REVUE DES EAUX ET FORÊTS
- 10 Avril 1865.
Dans sa causerie du samedi 42 mars, M. About cite le passage suivant d'une lettre adressée au journal le Bélier, par le maire de la commune de Pont-Saint- Vincent :
« Les forêts rapportent si peu aux communes, que nos 200 hectares ne donnent pas 500 francs par an, net. »
M. About ajoute : « Connaissez-vous en France un seul propriétaire assez fou pour affermer 200 hectares de bois au prix de 600 francs, 2 fr. 50 c, par hectare ! » Et il en conclut naturellement qu'une commune dont les biens sont si mal administrés devrait changer son régisseur.
Avant d'accepter les conclusions du spirituel collaborateur de VOpinion nationale, nous avons cru devoir aller aux renseignements, et voici ce que nous avons tiré de Texamen des budgets de la commune de Pont-Saint- Vincent :
La forêt que possède cette commune contient 19 h., 79 a.; elle est aménagée en taillis sous futaie. On y exploite tous les ans une coupe de 5 h. 70 a., dont les produits sont partagés en nature entre les habitants. Un quart de réserve de 48 hectares est exploité à trente ans environ ; le prix de vente des coupes assises dans cette réserve est affecté aux dépenses municipales.
La valeur moyenue de la coupe annuellement délivrée en nature est, diaprés des estimations soumises au contrôle du conseil municipal et qui
n'ont jamais été contestées, de . 4,345 f.
La moyenne annuelle des coupes du quart de réserve est de. 4,916 Les produits accessoires (chasse, déliyrances, etc.), fournissent par an <93
Le total des produits de la forêt est donc par an de. ... • 6,424 f. Dont il faut déduire les impôts 647 f.; les frais de garde, 36B ; frais de régie, 495, soit en tout 4,177 f.
Il reste donc pour le revenu net annuel . • 5,247 f.
Et non pas 500 fr. Le revenu net annuel à l'hectare est donc de 26 fr. 90 c, et non pas 2 fr. oO c,
M. About n'est vraiment pas .heureux dans ses excursions sur le domaine forestier. Il y a quelque temps, nous avons dû redresser ses appréciations fort exagérées de la valeur des forets de l'Etat et signaler à l'attention de nos lecteurs le procédé sérieusement proposé par l'ingénieux écrivain pour hâter le reboisement des montagnes ; procédé consistant, comme ils se le rappellent peut-être , à obliger tout propriétaire qui défricherait un bois dans les plaines de la Brie, de l'Artois ou de la Champagne, à reboiser un terrain d'égale contenance dans les montagnes des Alpes, des Pyrénées ou de la Corse. Aujourd'hui, nous sommes oblige de constater que M. About a accueilli sans examen une assertion entièrement inexacte et qu'il a ainsi propagé, fort innocemment sans doute, une grave erreur. Si un feuilletoniste n'est pas tenu, comme un statisticien, d'avoir toujours présent à l'esprit Tadage de la Société royale, NuUius in.verba,». il est bon que les lecteurs des Causeries du samedi n'oublient pas cette prudente maxime*
Q* Serval*
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LE COURRIER FRANÇAIS
15 Avril 1865.
LE DÉBOISEMENT DES PLAINES, VENTE DES FORÊTS DE l'ÉTAT.
C'est le destin des plus belles choses de ce monde d'être souvent dénaturées par rignorance ou par la passion. De même que certains démagogues feraient détester la liberté, le plus sacré des principes, de même certaines gens feraient prendre en grippe le progrès, la plus féconde des lois sociales.
Le progrès, tel que le comprennent ces philosophes improvisés, n'est pas cette noble et insatiable ardeur qui pousse sans cesse les hommes vers Tamélioration de leur destinée ; c'est le mouvement stérile, l'agitation sur place, le besoin puéril de changer ce qui existe.
C'est au nom du progrès que des financiers à courte vue ont, dit-on, formé le projet d'aliéner, — c'est-à-dire de vouer à la destruction, — une grande partie de ce qui reste encore du patrimoine forestier de i'État.
Nous n'aurons pas de peine à démontrer que le progrès qu'on invoque n'est que le progrès à confre-pied, le contraire du progrès.
Sur quels principes se fondent les financiers qui menacent de tarir la fortune publique dans une de ses sources les plus fécondes? En voici un formulé depuis longtemps par les fabricants de sentences creuses : ïl faut défricher les plaines et reboiser les montagnes.
Qui nous délivrera des phrases toutes faites et des proverbes qui composent la prétendue sagesse des nations ? Combien de préjugés funestes, combien d'erreurs à jamais regrettables se sont introduits dans l'esprit public sous le couvert de ces maximes à forme d'aphorisme, qui tiennent lieu de savoir aux esprits paresseux ou superficiels !
fl faut défricher les plaines et reboiser les montagnes,,. Il est temps d'examiner de près cet important précepte et d'en faire bonne justice.
Qu'est-ce que la plaine, qu'est-ce que la montagne ? où unit la pente et
où commence la plaine ? Quel est le degré d'inclinaison que doit avoir un terrain pour que le défrichement puisse y être opéré sans inconvénient ? Il y a de hauts plateaux, de moyens plateaux et de bas plateaux; classerat-on ceux-ci ou ceux-là parmi les terrains de plaine ? Il y a des coteaux escarpés, des coteaux à peine ondulés ; mais la plaine, où la trouve- t-on au juste?
En 1 851 , l'Assemblée nationale législative a eu à examiner la question de la révision du Gode forestier, en ce qui concerne le défrichement des bois des particuliers. Gomme il est arrivé toutes les fois que cette question a été agitée par des hommes nouveaux, la solution de la question a paru être dans l'établissement d'un terrier général de toutes les forêts de * France, d'après lequel ces forêts seraient classées en forêts de plaine et en forêts de montagnes, avec liberté de défrichements pour les premières et interdiction absolue pour les secondes.
Mais cette solution, spécieuse au premier abord, n*a pas résisté à un examen sérieux. On n'a pas tardé à reconnaître l'impossibilité de la classification dont il s'agit, et on est tombé d'accord, d'ailleurs, qu'il existe des bois de montagne qui peuvent être défrichés y et des bois de plaine qui doivent être conservés *.
La Sologne est un pays de plaine, et cependant le comité central institué pour servir d'organe aux besoins de cette contrée a mis tout récemment au concours la question des procédés de boisement qui doivent être suivis de préférence dans la Sologne,
L'Empereur lui-même a donné l'exemple de cette intelligente amélioration dans son domaine de la Motte-Beuvron.
Il est vrai que, de leur côté, les chefs de son administration financière mettront probablement en vente la forêt d'Orléans, sous prétexte qu'elle est en plaine, et tailleront ainsi de la besogne aux continuateurs futurs du reboisement de la Sologne. C'est un moyen détourné d'imiter l'exemple donné par le chef de l'État.
Les Landes forment une vaste plaine entre la Garonne et l'Adour. Des
i. Rapport fait au nom de la commission chargée de réviser le code forestier , sur les dispositions transitoires de ce code relatives au défrichement des bois des particuliers, et sur la proposition de M. Dufournel qui s'y rapporte, par M. Beugnot, représentant du peuple (session de 1851.)
reboisements y ont été entrepris depuis quelques années. — C'est encore TEmpereur qui en a donné l'exemple dans ses domaines. — Et personne ne songe assurément à dire que les forêts ne sont pas là à leur place.
H est vrai que l'administration vend les forêts de pins, crées à grand'peîne et à grands frais, non pour produire de la résine, comme semblent le croire les financiers chargés de leur gestion, mais bien pour préserver les terres de l'intérieur de l'invasion des sables mouvants. Le gouvernement pense sans doute qu'après avoir arrêté une fois la marche des sables il a fait son devoir envers le pays, et que si, les forêts une fois détruites, les sables reprennent leurs mouvement menaçant, les sables seront dans leur tort. La mémoire de Brémontier n'a qu'à se bien tenir.
Laissons donc de côté une fois pour toutes ces dénominations vagues et générales de forêts de plaine et de forêts de montagne. Chaque forêt est, pour ainsi dire, placée dans des conditions spéciales. Le sol, l'exposition, la pente, les essences composant le peuplement, les besoins de la consommation publique, forment un ensemble de conditions économiques particulier à chaque- forêt, et la question de savoir si cette forêt peut disparaître sans inconvénient ou doit être conservée, est subordonnée à l'examen attentif de toutes ces conditions.
Comment I lorsqu'un particulier, une commune ou un établissement public veulent défricher quelques hectares de bois, il ne leur est permis de donner suite à leur projet que si le ministre des finances le trouve bon après une longue et minutieuse instruction; et le gouvernement s'arrogerait le droit (les aliénations de forêts domaniales ont lieu avec faculté de défrichement lorsqu'il s'agit de forêts dites en plaine) de rayer d'un seul coup, de la surface du pays, des centaines de milliers d'hectares de forêts de l'État, sous le prétexte général qu'elles sont situées en plaine I Nous pensons que la chose vaut la peine d'être examinée d'un peu plus près.
Les forêts couvraient autrefois le sol de la France. Vint la culture, qui commença à prendre la place des bois. C'était l'état de civilisation se substituant graduellement à l'état de barbarie. Malheureusement le mouvement ne s'arrêU pas à temps. Il existe entre les forces productives d'un pays un équilibre qu'on ne rompt pas impunément. La mer montante du progrès agricole dépassa le niveau qu'elle aurait dû garder ; elle reflua, mais laissa de toutes parts, en se retirant, des plages demeurées stériles. On évalue à huit millions d'hectares les pâtis, landes et bruyères qui
existent ein France. Gettei Uumeqse étendue (j[.ç terrQs ipcultesi, (lis^^i^inées sur les mont^gnes^ sur le^ coteau:^ et dans leg pUinçis, se compQ3e eQ presque totalité d'anciennes forêts inconsidérément défrichées, C'est en vain qu'on a tenté d'en rendre ç^ e,t là quelques partiesià 1^ culture^ Qn y a sem^ des céréales, il y es^ vepu de^i genêts, I)e combina s'accroîtra^ l'étendue de ce désert, si les Chambres laissent ^'accompMr l'aliénation projetée de cent ou deu^ cent piille hectares de forêts ? Les ruines léguées au présejit par l'imprévoyance du p^ssé répgmd^t à cette questiqn aveic une triste éloquence.
Et cepejadant, il est permis d'apprécier çiyjourd'bui à qi^el point nous font défaut tous ces bois que le ffîs^que de vigilance do l'État a laissé successivement détruire.
Les progrès de l'iadu^trie^ la auh9tit,\itiQn du fer au bgis dqin^ les C(Hi&^ tructions, et du combustible minéral au combustible végétal dc^vaieiut» pensait-on sans doute, rendre désormais inutiles les soins tr^i^ditionnels donnés à la conservation des forêts. Étrange et coupable erreur I £n 4840f, nous demar^dions à l'étranger pour 34,QÛO,000 franco de bois; eu ISi&Qj, le^ chiffre de notre iiuportatio^ s'e$t élevé à 50,10a^QQQ francs. Eu Wi^ 1% dernière année pour laquelle les tableaux de douaue ^ient été pul^liéa, npu^ avons dçma&dé aux puissanoeâi étranger^ mux 433,^0O,Q0Q fr^cs de bois * l
Il n'y aur^iit, à cet iuimense mouvement^ d'importation que dezui-im^I $â rétrauger satisfaisait ^ meilleur marché au^ besoins |Qujour$ crois^i^t^, auxquels no^ forêts sont devenues in^uis^antes à suffire. Les partisac^ diji siystème prqteetev,r auraient ^ulg k c'en préoQçupe^» et qq& théories libi-e^* échaugi&tes s'en JK^eommoderaient.. Malheureuse^ment, le pri^ des boiç de CQnatraetion, que l'État ou les communes, l'État s^u^tout^ sc^t seuls aipte^ à produire» s'e^t él^vé dan^ des preypcKrtions ef rayantes. P'^pr^ lefii ap^ pr^iationft de la çQmmi^^ip* dea valeurs, le prix du boi^ de çon^tru^^iw, qui était de â5 à 30 fraises le mètre cube^ il y a qu^que^, s^^ées» eat au-^ Jourd'hui de 70 à 75 fraues. Pour te çhôw» essence cfe plaine, te priy, ^ lUètfe cube $'6st élevé de ^ à 440 franes.,
£.p 4$§^, à Vo^icasion d\m prç^et de loi sur le défri^q^ei^t deg hm de&
colouiçs.
particuliers, le conseil d'État avait regardé comme une des conditions pouvant s'opposer à l'autorisation du défrichement la nécessité d'assurer l'approvisionnement en bois. L'administration des finances combattit cette proposition; elle soutint, « d'accord avec la science économique, que, même en tenant compte du temps que le bois met à croître, il n'y a plus de motifs pour qu'un propriétaire soit obligé d'assurer, à ses dépens, le chauffage à bon marché de ses voisins, ou les approvisionnements de Tmdustrie, ou même ceux de la marine.
« Ces deux dernières considérations, ajoutait le rapport, doivent peser fortement dans l'administration des hois de l'État ; elles ne peuvent plus entraver la liberté du propriétaire privé * . »
^ £n 4S57, \m projet de loi a été présenté aux Chambres, à l'effet de faire substituer au pouvoir discrétionnaire du gouvernement, en matière de défrictkjement de b^ois de particuliers, la déônition l^ale des causes d'oppositioa. Ce préfet proposait de former opposition pour les bois dont la coas^vation serait reconnue oëcessaire :
40 Au ro^Hitieii ûm terres sur les montagnes eu sur les pentes;
fo A la défense du sol contre les érosions et les envahissem^ts des fleuves, rivières ou torrents,;
^ A Texistence des sources et cours d*eau;
40 A la protection des dunes et des côtes contre les érosions de la mer et l'envahissement des sables ;
50 A la défense du territoire dans les limites de la zone frontière;
^o A la salabritë publique;
7* A l'ittlérél général pour assurer les af^rovisionnements.
Cette dernière catrse d'opposition a été écartée par le Carps-Légîslatîf. « Noms h*avons pas pensé, dît à ce sujet le rapport de h commission du Corps-Législatif, que la nécessité des approvisionnements sort une causé légitime du refus d'autori'sàtion*
» Nous nous sommes dit que les forêts appartenant aux particuliers n'existent pas seules en France»
i. Rapport de radminisiration des finances à roccasion du projet de loi sur le défrichement des bois des particuliers en 1854.
» Que rÉtat possède encore plus d'un million d'hectares de forêts, qu'il regardera probablement comme un devoir de conserver,,.*. »
Que Tadminislration des finances eût changé d'opinion, nous n*en serions que médiocrement surpris; le système des expédients paraît tendre k prendre, en matière de finances, la place des principes d'une sage prévoyance.
Quant à Topinion publique elle n*a point varié. Si Ton consulte ses manifestations à toutes les époques où ont surgi des projets d'aliénations de bois de rÉtat, on rencontre une invincible répugnance contre ce regrettable expédient, et une triste résignation quand le pays est contraint de le subir par la menace d'une catastrophe financière.
Nous avons bien des raisons de penser que le bon sens public a su conserver intactes ces saines, traditions.
Il nous reste à prévenir et à combattre d'avance un des arguments qu'on ne manquera pas de présenter à l'appui d'un projet d'aliénation de forêts ae l'État. Il est de mode de citer l'exemple de l'Angleterre; et nous l'avons fait souvent en d'autres matières, malgré les suggestions contraires de notre patriotisme. On ne manquera donc pas de dire : « L'Angleterre n'a plus ou presque plus de forêts et ne voit aucun inconvénient à importer pour 200 ou 250 millions de francs de bois par an. » À cette objection, il est une première réponse, qui, au point de vue climatérique et économique, mieux qu'en matière politique et sociale, aurait de la valeur : c'est que la France n'est pas l'Angleterre. Mais laissons cet argument, qui ressemble un peu trop, suivant le mot dé Laboulaye, au refrain d'un couplet perdu de La Palisse, et contentons-nous de faire simplement observer que les 200 ou 250 millions de bois que le Royaume*Uni fait venir de l'extérieur, il les tire de ses colonies, de l'Inde et du Canada, notamment, et par conséquent de chez lui. La Grande-Bretagne n'anéantit donc pas sa production forestière; elle la cantonne.
H y aurait lieu d'ailleurs d'opposer à l'exemple fort peu concluant, on le voit, de l'Angleterre, l'exemple d'une contrée voisine et placée presque dans les mêmes conditions que la France : la Belgique. Victime
1. Rapport fait au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif au défrichement des bois des particuliers, par M. Lélut, député au Corps- Législatif (session de 1^57.)
d'un préjugé vulgaire, la Belgique, pays de plaine, a cru pouvoir se passer de bois et livrer ses forêts au défrichement sans règle. Un jour est venu où elle a reconnue son erreur. Elle a reconstitué son régime forestier. En 4854, elle a promulgué un nouveau code forestier qui est la reproduclion du nôtre, avec des dispositions pénales plus rigoureuses. En 1864, un arrêté royal, daté du 22 avril, a créé à Bouillon une école forestière.
On ne peut qu'honorer un gouvernement qui sait si bien reconnaître et réparer ses fautes.
Un profond observateur a prononcé un jour ces remarquables paroles : « Les forêts précèdent les peuples, et les déserts les suivent. »
Nous recommandons, en terminant, cette pensée aux méditations de M. le ministre des finances et à la sollicitude du Corps-Législatif.
Gustave Huriot.