr., et que ces forêts lui rapportaient 450,000 fr. nets. Si le fait est exact, nous apercevons très-clairement le bénéfice des acquéreurs, mais nous cherchons vainement l'avantage réalisé par l'État.
Au surplus, i\ n'était pas besoin de cette nouvelle expëï'ience pour prouirer coiftbien les opérations de cetle nature sont peu pï'OËtablés au Trésor ainsi qu'à la fortune publique. Le souvenir des ventes de forêts faites vers 483% est toujours vivant dans les contrées où elles se sont accomplies. On y parle encore du passage de ces sinistres bandes noires qui s'abattaient un jour sur le pay^^ puis se dispersaient chargées de riches dépouilleSt en Is^issant derrière elles des ruines dont beaucoup ne seront jamais réparéé9.
A. DE LAirZlâRBS.
L'OPINION NATIONALE
Lundi 19 Juin 1865